Mutiganda Wa Nkunda parle de « Phiona, la fille de Madrid »

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Pour son second long métrage, Mutiganda Wa Nkunda développe avec une grande finesse des personnages qui nous introduisent à ce qui les anime aujourd’hui au Rwanda à partir d’une situation qu’il convient de ne pas dévoiler mais qui est extrêmement porteuse. Lire la critique du film ici.

Comment développes-tu ton écriture ? On sent qu’il y a une dose d’improvisation dans le jeu des personnages. Yves, par exemple, semble libre de dire un peu ce qu’il veut, et en même temps il suit une trame construite comme une série de scénettes, presque théâtrales, qui se répondent.

En fait, pour répondre à ta question, je vais utiliser des exemples de ce que j’aime dans la vie. J’aime parler avec les gens et voir les gens parler. Construire la narration de Phiona était basé sur la manière dont nous parlons dans la société rwandaise. Quand quelqu’un rend visite à quelqu’un d’autre, il faut parler, parler de beaucoup de choses. L’idée, c’était de prendre ça : si nous passons une heure, deux heures, trois heures à parler entre amis ou en famille, si on place une caméra quelque part, ce sera un film. L’idée était de capter la vie du Rwanda contemporain, la vie quotidienne, avec toutes les conversations, tous les thèmes abordés, et de les assembler. C’est comme ça que Phiona est née.

Ce qui est frappant, c’est que tu utilises beaucoup de plans fixes. Tu poses les personnages, presque comme au théâtre, et il se passe quelque chose dans le champ ou hors champ, surtout dans les dialogues. Tu ne bouges pas beaucoup la caméra.

Oui, parce que notre vie, je l’analyse comme une pièce de théâtre. Le théâtre a une place importante dans notre société. Même le théâtre radiophonique : quand tu entends une pièce à la radio, tu la visualises. Dans la note d’intention de Phiona, je disais que je voulais faire un film comme une pièce qui se déroule dans une seule scène : la maison. Les maisons rwandaises sont comme ça. On s’assoit dans le salon, la cuisine est intégrée. On cuisine, on parle, tout se mélange. Je voulais aussi placer cette histoire en 2020, pendant le Covid, quand le monde se transformait. Il y avait le Covid, la mort de George Floyd, et aussi des tensions dans notre société. Comme dans toutes les conversations, on aborde plein de sujets, mais il y a un thème central.

Ce qu’on entend à la radio dans la première scène est repris ensuite dans tout le film. Tous les thèmes sont là.

Oui, c’était important de commencer avec la radio, le flash d’information, puis d’explorer tout ça pendant la journée. La radio a longtemps été centrale dans notre société. Aujourd’hui, elle a moins de place à cause des réseaux sociaux. Mais je voulais aussi rappeler son importance historique, notamment dans la sensibilisation. La radio fait partie de notre mémoire collective.

Le personnage d’Yves donne un peu la morale. Il a une parole libre, directe, presque sentencieuse. Comment s’est construit ce personnage ?

Yves représente une partie de la société contemporaine, basée sur l’expression libre des hommes depuis l’enfance. Si quelqu’un de l’étranger veut comprendre cette société, il peut passer par lui. Aujourd’hui, les hommes deviennent plus directs, sans métaphore. Or, notre culture est basée sur la métaphore, la pudeur. Cela se perd. Yves dit tout, sans filtre.

Mais il a aussi une dimension moderne, politique.

Oui. Il est dans un éveil politique. Il critique les dirigeants africains, porte un t-shirt George Floyd, défend les droits des Noirs. Mais en même temps, il reste influencé par la religion et les normes qu’il critique. Il est moderne, mais aussi rempli de contradictions. Et il y a cette idée qu’il faut parler pour exister, ce que je vois beaucoup chez la génération Gen Z.

Quand il parle du nouveau Kigali, il dit que la société reste inégalitaire. Qu’est-ce qui a changé ?

Le changement est surtout visible dans les infrastructures. Mais dans la réalité économique, peu de choses ont changé. Les immeubles se construisent, mais les revenus n’augmentent pas beaucoup. C’est ce que dit Yves : le développement est visible, mais pas forcément vécu par tous.

Le quartier de Nyamirambo est présenté comme dangereux.

J’y ai vécu huit ans. C’est un quartier vivant, accessible, où l’on trouve tout. Mais sa réputation fait peur. Parfois c’est vrai, parfois non. Aujourd’hui, la sécurité s’améliore beaucoup à Kigali. On peut marcher la nuit sans problème. Mais les perceptions restent.

L’aspect féminin du film est très fort. Comment travailles-tu cela ?

Pour moi, c’est plus facile d’écrire sur les femmes que sur les hommes. J’ai grandi avec ma mère, dans une société où les femmes sont au centre, surtout après le génocide. Elles ont reconstruit le pays. Je n’ai pas choisi de raconter des histoires de femmes, c’est venu naturellement. Et parfois, on me l’a reproché. On m’a dit de faire des films plus “masculins”, plus politiques. Mais ce sont les histoires que je sais raconter.

Tu te places clairement du côté des femmes, et Yves est montré comme un macho, notamment dans le dernier plan.

Ce n’était pas pour le dévaloriser, mais pour montrer que Phiona prend le dessus. On commence avec lui dominant, et elle finit au-dessus. On a coupé une partie finale avec des dialogues, pour laisser place à l’imagination.

Un mot sur la corruption : le chef de quartier, est-ce réaliste ?

Oui, comme partout. Pendant le Covid, il fallait parfois “arranger” les autorités locales. La corruption existe, même si elle est combattue.

Sur la production : c’était une coproduction franco-rwandaise ?

La production a été longue et compliquée. J’ai eu des conflits artistiques avec un premier producteur qui voulait une narration plus classique. Je voulais garder une structure non linéaire. On s’est séparés. Ensuite, j’ai rencontré Faissol Gnonlonfin, mais il est tombé malade. J’ai dû porter le projet moi-même, avec la monteuse Marianne Haroche. Cela a pris trois ans.

Tu as fait Les Anonymes (Nameless), mon coup de coeur du Fespaco 2021, avant ou après ?

Je l’ai tourné en 2017, sorti en 2021. Il n’a pas été sélectionné malgré de bons retours, ce qui m’a beaucoup affecté. J’ai fait Phiona comme une forme de thérapie.

Tu es passé par des laboratoires ?

Non. J’ai été refusé au début, alors j’ai décidé de tout faire moi-même. Je pense que les labos peuvent formater les projets et faire perdre l’originalité. Je préfère tourner, puis chercher des financements en post-production.


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