Hanami, de Denise Fernandes

L’île prendra soin de toi

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En sortie le 8 juillet 2026 dans les salles françaises après une longue tournée en festivals où il a engrangé les récompenses, Hanami est d’une grande beauté dans sa manière de faire danser, avec une douceur mystérieuse, les cycles de la vie, des éléments et de la mémoire. Une expérience à ne pas rater. Lire son débat-forum au Fespaco 2025.

Sur l’île de Fogo, au Cap‑Vert, un bébé passe de bras en bras sur une plage battue par le vent. Des femmes âgées se le transmettent avec une évidence tranquille et prononcent une phrase qui ressemble à une bénédiction : « l’île prendra soin d’elle ». Dans Hanami, magnifique premier long métrage de Denise Fernandes, rien n’est jamais énoncé frontalement, mais tout commence là : dans ce geste collectif, au ras du sable noir. Une mère traumatisée par la perte de son amant pêcheur, une maladie inexplicable qui l’empêche de s’occuper de son enfant, un ensemble de mains qui prennent le relais, un territoire qui se fait promesse. La vie de Nana se tisse d’emblée dans un réseau de liens, comme si l’île, les femmes et les ancêtres formaient un même corps.

Plus tard, on retrouve Nana enfant, allongée sur un lit, écoutant sa grand‑mère lui raconter l’histoire d’une sirène qui accepte par amour de quitter la mer pour vivre sur la terre. Le conte n’ouvre pas sa biographie, il la rejoint. Il vient déposer sur son présent une autre vie possible, antérieure et parallèle, qui annonce sans l’expliquer son destin d’enfant insulaire. C’est le mouvement profond de Hanami : à chaque âge, quelque chose revient – une berceuse, une voix, un mythe, un paysage – qui relie Nana à d’autres vies, humaines, animales ou imaginaires, comme si son existence avançait par cycles plutôt que dans les étapes d’une linéarité.

Denise Fernandes revendique une écriture intuitive. Les scènes ne sont pas des réponses à des questions, mais des intuitions filmées dans un environnement qui leur fait écho. On traverse Hanami comme un rêve dont on se souvient surtout par flashes : une maison où le vent insiste, une plage où les tortues viennent pondre avant de retourner à la mer, un volcan qui domine l’île et dont la lave marque les paysages, un visage adolescent qui regarde plus qu’il ne parle. La caméra ne force jamais la signification, elle laisse les motifs se déposer. On ne cherche pas « ce que ça veut dire » ; on accepte de regarder avec Nana, à son rythme, ce monde que la mise en scène peuple de pliures et de mystères tandis que le monde « à l’endroit » semble, comme l’évoque le poème français lu à l’école, si ennuyeux.

Au centre du film, il y a la fièvre. Une fièvre qui ne la quittera pas vraiment, comme un feu intérieur à la mesure du volcan qui se réveille et se rendort, menace et protège à la fois. Nana part en quête de son propre remède. Aucun médecin, aucune explication, mais une marche vers une femme qui vit seule au pied du volcan, en contact direct avec les éléments. Cette femme l’accueille, la soigne et accepte de changer elle-même. Le film ne commente pas, ne psychologise pas la coupe de cheveux. Geste de soin, geste de transformation : un cycle s’achève, un autre commence. Et chaque mèche tombée ouvre les possibles.

Les cycles sont partout. Dans les tortues qui viennent pondre sur la plage, déposent leurs œufs dans le sable avant de disparaître à nouveau dans l’océan. Dans les allers‑retours de ceux qui partent chercher ailleurs une vie meilleure. Dans cette relation naissante avec un garçon de son âge. Entre eux, rien de démonstratif : des moments partagés, des attirances, des incompréhensions. Nana prend les choses telles qu’elles viennent. Son silence est une manière d’habiter le réel.

Le film est en créole mais le vulcanologue japonais parle en japonais sans que cela empêche la compréhension. Dans ce petit bout de monde, les langues se répondent par intuition plutôt que par traduction. Hanami n’est pas qu’un mot étranger : il devient un point de rencontre. Au Japon, il désigne l’acte d’admirer les fleurs de cerisier dont les pétales, à la fin du cycle, tombent des arbres comme une pluie. Mizoguchi l’a magnifié dans ses films. Pour le Cap‑Vert, archipel de sécheresse, c’est une oxymore. Fernandes en fait une affaire de désir : un rêve de pluie, de floraison, d’abondance, celui de ceux qui aiment imaginer une autre vie, un ailleurs.

Ce rêve ne gomme pas le réel. Les plages ne sont pas blanches mais noires : le Cap‑Vert n’est pas une carte postale. La photographie d’Alana Mejía González, récompensée dans les festivals, capte la densité des éléments plus que la surface : teintes brûlées de la roche, brumes des embruns qui s’accrochent à l’air, visages ancrés dans le paysage. Le casting, largement constitué de non‑acteurs, renforce cette impression. Les corps ne « jouent » pas ; ils habitent l’espace avec une justesse qui tient autant de la présence que de l’interprétation. Nana, surtout, reste en retrait, intérieure. Sa manière d’être là – de recevoir, de regarder, d’être attentive sans jamais se dissoudre – donne au film sa gravité tranquille.

Hanami n’est pas un grand discours sur la migration, la diaspora, le retour au pays. Tout y est pourtant déplacé. La cinéaste a grandi loin du Cap‑Vert. Mais elle vient filmer l’île elle‑même, en la laissant respirer. Plutôt que d’épiloguer sur le pourquoi du départ de ses parents, elle imagine une enfance inversée : une enfant à qui l’on promet que l’île prendra soin d’elle, une enfant à qui l’on accorde le droit de rester. Là où tant de récits africains ne racontent que l’arrachement, Hanami invente la possibilité d’un attachement, sans naïveté, sans idéalisation. Dans une scène d’une grande douceur, la jeune Nana dépose un œuf dans les trous laissés par les tortues. Au cœur d’un monde régi par l’instinct de migration – animaux qui repartent, hommes qui émigrent, parents qui ont quitté l’île – une enfant tente d’ensemencer un autre futur, attaché à ce sol noir que la caméra de Fernandes filme obstinément.

Le film passe ainsi d’un cycle à l’autre – naissance, maladie, apprentissages, rencontres, séparations – sans jamais les boucler. La sirène continuera sans doute de hanter Nana adulte ; la fièvre ne se dissout pas ; les vagues, qu’on entend presque en continu, continueront de frapper le rivage quand le générique sera passé. C’est cette manière de refuser la résolution qui fait la force de Hanami. Il installe une disponibilité : à la nature, aux histoires des anciens, aux langues qui se croisent, aux autres vies possibles. Il invite à accepter le mystère comme une forme de vérité – non pas parce que tout serait incompréhensible, mais parce que ce qui compte se joue dans les liens, dans ce qui circule entre les êtres, d’une main à l’autre, d’une génération à l’autre, d’une rive à l’autre.

Et si, au fond, rester – pour Nana comme pour Denise Fernandes – n’était pas seulement rester sur l’île, mais consentir à demeurer dans cette zone d’incertitude où les cycles ne se referment jamais tout à fait, où chaque histoire en annonce une autre, où le rêve obstiné d’une pluie de pétales continue de tomber, quelque part, sur un ciel de sécheresse ?


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