Phiona, la fille de Madrid, de Mutiganda wa Nkunda

Le tribunal du quotidien

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Le deuxième long métrage de Mutiganda wa Nkunda, Phiona, la fille de Madrid, a été présenté au festival des films d’Afrique en pays d’Apt en novembre 2025, avait été projeté au Fespaco de février 2025 dans l’excellente section Perspectives. Le réalisateur transforme un salon en chambre d’écho du Rwanda contemporain : un espace modeste, presque immobile, mais traversé de secousses morales, sociales et politiques qui finissent par faire trembler tout le cadre. Cette réunion entre proches tourne peu à peu au tribunal domestique. Sous sa forme de quasi-huis clos, le film déplie moins une intrigue qu’un champ de forces : les mots circulent, les jugements fusent, les souvenirs s’entrechoquent, et l’on comprend vite que ce retour n’a rien d’un simple retour à la maison. Retour sur ce beau film, tant émouvant qu’esthétiquement novateur, qui n’est pas assez présenté dans les festivals. Lire également notre entretien avec Mutiganda wa Nkunda à propos du film.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la continuité profonde avec Les Anonymes (Nameless), premier long métrage de Mutiganda. Déjà, ce film s’attachait à des existences prises dans l’étau du quotidien à Kigali, avec une mise en scène minimale, proche des corps, attentive aux tensions sourdes plutôt qu’aux effets démonstratifs. Dans Nameless, la pauvreté rongeait le couple de l’intérieur comme un acide sans couleur ; dans Phiona, la blessure change de visage, mais la méthode reste la même : filmer au plus près du vécu, laisser les dialogues faire remonter les fissures, préférer l’opacité humaine aux explications prémâchées. Mutiganda wa Nkunda n’illustre pas une thèse, il pose une caméra au bord d’un gouffre ordinaire et attend que la parole en révèle la profondeur.

Cette méthode donne au film son énergie particulière. Phiona repose sur des plans fixes, un décor presque unique, un temps resserré, et pourtant rien n’y paraît figé. La mise en scène, nourrie d’une inspiration théâtrale assumée, capte l’art rwandais de la conversation comme forme de circulation du monde : on évoque le chômage, un Chinois, la femme qui mendie à la porte, le harcèlement au travail, un suicide, George Floyd, le Covid, l’avenir bouché, et on s’étonne comment une société entière peut tenir ainsi dans une pièce et dans quelques voix. Le salon devient bien plus qu’un décor : un carrefour, une arène, un confessionnal sans absolution.

Le contexte du coronavirus donne à cette dramaturgie une tension supplémentaire. La peur de la contamination n’est pas seulement une donnée d’époque : elle devient un langage du contrôle, une justification commode pour la surveillance, l’humiliation et l’extorsion. Lorsque le chef de quartier vient menacer le groupe au nom des règles sanitaires, le film montre avec une ironie mordante comment l’autorité se glisse dans les interstices du quotidien pour monnayer le droit de respirer ensemble. Mais Mutiganda ne s’arrête pas à la pandémie virale : il la fait résonner avec d’autres contagions, plus anciennes et plus tenaces, notamment la violence faite aux corps noirs, explicitement reliée à George Floyd, et la violence patriarcale qui colle à la peau de Phiona comme une seconde condamnation.

Car le cœur du film est là : dans cette manière qu’a son cousin Yves de faire de Phiona une surface de projection pour les réflexes de soupçon d’une société. Le film ne dévoile pas trop vite son passé à Madrid ; il en laisse flotter la honte, comme une buée sur les vitres du récit. Là où tant de films auraient construit un suspense ou un récit de révélation, Mutiganda préfère filmer l’après-coup, c’est-à-dire le travail du regard social : comment on jauge une femme, comment on l’interroge, comment on la teste, comment on la réduit à ce qu’on imagine d’elle. Le vrai drame n’est pas seulement ce qui s’est passé, mais ce que les autres en font.

Face à elle, Yves est une trouvaille magnifique de complexité. Il parle beaucoup, tranche vite, juge fort. Il critique les inégalités du “nouveau Kigali”, affiche une conscience politique, relaie l’écho mondial de George Floyd, mais reste englué dans une masculinité autoritaire qui lui fait croire que sa parole suffit à dire le vrai. Ce n’est pas le simple macho de service : c’est mieux et pire que cela, un personnage contradictoire, moderne dans ses slogans, archaïque dans ses réflexes, qui fait sentir à quel point les discours d’éveil politique peuvent cohabiter avec l’aveuglement intime. Quand il veut voir les cheveux de Phiona, quand il soupçonne qu’elle a forcément une part de faute, il révèle la vieille police des corps féminins sous le vernis du jeune homme éveillé.

C’est là que Phiona devient passionnant : le film ne cesse de faire circuler la question de la domination entre les niveaux les plus divers. Il y a dans la corruption de proximité, le chômage, les hiérarchies sociales, le harcèlement sexuel, les arrangements virils autour des bières, les fractures entre modernité urbaine et réalités économiques, les réputations de quartiers comme Nyamirambo, l’emprise du regard familial, la pression religieuse, et jusque dans les anecdotes qui paraissent latérales, une même logique de tri et de disqualification. Mutiganda filme cela sans lourdeur démonstrative, avec une souplesse presque musicale : les thèmes entrent, sortent, reviennent, se contaminent les uns les autres, comme dans une conversation où l’essentiel ne surgit jamais sous la forme d’un grand discours mais dans l’accumulation des petites blessures.

Le plus beau, peut-être, est que ce cinéma de l’ombre reste un cinéma de la présence. Comme dans Les Anonymes, Mutiganda sait que les gens ne sont jamais réductibles à leur fonction sociale ou à leur malheur. On boit, on rit, on bavarde, on s’envoie des piques, on essaie de tenir. Le film ne transforme pas ses personnages en cas sociologiques : il les laisse vibrer, respirer, résister. C’est ce qui donne à Phiona sa force percutante et son étrange douceur : sous son dispositif austère, il pulse comme un cœur têtu. Dans le fracas discret de ce salon, Mutiganda signe un film qui confirme l’essentiel : son cinéma n’avance pas avec des slogans, mais avec des braises, et il suffit d’un souffle pour que tout recommence à brûler.


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