Nail’s man, de Sheriya Twana

Les secrets de la débrouille

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À Kinshasa, un homme licencié cache sa chute à sa compagne et s’enferme dans un mensonge quotidien. Sheriya Twana, alias Jason Bolay, signe un film purement congolais d’une belle maîtrise, tendu par la honte sociale, traversé par la question de la dignité, et porté par une observation fine des relations entre hommes et femmes. Prix Idrissa Ouédraogo de la meilleure révélation de la section Perspectives au Fespaco 2025, le film sera présenté à Paris au FIFDA (4 - 6 Septembre 2026).

Kuwa Jibika vient de perdre son emploi. Il n’ose pas le dire à Nella, sa compagne enceinte. Du coup, chaque matin, il part comme avant, histoire d’entretenir l’illusion d’une vie intacte. De cette situation minimale, Sheriya Twana tire un film d’une grande subtilité, sans forcer les effets, sans souligner à l’excès, sans jamais réduire ses personnages à une fonction sociale.

Bien sûr, il y a un suspense qu’il ne faut surtout pas dévoiler. La tension ne vient pas d’un spectaculaire rebondissement mais d’un écart. Un écart entre ce qui est vécu et ce qui est montré. Entre la fragilité économique et la nécessité de sauver la face. Entre l’amour et la difficulté de parler franchement. Le scénario avance avec finesse. Il repose sur une idée simple, mais il la déploie avec suffisamment de précision que tout un monde apparaît.

Ce monde, c’est celui de Kinshasa. Une ville où il faut tenir. Inventer. Négocier. Ruser avec la réalité sans jamais cesser d’habiter le regard des autres. L’acuité du film est de ne pas faire de la capitale congolaise un simple décor tout en la mettant au centre. Elle est un espace où circulent et s’entremêlent des attentes, des pressions, des arrangements et des vulnérabilités. La débrouille n’y est pas folklorisée. Elle apparaît comme une condition de survie, avec sa part d’inventivité, mais aussi sa charge d’humiliation.

Le film touche aussi parce qu’il éclaire ce que le mensonge fait au couple. Ce n’est pas seulement un secret pratique. C’est une faille dans la relation. En cachant sa situation, Kuwa Jibika protège son image autant qu’il éloigne la possibilité d’une parole partagée. Nail’s man montre alors, avec une grande finesse, combien les rapports hommes-femmes restent travaillés par des rôles intériorisés : à l’homme la tenue économique du foyer, à la femme la position de celle à qui l’on tait ce qui pourrait entamer l’autorité masculine. Le film n’assène rien. Il laisse les gestes, les silences et les décalages produire leur sens.

C’est ce refus de la lourdeur qui fait le prix du film. Sheriya Twana garde avec son coscénariste Simon Rwasha son récit au plus près des affects ordinaires. Il filme la honte, l’attente, l’embarras, les stratégies de contournement. Et il le fait dans une économie de moyens qui semble aller de pair avec son projet esthétique : rester au plus près du réel, sans perdre la construction dramatique. Le résultat est à la fois maîtrisé et vivant, réaliste et très écrit. En plus de l’écrire et de le réaliser, Twana, homme-orchestre, participe à la caméra, monte et mixe lui-même le film en plus d’en assurer la production exécutive tandis que le film a été « grâce à un dispositif de production participatif », indique le générique.

Prisca Enzilame et Moyindo Mpongo ont une belle présence. Kuwa n’est pas un héros mais un homme ordinaire, traversé par ce qui fait un mâle aujourd’hui dans une ville comme Kinshasa. Nella réagit sans illusion mais avec ses tripes. Sa tante respecte sa douleur mais se livre avec plein d’humour sur son propre vécu. Cette petite constellation est magnifiquement humaine. Nail’sman s’inscrit dans un moment où le cinéma congolais, malgré les limites de ses moyens, affirme sa capacité à produire des récits urbains, contemporains, ancrés dans l’expérience sociale locale, sans renoncer à l’exigence de mise en scène.

Et dans ce cadre, Nail’sman réussit quelque chose de rare : faire sentir les structures sociales à travers une histoire tenue à hauteur d’homme. Le film parle de précarité, bien sûr. Mais il parle surtout de dignité. De ce qu’elle coûte. De ce qu’elle masque. Et de la manière dont une ville comme Kinshasa oblige chacun à inventer, chaque jour, sa propre mise en scène de survie.


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