Gopalen Parthiben Chellapermal répond ici aux questions d’Annick Kandolo et Olivier Barlet ainsi que de la salle des débats -forums au Fespaco 2025 sur son film « Nous sommes tous des migrants », présenté dans le cadre de la Semaine de la critique. Le réalisateur part de l’histoire d’une île façonnée par les migrations, depuis l’arrivée de ses premiers ancêtres venus de l’Inde en 1856 comme travailleurs engagés dans les champs de cannes à Maurice, jusqu’au périple de neuf mois de sa famille en 1962, sans oublier les générations de Mauriciens parties dans les années 1960 et 1970 pour chercher l’or sous d’autres horizons. À travers ce parcours, le film interroge le sens de la migration et la manière dont nous construisons et vivons notre identité.
Annick Kandolo : Votre film m’a touché, déjà par son titre qui est très vrai. Qu’est-ce qui vous a inspiré un tel film ?
Je viens d’une petite île située dans le sud-ouest de l’océan Indien, avec 1,2 million d’habitants, peuplée par des gens venus d’ailleurs. L’île a été colonisée par les Hollandais, les Français, puis les Britanniques, et a accédé à l’indépendance en 1968, dans le contexte de la décolonisation en Afrique.
Ce peuplement multiple s’est constitué à l’époque de la colonisation par l’esclavage de personnes venues d’Afrique et de Madagascar. Après l’abolition de l’esclavage, il y a eu un contingent important de travailleurs engagés, des immigrés indiens venus surtout du sud de l’Inde. C’est le plus gros contingent indien arrivé à Maurice. Mes arrière-grands-parents et mes grands-parents sont arrivés du sud de l’Inde en 1858. Ensuite sont venus les Chinois, pour faire des affaires, puis les descendants des colonisateurs.

C’est donc un pays multiple, un pays d’immigrants. Quand on vit dans un tel pays, cette multiculturalité pousse à se demander d’où l’on vient et qui l’on est dans cette société. Depuis jeune, j’ai grandi avec l’idée d’être Mauricien avant tout. C’est cela qui m’a amené à me poser ces questions. D’ailleurs, les films que j’ai faits traitent beaucoup de cette question d’identité, depuis mon premier court métrage jusqu’à ce long métrage documentaire.
Cette réflexion s’est aussi accentuée quand je suis allé pour la première fois à Londres. Je suis allé pour une conférence, puis visiter ma famille mauricienne installée en Angleterre. Et là, j’ai réalisé qu’en quelque sorte, ils étaient plus mauriciens que nous ne l’étions à Maurice : ils avaient conservé des habitudes alimentaires, une manière de vivre, même en s’adaptant très bien à l’Angleterre. Je me suis alors dit qu’il fallait que je fasse quelque chose.
Je n’étais pas encore vraiment cinéaste à l’époque, je faisais surtout de la photo. Et puis, il y a quelques années, toujours confronté au problème du financement, j’ai fini par me dire que j’allais faire le film par mes propres moyens. Mon fils étudiait à Londres : j’ai donc embarqué mon matériel, mon micro, ma caméra, et j’ai tourné avec ces familles mauriciennes installées là-bas. C’est ce qui m’a amené, dans un premier temps, à aborder ce sujet.
Puisque vous avez tourné en Angleterre et à l’île Maurice, j’imagine que cela n’a pas dû être facile, et que le coût a été important. Cela a dû prendre beaucoup de temps ?
Oui, c’était un film autoproduit, réalisé avec mes propres moyens, mais soutenu par la famille à Londres, où j’étais hébergé, nourri, blanchi. Le transport à Londres est très cher, et j’ai dû tout financer. Cela a pris du temps : il m’a fallu trois voyages à Londres pour compléter le tournage en Angleterre.
À Maurice aussi, cela a pris du temps. J’ai tourné ce film sur trois ou quatre ans, sans conception initiale très cadrée. Au départ, je tournais avec différentes familles mauriciennes, avec des jeunes, dans une fête mauricienne dans un grand parc à Londres, au fil du temps.

Puis un jour, je me suis souvenu qu’on avait fait un voyage en 1962, alors que j’avais 14 mois. Je ne me souvenais de rien de ce long voyage de neuf mois. C’est le petit agenda que mon père avait tenu au jour le jour qui m’a permis de retracer ce trajet : le départ de Maurice, l’avion jusqu’à La Réunion, puis le bateau vers Marseille. J’ai retrouvé quelques photos qu’il avait prises. C’est devenu le fil conducteur du film.
Je me suis alors demandé ce que je serais devenu si nous avions vécu en Angleterre. Est-ce que j’aurais été la même personne ? Et c’est pour cela que je pose ces questions aux différentes personnes qui ont immigré dans ce pays.
Olivier Barlet : Ce qui m’a frappé à Maurice, c’est la différence entre le discours national et la réalité du terrain. Le discours parle de communauté, de nation arc-en-ciel. Mais sur place, les communautés se côtoient sans vraiment se mélanger. Est-ce bien cela ?
Oui, Maurice est une société très complexe. Quand on regarde de l’extérieur, c’est beau d’avoir un pays multiethnique, multiculturel, où il y a de tout. Mais en même temps, c’est un pays très complexe dans son organisation communautaire.
Pour la politique surtout, il y a des subdivisions : les hindous d’un côté, avec des origines différentes, notamment ceux venus du nord de l’Inde et ceux venus du sud. Il existe même une revendication spécifique des Tamouls, dont je suis issu, pour se distinguer des hindous venus du nord. Il y a aussi les Chinois, les musulmans, puis ceux qu’on ne peut pas identifier de manière précise, comme les Blancs, les Noirs, les descendants d’Afrique, qui sont regroupés dans la catégorie de « la population générale ».
C’est vrai que j’ai essayé de rester dans ce traitement, dans les personnes qui ont migré vers l’Angleterre, surtout des gens que je connais, principalement de la communauté hindoue et tamoule, mais aussi d’autres profils. Par exemple des jeunes partis étudier et restés là-bas, ou encore cette vieille dame partie à une époque où, au moment de l’indépendance, beaucoup de Mauriciens travaillaient pour le Her Majesty’s Service. Ils ont alors eu la possibilité d’émigrer en Angleterre. J’ai essayé, tant bien que mal, de construire le film autour des personnages que j’ai pu rencontrer.
Dans le film, on a surtout des interviews, puis un regard sur un regroupement à travers un festival culturel, où chacun revit un peu son identité. Est-ce que cette diversité se retrouve aussi dans la diaspora, ou bien y a-t-il toujours séparation entre les communautés ?
Je crois que dans la communauté mauricienne à Londres, et ailleurs aussi, il n’y a pas ce cloisonnement. Par exemple, Natascha illustre bien cela quand elle raconte qu’à une fête, quand les Mauriciens entendent le séga, tout le monde, toutes communautés confondues, se jette sur la piste de danse. Elle l’explique très bien.

Il y a aussi cette fête religieuse de la communauté tamoule que l’on voit dans le film, où participent des gens de différentes communautés mauriciennes, et même des Anglais. Je crois qu’il n’y a pas ce cloisonnement dans la communauté mauricienne qui vit ailleurs. Ils vivent vraiment de l’identité mauricienne.
À Maurice, on ne salue même pas toujours quelqu’un dans la rue. Mais à l’étranger, en France ou en Angleterre, dès qu’on entend le créole, on réagit immédiatement, on discute, on dit bonjour. Cela traduit les valeurs de cette identité mauricienne quand on est ailleurs.
Il y a aussi cette créolité incroyable : au-delà des distances, on retrouve des correspondances entre des créoles différents.
Oui, il y a une résonance. D’ailleurs, mon prochain documentaire porte sur la langue créole mauricienne, et il est déjà en tournage. À Maurice, 90% des Mauriciens s’expriment en créole quotidiennement. C’est la première langue parlée sur l’île. Elle est même enseignée à l’école, mais nous menons encore un combat pour qu’elle devienne langue d’instruction. Quand on rencontre quelqu’un qui parle créole, même si ce n’est pas exactement le même créole, on sent une proximité particulière, une affinité différente.
Vous évoquiez Natascha Chetty. Le film lui est dédié.

Oui, je la connaissais très bien. Elle est restée très mauricienne. Elle a grandi dans une famille mixte : sa mère est de descendance africaine, et son père est hindou, de communauté tamoule. Elle a vécu cette mixité. C’était une femme extraordinaire dans ses analyses de la communauté et de la société anglaise. Elle a beaucoup apporté au film pour expliquer ce phénomène d’immigration mauricienne et la manière dont ils vivent, pourquoi ils vivent ainsi.
Elle est malheureusement morte à 42 ans, deux ans après le tournage. Son mari, Richie, DJ et professeur de musique, est aussi décédé un an après elle, d’un cancer. Ce fut un coup dur. Natascha n’a pas pu voir le film terminé, mais Richie, à qui je l’avais envoyé, en était très content.
Pourquoi était-il important d’explorer vos origines ?
Comme je l’ai dit au départ, ce film s’est construit sur plusieurs années. Au début, il y avait un questionnement : qui serais-je si j’avais vécu ailleurs ? Mais je donne une réponse à la fin. Beaucoup de Mauriciens, surtout parmi la communauté hindoue, font la démarche d’aller chercher leurs origines en Inde. Pour moi, cette question m’a longtemps travaillé. Je suis la quatrième génération de ma famille installée à Maurice depuis 1856. Je ne me considère pas indien avant tout : je me considère mauricien.

Bien sûr, je sais que mes ancêtres viennent de l’Inde. J’ai d’ailleurs récemment visité ce pays avec mon épouse, dans les villages d’origine de ses ancêtres à elle, qui est du nord de l’Inde. L’accueil a été extraordinaire. Nous n’avons pas retrouvé la famille, mais nous avons rencontré des gens formidables, dans cinq villages, et cela a été une expérience merveilleuse.
Mais pour moi, cela s’arrête là. Même si mes ancêtres viennent du sud de l’Inde et que j’ai hérité d’une culture hindoue tamoule, je me considère avant tout Mauricien. C’est à partir de là que j’ai construit mon histoire : dans cette recherche de moi-même, dans cette quête de qui je suis dans une société mauricienne multiculturelle.
La vraie écriture se fait au montage. C’est là qu’on écrit notre histoire, dans le film, mais aussi peut-être notre histoire personnelle. On essaie de chercher des réponses à nos questionnements à travers le travail sur le film.
Vous disiez que la question identitaire accompagne tous les cinémas d’Afrique et du Sud depuis leurs origines.
Oui, c’est tout à fait cela. On est un peu dans cette recherche de soi-même, dans la façon de filmer, dans la manière de recueillir la parole. Ce film est aussi un portrait de la société mauricienne.
Dans mon premier court métrage, Ruz, il y avait déjà ce questionnement. Dans un déjeuner familial d’une famille mauricienne très mixte, un petit garçon se peint tout rouge et dit : « On dit qu’on est blanc, noir, jaune, mais moi j’aime bien la couleur rouge, pourquoi pas ? » Et à partir de là, toute une discussion s’ouvre autour de la table.
J’ai aussi écrit le scénario de Bisanvil (L'Autobus), réalisé par David Constantin, là encore autour du questionnement identitaire. Avec ce documentaire, je reprends cette interrogation qui nous concerne tous, partout. On se demande toujours qui on est et comment on évolue. Je suis sûr que je vais sortir de ce festival avec des choses emmagasinées qui vont changer un peu ma perspective. On évolue toujours. Je travaille en ce moment sur un long métrage qui pose lui aussi une question identitaire, mais plus politique, autour de l’acquisition des terres à Maurice.
Les Mauriciens n’ont pas de problème pour partir. Ont-ils toujours cette capacité mentale à quitter leur pays ?

Oui, c’est toujours très courant. Maurice connaît aujourd’hui un gros problème de migration des jeunes : beaucoup partent faire leurs études en Europe, aux États-Unis, au Canada, en Australie, et décident de ne pas revenir.
Il y a plusieurs raisons à cela : ils se sentent mieux ailleurs, ils ont une meilleure qualité de vie, un meilleur salaire. À Maurice, pendant longtemps, il y a eu du favoritisme pour trouver un travail. Aujourd’hui, on parle de fuite des cerveaux. C’est un vrai problème, surtout parmi les jeunes et les professionnels.
La migration a toujours existé partout dans le monde. Mais pour nous, insulaires, elle se ressent davantage. Les Mauriciens partent souvent vers l’Europe, la France, l’Australie, le Canada ou les États-Unis, pas vers l’Afrique ni vers l’Inde. C’est une migration plus difficile parce qu’elle est plus lointaine, mais les Mauriciens s’adaptent facilement et se sacrifient beaucoup.
Y en a-t-il qui reviennent ?
Oui, il y en a qui reviennent, surtout ceux qui ont bien travaillé et gagné leur vie. Ils ont acheté une maison à Maurice et s’y installent définitivement. D’autres reviennent tous les six mois : ils passent l’hiver en Europe et reviennent à Maurice pour l’été. Mais il y a aussi ceux qui ne s’adaptent pas et finissent par repartir.
Comment se passe, pour vous, le fait de créer du cinéma dans un contexte insulaire ? Y a-t-il des aides gouvernementales ?

Gopalen Parthiben Chellapermal
Le cinéma mauricien est encore en gestation. C’est un véritable parcours du combattant pour ceux qui veulent faire du cinéma. Ce documentaire a été autoproduit, et on peut aller très loin quand on est passionné ! Aujourd’hui, il existe un fonds, le National Arts Fund, créé il y a cinq ou six ans, qui peut aider jusqu’à une certaine limite, autour de 20 000 euros maximum. Il existe aussi les financements extérieurs, mais on sait combien il est difficile d’y accéder. C’est encore très difficile de faire un long métrage. C’est justement pour cela qu’il n’y a pas beaucoup de cinéastes qui s’y aventurent. Mais chaque fois que j’en ai l’occasion, je dis à un jeune passionné qu’il faut foncer.
Que représente pour vous le fait de participer à des festivals comme le FESPACO ?
Pour moi, c’était un rêve de venir au FESPACO. Depuis que j’en ai entendu parler, en 1993, par des amis français de passage à Maurice qui avaient vécu à Ouagadougou, je me suis dit qu’il fallait y aller. J’aurais dû venir en 2021, mais cela n’a pas marché. Cette fois-ci, j’y suis. C’est important parce que c’est le grand festival panafricain, l’un des plus importants pour les cinémas d’Afrique. Avoir son film ici compte beaucoup, dans un parcours de cinéaste.
J’ai aussi participé à d’autres festivals à La Réunion, à Maurice, en France, à Clermont-Ferrand, et à Carthage. Mais un de mes plus beaux souvenirs reste un petit festival en Tunisie, à Hergla. Il y avait des discussions quotidiennes après les projections, les repas partagés, l’hébergement chez l’habitant. C’était très enrichissant. Le FESPACO est important, mais les petits festivals peuvent être tout aussi précieux par ce qu’on y échange humainement et artistiquement.


