Lussas 2026 : le documentaire selon Ridha Tlili

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Ridha Tlili était présent aux États généraux du documentaire de Lussas, en août 2026, pour présenter trois de ses films, projetés dans le cadre de la Route du Doc Tunisie, programmée par Tahar Chikhaoui et Christophe Postic : Révolution moins 5 minutes, Oublié (Tounsa) et La Couleur du phosphate. C’était l’occasion de l’interroger sur sa conception et sa pratique du cinéma documentaire.

Comment es-tu venu au documentaire ?

Je tournais déjà des images personnelles. J’avais accumulé beaucoup de cassettes, filmées sur une période d’environ dix ans. Lors de la révolution de 2011, j’ai eu l’idée de reprendre cette matière pour en faire un premier montage. C’est ainsi qu’est né un petit documentaire intitulé Région (Jiha), composé notamment d’images que l’on pourrait qualifier de folkloriques.

Mais je voulais aussi montrer autrement les personnes qui avaient commencé à accomplir cet acte révolutionnaire. Donner une autre image d’elles. J’ai fait un film sur les jeunes qui réalisent des graffitis, Révolution moins 5 minutes. Puis je suis resté sur cette voie du documentaire.

Le documentaire me fascine, par sa manière d’approcher les gens. Pour moi, il a constitué une forme d’école. J’y ai appris l’image, le son, le montage. Je regarde les personnes que je filme comme des protagonistes, mais aussi comme des acteurs qui jouent leur propre rôle.

J’avais fait une école de cinéma mais le documentaire a été ma première école. Ce qui m’intéresse réellement, dans chaque film, c’est l’expérience vécue dans un lieu avec une communauté donnée. Puis, lorsque je commence un autre film, c’est comme si je n’avais rien appris auparavant. L’expérience et la méthode ne suffisent plus. À chaque fois, tout est nouveau : la méthode, l’approche. Je dois mener des recherches philosophiques et historiques. Cela m’enrichit beaucoup. Et puis le documentaire n’est pas la réalité. C’est, d’une certaine façon, ma perception de la réalité.

Ce qui frappe dans tes films montrés ici à Lussas, c’est qu’ils entretiennent toujours un rapport avec une forme d’expression artistique. Il y a les graffeurs, les gens qui font du théâtre, celui qui joue le clown. Tu ne vas pas nécessairement filmer les manifestants, même s’il y a parfois quelques images de manifestations. Tu t’intéresses plutôt à ceux qui cherchent à mobiliser la société d’une autre manière.

Jiha (Région) (2011)

Oui. Je m’interroge aussi sur la place de l’artiste sur notre continent. Je n’aime pas l’image diffusée par les médias : celle de gens qui protestent uniquement parce qu’ils veulent manger, comme s’il n’y avait en permanence que la famine, les problèmes de santé ou les difficultés familiales. Il existe pourtant une dimension culturelle dans le pays, qui n’intéresse pas les médias. Dans les mouvements de protestation et les demandes liées à l’identité, il y a aussi des artistes. Dans tout le continent africain, la dimension artistique est très présente dans la vie des gens.

C’est quelque chose de fort, mais qui ne se trouve pas forcément sur une scène. Quand je parle de problèmes sociaux, politiques ou économiques, j’essaie donc aussi de montrer cet aspect culturel. Les personnes que je filme, ou celles qui protestent, accomplissent aussi un acte. Il y a quelque chose d’artistique dans le fait de prendre sa vie en main et de vouloir lui donner un sens. On mange, on dort, mais donner du sens à sa vie, c’est aussi prendre position, s’exprimer. Prendre un carton lors d’une manifestation est, pour moi, un acte de création. Créer, c’est résister.

J’ai un problème avec la logique du marché : on considère comme artistiques seulement les choses qui sont exposées. Si un film est présenté dans un festival, alors il est reconnu comme bon. Pourtant, il existe des artistes et des personnes qui font des choses très intéressantes sans appartenir au marché. Mes films ressemblent aussi à cela. Je ne veux pas dire que je serais heureux de les montrer seulement à dix personnes. Bien sûr, avoir un distributeur est une bonne chose. Mais si je n’en ai pas, je ne vais pas m’arrêter de filmer.

Tu t’intéresses donc à des personnes qui sont à la marge : celles qui sont expulsées ou invisibilisées.

Révolution moins cinq minutes (2011)

Oui, d’une certaine manière. Comme le disait Humberto Akabal, un poète guatémaltèque, les gens ont une voix, mais ils n’ont pas le micro. Chaque personne a une voix. Elle s’exprime, elle dit des choses. Mais personne ne lui tend le micro ou ne pose une caméra devant elle. Des frontières empêchent cette voix d’aller plus loin.

Les communautés qui sont déjà exposées ne m’intéressent pas tellement. Je préfère filmer celles qui n’ont pas le micro, celles que l’on ne voit pas tout le temps. Souvent, même les gens qui vivent autour d’elles, y compris des Tunisiens, me disent : « Nous ne savions pas que cela se passait ainsi. » Pourtant, parfois, c’est juste à côté de chez eux.

Cet aspect de marginalité se retrouve aussi dans ta manière de filmer. Tu laisses les personnes prendre le pouvoir dans le film. Tu les captes dans leur énergie, dans leur vie, avec son chaos propre. Tu n’interviens pas beaucoup. Cela peut provoquer du rejet, comme hier soir, lorsqu’une personne disait qu’elle ne s’y retrouvait pas tant le film lui paraissait chaotique. Tu prends donc le risque de compliquer à la fois la diffusion des films et le lien avec les spectateurs ?

Les films qui m’ont marqué sont souvent ceux que je n’ai pas vraiment aimés la première fois. Je n’y suis pas entré immédiatement. Mais, ensuite, ils ont produit quelque chose en moi. Le film continue de travailler après la projection. Certaines personnes sont choquées par un sujet, une manière de filmer ou un montage qui ne correspond pas à une esthétique habituelle. Mais leur regard peut changer ensuite.

Oublié (Tounsa) (2017)

Mon idée est de ne pas donner quelque chose de fini, d’achevé, de parfaitement fabriqué selon des normes. Je ne travaille pas à partir d’un scénario. Je commence à tourner et, souvent, je lance deux ou trois projets en même temps. Je ne sais pas lequel sortira le premier. Quand on filme dans trois lieux ou qu’on suit trois histoires en parallèle, il n’y a pas de scénario établi à l’avance. C’est au montage que tout apparaît.

Je ne veux pas non plus donner au spectateur des confirmations. Je suis le rythme et les pulsations des gens. Je passe du temps avec eux afin de sentir leur rythme, leurs pulsations, leur relation à l’espace. J’essaie de mettre tout cela dans le film.

Comme le dit Tahar Chikhaoui, dans mes films, il y a toujours quelque chose d’inachevé. Comme dans la vie. Nous n’avons pas un seul visage ni un seul discours. Nous changeons constamment d’idées, mais nous avons parfois du mal à accepter cette multiplicité. La réalité ne décide pas à elle seule du destin des gens. C’est l’ombre de cette réalité qui les conduit, plus tard, à dire : « Voilà, cela m’a changé. » Le changement ne se voit pas toujours immédiatement.

On accomplit un acte, on fait une révolution, on veut changer le pouvoir. Pendant un mois ou deux, on vit cela dans une forme de romantisme et l’on est heureux. Deux ou trois ans plus tard, on se demande : « Mais qu’avons-nous fait ? » C’est l’ombre d’un acte passé.

Quand tu parles d’ombre, on pourrait dire : la trace ?

Oui, la trace. Et le temps qui passe. C’est le passage du temps qui nous fait revenir sur le chemin parcouru, sur nos décisions, sur ce que nous avons fait. Nous ne pouvons pas changer le passé, mais nous nous y projetons pour mieux faire des choix dans l’avenir.

Il y a aussi une autre question essentielle pour moi dans le documentaire : la distance à laquelle je me situe par rapport à mon sujet et à mes protagonistes. J’essaie également de placer le spectateur à cette distance-là. Je ne suis pas trop proche. Je suis loin, et cela se ressent. Certaines personnes ne veulent pas s’approcher de certains protagonistes ou de certaines communautés. Si le film les amène vers eux, elles n’aiment pas cela et réagissent. Certaines préfèrent rester à distance, derrière une vitre, et voir des choses qui leur paraissent belles ou rassurantes. Dans mes films, il n’y a pas toujours cette possibilité.

Tu es pourtant le cinquième occupant de la voiture. Tu te frottes au réel, tu vis avec les personnes filmées. Et tu travailles dans la durée : tu suis un sujet pendant des années.

Oui, très souvent, les sujets prennent du temps. Mais ce n’est pas moi qui décide à l’avance de cette durée. Elle dépend du thème, du projet et des protagonistes. Le temps qui passe ne relève pas seulement de moi. Je ne peux pas arriver dans la vie des gens en disant : « Je tourne une semaine, puis je monte le film en deux semaines. » Ce n’est pas ainsi que cela fonctionne.

Cela doit rendre difficile le moment où tu décides d’arrêter.

C’est très difficile. On accumule beaucoup de matière, beaucoup de rushes, puis il faut en tirer un film d’une heure ou d’une heure et demie. À la fin, il reste de nombreuses heures d’images qui deviennent des archives.

Toujours à propos de la distance, il y a quelque chose qui me frappe : tes films sont assez drôles. Les personnages ont beaucoup d’humour, mais ce n’est pas un humour qui les ridiculise. Ils rient d’eux-mêmes. Cette distance qu’ils prennent vis-à-vis d’eux-mêmes permet aussi au spectateur de trouver sa place. Est-ce quelque chose de très tunisien ?

La Couleur du phosphate (2024)

Oui, parce que les gens arrivent à dépasser les situations qu’ils vivent. Ils ont des problèmes, de la peine, mais il y a aussi beaucoup de dérision. La dérision naît quand on regarde son propre visage. On le regarde et l’on se demande : « Qui est-ce ? Pourquoi suis-je comme cela ? »

Les personnes prennent le temps de dire des choses, souvent contradictoires. Il y a beaucoup de choses que je n’aime pas, notamment dans les mots employés. Mais il est important pour moi de ne pas tomber dans le sens tout fait. Je cherche le sens par la caméra, par les gens, en allant dans des lieux que je ne connais pas et en faisant des films avec de petits budgets. Je cherche le sens dans le cinéma.

Mais les personnes filmées cherchent elles aussi un sens dans ce qu’elles font et dans ce qu’elles disent. Je crois que cela est commun à tous les êtres humains. Nous nous posons tous les grandes questions existentielles : qui suis-je ? où vais-je ?

Lorsque l’on pose une caméra, les personnes prennent conscience qu’elles sont face à elles-mêmes. Je n’interviens pas beaucoup. Je prends le temps d’écouter et de filmer. Au bout d’un moment, je crois qu’elles oublient ma présence. Dans ces projets, il est essentiel de prendre son temps et de construire une relation de confiance pendant le tournage.

En même temps, elles savent très bien qu’elles sont filmées.

Toutes les personnes que j’ai filmées sont, pour moi, des acteurs. Je ne dis pas cela dans un sens péjoratif. Ce sont des personnes qui prennent la responsabilité de jouer leur vie, de refaire certains gestes, de dire des choses auxquelles elles ont peut-être déjà réfléchi. Il y a un texte, une expression, une manière de dire. Pour moi, c’est aussi cela, être acteur.

Cela nous ramène à ce que tu disais du documentaire comme école de vie. Peux-tu préciser ?

C’est l’école de la vie parce qu’elle apprend des choses. J’ai besoin de comprendre. Je peux lire un article, mais cela ne suffit pas. Lorsque l’on voit les gens dans une région, que l’on passe du temps avec les habitants, on comprend autre chose. On s’engage alors corps et âme dans la situation. Il est important de déplacer son corps, de l’inscrire dans un espace précis.

J’ai, par exemple, tourné un projet sur les maladies tropicales négligées, près du fleuve Gambie, au Sénégal. Je suis allé sur place. Bien sûr, je pourrais faire un film à distance, à partir d’archives, mais ce serait différent. Quand on va là-bas, on prend le risque d’être dans cette zone, de voir les mouches, de rencontrer les gens. Ce risque reste pourtant minime par rapport à celui que prennent les habitants, puisqu’ils vivent là. Je pense qu’il est important de partager cela avec eux. Avec les faibles moyens dont je dispose, avec ma petite caméra, je vais chez les gens et je reste avec eux. Déplacer mon corps est essentiel. Faire de petits documentaires avec un budget presque inexistant relève aussi d’une expérience de vie.

Que peux-tu dire de la Tunisie de ces dernières années ? Cela a-t-il un impact sur ton travail de cinéaste ? Est-ce une source d’inspiration ?

Je pense que la société tunisienne est traversée par beaucoup de mouvements intérieurs. Beaucoup de gens veulent faire quelque chose, créer quelque chose. Mais le problème est que l’on ne laisse pas aux choses le temps nécessaire. Je regarde cela comme quelqu’un qui reçoit tout ce qui se passe.

J’ai un problème avec le fait de tout ramener à la protestation, de faire de toute chose une protestation. On ne laisse pas les choses naître. On ne leur laisse pas le temps nécessaire, qu’elles soient bonnes ou mauvaises, pour voir ce qu’elles deviennent. Nous coupons sans cesse l’élan. C’est pour cela que nous sommes toujours frustrés.

Quelqu’un arrive, prend des décisions pour la culture et veut obtenir des résultats en deux ans. Mais il faudrait des projets sur dix ou quinze ans. Même si nous ne sommes plus là pour les voir aboutir, il faut un projet culturel et un projet économique de longue durée. Sinon, on n’arrive nulle part. On veut faire quelque chose pour le cinéma, puis, deux ans plus tard, quelqu’un change les lois, rompt des collaborations ou interrompt telle ou telle initiative. Puis une autre personne veut encore faire autre chose. J’ai un problème avec cela.

Ridha Tlili et Hicham Rami

Peu importe qui impose ces décisions. Il ne s’agit pas seulement d’avoir des idées : les idées existent déjà. En tant qu’artistes et personnes qui font vivre la culture, nous voyons qu’il y a beaucoup de mouvements culturels, beaucoup de gens qui émergent, beaucoup de films et de cinémas indépendants. Pour moi, c’est une bonne chose. Il faut seulement le comprendre. Il n’est même pas nécessaire de dire que c’est bien ou mauvais. Donner du temps, c’est accepter que des choses puissent exister.

La culture est toujours une question politique. Mais lorsqu’une personne arrive sans avoir cette conscience du temps, sans laisser les choses naître, elle coupe l’élan. Et c’est aussi ce qui pousse les gens à quitter le pays.

Et toi, tu as choisi de rester en Tunisie.

Bien sûr, je peux partir. J’ai eu la possibilité d’aller ailleurs et de découvrir d’autres choses. Mais, si je dois choisir un endroit où vivre, je resterai dans mon pays, ou en Afrique. J’aime l’endroit où je suis, j’aime le continent. Je trouve qu’il y a là beaucoup de richesse, pour ce que j’ai fait et pour ce que je veux faire.

D’où le passage par la Gambie ?

Oui. Je découvre. J’aime aller en Mauritanie, au Sénégal, découvrir ces régions, avec tous les problèmes qui existent. On y trouve une autre manière de voir le monde.

C’est la première fois que tu sors du territoire tunisien pour filmer ?

Non, j’avais déjà filmé en Suisse et en Europe. Mais, je m’intéresse davantage au continent africain. Il y a des choses qui nous sont proches. La Tunisie est souvent tournée vers l’Europe. Je ne pense pas que ce soit toujours le bon chemin. Autant se tourner vers ce qui est proche de nous. Ce n’est pas un refus de l’Europe. Pour le moment, c’est simplement ainsi que je me situe.


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