Débat-forum Fespaco2025 / 8 : Denise Fernandes parle de « Hanami »

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En compétition officielle au Fespaco 2025 où il a reçu le prix de la meilleure photographie pour Alana Mejía González, Hanami est un des rares longs métrages provenant du Cap-Vert et a clairement marqué le festival comme il l'avait fait aux Journées cinématographiques de Carthage où il a reçu le prix Tahar Cheriaa de la première oeuvre. Il a obtenu le prix de la meilleure cinéaste émergente au festival de Locarno ainsi qu'une mention spéciale pour le meilleur premier long métrage. Denise Fernandes a répondu lors d'un "débat-forum" aux questions d'Annick Kandolo, d'Olivier Barlet et du public présent. Lire la critique du film ici à l'occasion de sa sortie en salles en France le 8 juillet 2026.

Olivier Barlet : Hanami est votre premier long-métrage. Il développe une poésie labyrinthique et une grande beauté d'image. Les paysages du Cap-Vert s'y prêtent, bien sûr mais ils servent l'histoire d'une jeune femme qui démarre même avant la naissance, et qu'on retrouvera dans son enfance et son adolescence. Cette histoire est très intime, à la fois un destin et une biographie, et on y retrouve très fortement la dimension insulaire avec la question de rester ou partir. Vous convoquez aussi bien l'environnement avec notamment les bêtes de l'île et tout un réseau social de personnes qui entourent cette jeune femme puisque sa mère, Nia, est partie. Comment vous avez élaboré cette histoire ?

Denise Fernandes : L'écriture du film a une histoire très longue. Je fais partie de la diaspora capverdienne et en 2014, j'ai pensé à faire un film au Cap-Vert, où je n'avais pas encore tourné. Or, en 2014, on assista sur l'île de Fogo à une grande éruption volcanique, ce qui avait grandement attiré mon attention. J'avais l'impression que, parmi les dix îles du Cap-Vert, même si ce n'est pas celle de mes parents, cette île serait la toile parfaite pour écrire l'histoire. Le film est né des questions que je me posais et des réponses que je me donnais. Après mûre réflexion, je me suis dit que je voulais une histoire merveilleuse. En grandissant en Europe, je n'avais presque jamais pu associer l'Afrique au merveilleux. Et j'ai grandi avec ce manque. Et puis je voulais être libre, ne pas me censurer ni censurer mon imagination. En définitive, ce film est un miroir inversé de mon expérience. La petite fille qui grandit dans le film et fait le choix de rester dans cette île représente en quelque sorte l'envers de ma propre histoire.

Le film est très intuitif. Quand vous parlez de liberté, c'est donc votre liberté de ton : vous laissez parler votre imagination ?

Exactement.

Du coup, à regarder le film, on se demande si en fait, vous n'interrogez pas vos parents sur le pourquoi de leur départ ?

Denise Fernandes : Oui, c'est une belle remarque, parce que je me souviens que mes parents parlaient tout le temps en bien du Cap-Vert. Et je me demandais pourquoi ils étaient en Suisse ! Pour une enfant, il est difficile de comprendre la complexité de l'émigration. Et en même temps je sentais que c'était un peu forcé. Ou bien était-ce nécessaire pour survivre ? Ils se disaient que là-bas tout est presque parfait et en même temps, il leur fallait mettre une ombre sur leur passé au Cap-Vert pour pouvoir vivre en Europe. Je crois que ceux qui partent cherchent une vie meilleure mais vivent une grande perte, qui est impossible à expliquer avec ses propres mots. Je voulais renverser ce poids. C'est pourquoi je voulais donner une enfance très belle à la protagoniste du film. Au début, on entend : "L'île va prendre soin de toi". En suivant Nana dans les différentes étapes de sa vie, on grandit avec elle et on peut mieux comprendre ses choix.

Question de la salle : La musique est très présente dans le film, aussi à travers la bande-son et les chansons. Quelle importance lui attribuez-vous ?

Denise Fernandes : En fait, ce n'est pas un film avec beaucoup de musique. Il y a un morceau à la fin. Mais je suis contente que vous ayez quand même senti cette présence. Au niveau de la bande-son, j'ai laissé beaucoup de liberté à la compositrice du film, Rachel Zimmerman. Je voulais simplement qu'elle accompagne le récit de façon ponctuelle. Comme toujours dans la diaspora, j'ai grandi avec la musique capverdienne. On en retrouve beaucoup de thèmes dans mon film. Je trouve très puissante la musique créole, elle était pour moi comme un guide. On trouve d'ailleurs dans le film de petits dialogues issus de chansons très connues au Cap-Vert. Par exemple, lorsque la grand-mère écrit une carte. Elle parle des racines qui ont séché à cause de la sécheresse. Ce sont de petits hommages que peut-être seuls les Cap-Verdiens vont reconnaître. Pour moi, ce sont des phrases très fortes, très poétiques.

Je voulais affirmer politiquement la langue du film. Le Cap-Vert est très touristique. J'ai grandi en voyant les prospectus avec des plages blanches. Eh bien dans le film les plages sont complètement noires ! Je voulais déconstruire le cliché.

Olivier Barlet : On a aussi l'impression que le rythme du film est dans les vagues de l'océan. On les entend tout le temps se briser sur les rochers, sur les plages. C'est presque un bourdon sonore qui serait, comme dans la musique indienne, l'installation d'une permanence.

Denise Fernandes : C'est quelque chose qu'on a renforcé pour rappeler tout le temps qu'on est dans cette condition insulaire. Et en même temps, c'est aussi pour donner au film un rapport au temps différent, culturellement ancré, effectivement proche d'un rythme. De même, Nana adolescente bouge très lentement. Ces rythmes autres sont des choses que j'observe à Fogo. Je voulais en infuser le film.

Layla, du festival de région parisienne, Ciné regards africains de l'association Afrique sur Bièvre : J'ai été intriguée par le choix du titre, un terme japonais, non ?

Denise Fernandes : Je travaille de façon très instinctive. Ce n'est donc pas un titre très réfléchi. J'étais tombée folle amoureuse du son de ce mot un peu mystérieux. C'est un mot doux, et je voulais mon film être comme ça, comme ce mot. Ensuite, ce mot représente beaucoup de choses. Le rapport au Japon est très explicite, dès les premières images, avec une référence à la culture du Kintsugi, la réparation des vases avec de l'or. Ce mot fait partie de la liberté du film.

Olivier Barlet : Mais le mot ne désigne-t-il pas aussi les pétales de fleurs qui tombent au printemps, notamment des cerisiers, que l'on voit par exemple dans les films de Mizoguchi ?

Denise Fernandes : Exactement. Les Cap-Verdiens sont très marqués par le manque de pluie. Ce hanami japonais, pour moi, c'est un peu l'opposé. Hanami signifie observer les fleurs, l'ouverture des fleurs de cerisiers, qui après tombent en pluie. Quand je grandissais, les gens autour de moi me disaient que s'il y avait eu la pluie, ils ne seraient pas partis du Cap-Vert. Hanami est donc un peu le rêve idéal.

Question de la salle : Auriez-vous envie de vous réinstaller au Cap-Vert ? Vous sentez-vous une identité capverdienne ?

Denise Fernandes : Absolument, je me sens à 1000% capverdienne. C'est un rêve d'être ici au Fespaco alors que j'ai grandi en dehors de l'Afrique. Je trouve que c'est très facile de se perdre, de se détacher. C'est souvent une façon de survivre, d'oublier ses racines pour s'adapter ou pour effacer ses origines. Ça peut faciliter dans certains contextes. Pour moi, comme artiste, c'était l'opposé. Ce film, c'est mon propre retour au Cap-Vert. Il a pris huit ans, de l'idée jusqu'à la finalisation. Prendre le temps de le faire, c'était aussi prendre le temps de retourner au pays.

Olivier Barlet : Cette jeune adolescente a un regard très frappant. Elle ne dit pas grand-chose. Son regard dit tout. On a l'impression que c'est votre regard qui passe à travers elle. Comment s'est passé le casting pour trouver un tel personnage ?

Denise Fernandes : Dès le départ, j'imaginais un personnage avec une nature introvertie. Il y a beaucoup de choses qui se passent autour d'elle. J'avais besoin d'un personnage qui observe, mais dont on se rapproche aussi. Justement parce qu'elle ne parle pas beaucoup. Cette connexion était très importante pour moi.

Annick Kandolo : Nana cherche un remède pour guérir. Pourrait-on dire que ce serait vous et que la guérison serait de revenir alors que vous aviez dû grandir hors de votre île ?

Denis Fernandes avec Abraham Bayili, président de l'ASCRIC-B (association des Critiques de Cinéma du Burkina)

Denise Fernandes : La recherche de guérison de Nana, ce n'est pas autobiographique. C'est universel. Cela commence dès l'enfance. Ce n'est pas quelque chose que l'on imagine. Ce sont des choses qui se passent beaucoup plus tard dans la vie. Une chose que j'ai découverte dans mon film en le regardant, c'est qu'il se termine alors que Nana est encore très jeune. Elle a déjà fait un parcours incroyable après la rencontre de sa mère. C'est beau de voir cela de la part d'une jeune fille.

Olivier Barlet : Moi qui suis un homme, je trouve le film extrêmement féminin. On voit cet enfant porté par des femmes dans une sorte de rituel de prise en charge puisque la mère est partie. L'ensemble du film nous transporte dans un univers qui invite les hommes à s'ouvrir.

Denise Fernandes : Pour moi, c'est comme une conséquence du film. Je ne l'ai pas voulu au départ, mais j'aime beaucoup que des gens me disent ça. Je suis très contente que le film ait cet effet, surtout que ce n'est pas forcé. On m'avait dit à la lecture du scénario que c'est un film de femme, et je répondais en m'étonnant : « Non, non. Pourquoi ? » Mais j'aime bien que le public ait cette sensation !


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