À Quand une édition scolaire africaine ?

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L’enjeu de l’édition scolaire en Afrique est double : répondre aux besoins immédiats en livres scolaires, et contribuer à la pérennisation de l’édition africaine en général. Or à peine 1 % des livres scolaires sont produits localement.

Le livre scolaire représente 75 à 90 % du marché global du livre en Afrique. Cette domination est due au choix de l’éducation comme domaine prioritaire d’intervention des organismes internationaux, et au caractère d’utilité que revêtent les livres scolaires. Dans des pays où les dépenses des ménages en livres sont très faibles, les parents qui le peuvent font l’effort financier d’acheter des livres scolaires à leurs enfants. Ainsi, alors qu’en Côte d’Ivoire le tirage d’un livre de littérature générale est de 5000 exemplaires en moyenne, celui d’un manuel scolaire est d’un million d’exemplaires au CP, et de 500 000 dans les autres classes. (1) Au Cameroun, ce marché brasse chaque année environ 10 milliards de francs CFA (15 millions d’euros environ). Or le livre scolaire africain est massivement fabriqué hors d’Afrique, essentiellement par des multinationales françaises en ce qui concerne les pays francophones.
Deuxième différence avec les autres secteurs éditoriaux, le rôle de l’État. Celui-ci est à la fois décideur en matière de programmes, prescripteur des manuels et, encore aujourd’hui dans certains pays, éditeur lui-même à travers des institutions liées aux ministères de l’Éducation.
De  » Nos ancêtres les Gaulois  » aux premières tentatives de nationalisation de l’édition scolaire
Quelles sont les raisons historiques, économiques et politiques de la présence des éditeurs du Nord sur ces marchés ?
De l’assimilation à la différenciation pédagogique sous la colonisation
La colonisation française en Afrique s’est faite sur le mode de l’assimilation : les colonies étaient considérées comme une partie de la France, qu’il fallait  » civiliser  » (2). L’école fut le vecteur privilégié des doctrines coloniales. L' » école des Blancs  » était censée former des agents subalternes de l’administration, inculquer aux élèves les valeurs de la République française, et justifier le principe même de la colonisation. (3)
La France commença par importer tout ce qui était nécessaire au fonctionnement de ces écoles : livres, matériel, personnel enseignant. Puis, dans l’entre-deux-guerres, les premiers livres spécifiques aux colonies vinrent remplacer les livres de la métropole, inadaptés au contexte culturel. Ils étaient toujours publiés par des éditeurs français : Saint-Paul, Istra, Hachette, Nathan, Delagrave… Les auteurs étaient de hauts fonctionnaires de l’administration coloniale (on peut citer André Davesne, auteur du célèbre livre de lecture Mamadou et Bineta), et des frères des missions catholiques.
Vers la nationalisation de l’édition scolaire
Après la décolonisation, les nouveaux États, par une volonté de rupture avec le passé colonial, s’érigèrent contre les contenus des livres scolaires français, qui justifiaient et glorifiaient la colonisation. Mais la transition mit plus de vingt ans à se faire. En attendant que sortent les premiers manuels nationaux, les livres coloniaux étaient toujours utilisés. Ce n’est qu’au milieu des années 1970 que le Congo, par exemple, produisit ses premiers manuels nationaux. L’INRAP (Institut national de recherche et d’action pédagogique), un organe étatique, avait le monopole de la fabrication des livres scolaires pour le primaire. Il publia quelques coéditions avec des éditeurs français et camerounais et avec des Coréens, en vertu du socialisme partagé. (4) Mais les efforts de nationalisation du livre scolaire des pays africaines indépendants ne suffirent pas à contrer les ambitions des éditeurs du Nord, qui tenaient à conserver les marchés africains conquis pendant la colonisation.
Les livres scolaires africains sont en réalité… français
Aujourd’hui, les principaux acteurs de l’édition scolaire sont les États africains, les bailleurs de fonds et les éditeurs. On peut penser que leurs rôles sont bien définis : les États légifèrent, les bailleurs de fonds financent, les éditeurs éditent. La réalité est en fait plus complexe : les États peuvent éditer, les bailleurs légiférer, quant aux éditeurs, ils peuvent être du Nord, du Sud, voire les deux à la fois.
Les États africains, promoteurs ou fossoyeurs de l’édition scolaire ?
Entre l’État et le secteur éditorial privé, la répartition des tâches en matière d’édition scolaire peut prendre trois formes. Soit l’État détient le monopole de l’édition scolaire, ce qui entrave le développement de l’édition locale. Soit il s’occupe de la rédaction et de la production des manuels, laissant au secteur privé la charge de la fabrication des livres et de leur distribution. Soit enfin le secteur est libéralisé. Cette dernière possibilité n’empêche pas l’existence d’unités éditoriales publiques, dont le rôle est de publier des livres dans des secteurs économiquement fragile, comme l’enseignement technique.
À partir des indépendances, différents États africains créent des maisons d’édition pour fabriquer rapidement et en nombre suffisant des livres scolaires nationaux. On peut citer le CEDA (5) en Côte d’Ivoire et les NEA (6), qui ont pour particularité d’être réparties entre le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Togo. Mais dès leurs débuts, ces maisons supportent une double tutelle qui va nuire à leur développement. D’une part la tutelle des éditeurs français participant au capital de certaines d’entre elles ; et d’autre part la tutelle des États eux-mêmes. La demande de livres augmentant au rythme de la croissance de la population scolaire, souvent les États ne peuvent y répondre de façon satisfaisante. Les administrations en charge de l’édition scolaire n’ont en effet aucune expérience en matière éditoriale, et les États manquent vite des ressources financières à investir dans ces entreprises, alors que dans le même temps les besoins vitaux des populations ne sont pas satisfaits. La libéralisation de l’édition scolaire est donc entreprise. Elle est par ailleurs encouragée voire imposée par les plans d’ajustement du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. Au Mali par exemple, l’État privatise progressivement l’édition, l’impression et la distribution des manuels. Au Cameroun, l’attribution du monopole de l’édition scolaire au CEPER (7) a provoqué une forte opposition des libraires, des éditeurs camerounais et des éditeurs français. Ce monopole a été démantelé, et le secteur libéralisé. D’autres États poursuivent au contraire leur activité d’éditeurs scolaires. C’est le cas par exemple de la Guinée et du Congo-Brazzaville. (8)
L’État est également législateur : il établit la liste des manuels obligatoires, vérifie leur conformité au programme scolaire et fixe leur prix. Dans plusieurs pays, comme au Mali, en Centrafrique, au Bénin, en Côte d’Ivoire, la TVA sur les livres a été supprimée. Cette mesure entre dans le cadre des politiques nationales du livre, qui manquent encore de réalité sur le terrain. (9) Les politiques de l’éducation, le plus souvent dictées par les institutions financières internationales, prennent parfois le relais. Au Bénin, plus de 400 000 livres scolaires et 7000 livres parascolaires pour l’enseignement primaire ont été distribués entre 1997 et 2000. Des ouvrages ont également été acquis pour l’enseignement secondaire, pour un montant de 260 millions de francs CFA (400 000 euros environ), sur un financement de la Banque mondiale. (10) Ces livres ont été produits par des entreprises béninoises, ce qui est loin d’être toujours le cas. Les grandes politiques de fourniture de manuels ont en effet pour objectif premier de doter les écoles en matériel didactique, et non de soutenir les éditeurs du pays. Ces marchés, qui passent par des appels d’offres internationaux, sont ainsi le plus souvent remportés par des éditeurs étrangers, notamment français.
Bailleurs de fonds et appels d’offres internationaux : une efficacité relative et des effets pervers sur l’édition scolaire africaine
Plus de la moitié de l’activité de l’édition scolaire est réalisée sur la base d’appels d’offres internationaux. Le bailleur de fonds qui lance un appel d’offres reçoit des propositions concurrentes, parmi lesquelles il choisit la plus intéressante, tant au niveau du prix qu’au niveau de la qualité. Il signe ensuite un contrat avec l’éditeur retenu. La Banque mondiale et les banques régionales comme la Banque africaine de développement lancent la majeure partie de ces appels d’offres. Les pays, s’ils en ont les moyens, peuvent passer eux-mêmes des appels d’offres, mais il est alors plus risqué pour les éditeurs d’y répondre, car si l’État se révèle insolvable ou instable politiquement, l’éditeur retenu risque de ne pas être payé. Les appels d’offres reposent sur la transparence et la non-discrimination : ils sont ouverts, au-delà d’un certain montant, aux entreprises du monde entier. Pour répondre à un appel d’offres et espérer le remporter, il faut remplir un certain nombre de conditions, qui dans les faits éliminent presque d’office les éditeurs africains.
Il faut d’abord et avant tout se tenir informé. Les éditeurs du Nord, qui ont des réseaux relationnels étoffés et des capacités humaines et techniques suffisantes, effectuent une veille permanente sur les appels d’offres internationaux. En obtenant les informations très en amont, ils peuvent travailler au montage du dossier, mais aussi, et c’est là le point le plus important, influer sur la nature même de l’appel d’offres. En négociant avec le bailleur de fonds, un éditeur peut ainsi, en toute légalité, faire modifier le cahier des charges à son avantage, voire faire transformer l’appel d’offres en marché de gré à gré. Toute concurrence est dès lors éliminée, le bailleur et l’éditeur font affaire directement.
La deuxième condition pour répondre à un appel d’offres est de disposer de moyens financiers suffisants. Outre les frais de prospection et de veille, l’éditeur qui répond à un appel d’offres doit prendre connaissance du cahier des charges, qui est généralement payant. Il dépose ensuite une garantie de soumission, qui représente 1 à 2 % du montant total de l’appel d’offres, et une garantie de bonne exécution, qui en représente 5 à 10 %. Cette garantie est récupérée si le soumissionnaire n’obtient pas le marché, mais avec un délai parfois très long. L’éditeur soumissionnaire doit donc demander un emprunt à sa banque. Or une banque prête très difficilement à un éditeur dont l’activité n’est que peu rentable. On considère qu’au total, les frais moyens pour répondre à un appel d’offres international s’élèvent à 7500 euros soit 5 millions de francs CFA environ. (11) Selon Moussa Konaté, directeur des éditions du Figuier au Mali,  » il y a des marchés auxquels aucun éditeur malien n’a pu souscrire, parce qu’il y avait tellement d’exigences que même les plus fortunés n’en étaient pas capables.  »
La dernière condition est de rendre un dossier complet et convaincant. Un certain nombre de pièces administratives sont demandées dans le dossier, qui doivent notamment prouver l’existence de l’entreprise depuis plusieurs années, et sa capacité à remplir le contrat. Une certaine notoriété, des compétences techniques et éditoriales reconnues, un personnel suffisant sont ainsi nécessaires pour remporter un appel d’offres. Un cercle vicieux se crée : si les éditeurs africains de livres scolaires ne remportent pas d’appels d’offres, ils écouleront difficilement leurs livres. Et s’ils ne publient pas de scolaire, ils peineront à se développer et donc à atteindre une notoriété et une compétence suffisantes pour remporter des appels d’offres.
Le soutien à l’édition locale, qui est un secteur d’activité économique et une force culturelle, entre a priori dans les attributions de la Banque mondiale. Consciente que le système des appels d’offres ne fait souvent que renforcer les positions dominantes des éditeurs extra-africains, elle cherche actuellement à assouplir ses critères de soumissionnement. Il existe par exemple une clause de préférence nationale, qui accorde un avantage aux éditeurs du pays au moment du choix, si leur offre est valable. Mais trop peu d’éditeurs africains répondent aujourd’hui aux appels d’offres, par manque d’information et par découragement. Certains dénoncent des manœuvres de corruption, qu’ils ne peuvent que déplorer puisqu’ils n’ont de toute façon pas les moyens financiers d’y participer… L’un des paradoxes des appels d’offres est en effet que les bailleurs n’ont pas à justifier leur choix final, alors que la libre concurrence et la transparence doivent être garanties.
Il apparaît au final que la plupart des bailleurs poursuivent des objectifs difficilement conciliables avec le renforcement des capacités éditoriales africaines. Les ministères français tâchent de vendre les livres des éditeurs français à l’extérieur et de faire rayonner la langue française. Les organisations internationales, sans réelle connaissance des mécanismes de l’édition et sous la pression des pays industrialisés, mettent en place des plans d’action à court terme, sans penser aux conséquences économiques et culturelles à long terme de leurs  » saupoudrages  » financiers. Si on note malgré tout une volonté de passer de l’assistance à la coopération, c’est aujourd’hui aux éditeurs africains de se mobiliser.
La rude bataille des éditeurs africains pour concurrencer les éditeurs du Nord
Les éditeurs africains indépendants ne publient quasiment pas de scolaire. Dans leurs catalogues figurent quelques titres en parascolaire et des œuvres littéraires inscrites au programme, mais ils n’ont pas de structure éditoriale propre au livre scolaire. Ils manquent de personnel qualifié, accèdent difficilement aux informations de base, et ne bénéficient pas, ou peu, de crédits bancaires. Pourtant, l’émergence des éditeurs africains indépendants semble possible. Edilis, une maison ivoirienne indépendante créée en 1992, a décroché un marché pour un manuel d’éducation civique. Selon Moussa Konaté, l’essentiel des livres scolaires maliens, du primaire au collège, est édité localement, et  » les éditeurs étrangers ont intérêt à travailler avec nous, car les appels d’offres contiennent de plus en plus de titres édités par des éditeurs africains « . Des imprimeurs maliens et béninois commencent à se tourner vers l’édition scolaire, avec des moyens financiers déjà conséquents : ils souhaitaient au départ développer une activité rentable pour faire tourner leurs machines aux périodes creuses. Mais ces frémissements ne s’apparentent pas encore à un véritable décollage.
Outre les éditeurs indépendants, il existe des maisons comptant à leur capital la participation de multinationales de l’édition, françaises ou québécoises. Elles font plus de coéditions et répondent plus facilement aux appels d’offres, mais se heurtent aussi à la concurrence des éditeurs du Nord. Les NEA représentaient lors de leur création un espoir pour le développement de l’édition africaine. Espoir déçu au moment de leur éclatement, dans les années 1970. Des cendres de cette entreprise trinationale sont nées les NEAS à Dakar, les NEI à Abidjan et les NEAT à Lomé. Si les NEI se sont montrées relativement dynamiques, les NEAS ont connu un long passage à vide, et les NEAT ne semblent plus avoir d’activité. Les NEI, avec le CEDA, ont bénéficié en 1991 d’une convention avec l’État ivoirien. Celui-ci leur cédait l’exclusivité de la publication des livres scolaires du primaire, dans le but de créer une vraie industrie du livre dans le pays. La Banque mondiale a cassé ce monopole, optant pour une libéralisation totale qui devait favoriser les autres éditeurs. Les NEI et le CEDA continuent de produire une part importante des livres pour le primaire, mais tous les livres pour l’enseignement secondaire sont importés. Les deux éditeurs ivoiriens ont obtenu des coéditions avec les éditeurs français pour quelques titres seulement. Les secteurs scolaire et parascolaire représenteraient 75 % du chiffre d’affaires du CEDA et 85 % de l’activité des NEI. (12)
Pour être compétitifs, ces éditeurs doivent proposer des livres aux coûts de fabrication réduits, attrayants et surtout résistants. Malgré les révisions régulières des programmes scolaires, la durée de vie d’un manuel est en effet très longue : tant qu’un manuel existe dans une école, il est utilisé. Or les éditeurs manquent de moyens pour publier de nouvelles éditions. Aux NEI, la collection  » École et développement « , lancée en 1982, a commencé à être actualisée en 1997. Guy Lambin, directeur général des NEI, reconnaît que  » en 1982, la société ivoirienne était encore très rurale  » et qu’en quinze ans,  » les préoccupations et les centres d’intérêt des enfants ont changé  » (13). Pour l’heure, les éditeurs du Nord gardent l’avantage en termes de qualité, notamment en raison du manque de formation des éditeurs et du défaut de spécialisation des imprimeries locales.
Des voies nouvelles doivent donc être trouvées par les éditeurs africains pour récupérer des marchés qui, de par la spécificité du livre scolaire, devraient leur revenir de droit. Les collections panafricaines, couvrant plusieurs pays, n’ont pas réussi à concurrencer les éditeurs extra-africains. Pour des raisons de rentabilité économique, ils produisent eux-mêmes, depuis le début, des livres destinés à une aire géographique vaste plutôt qu’à un pays en particulier. Néanmoins, quelques initiatives africaines ont vu le jour. Dans les années 1990, les livres de la collection  » Le scribe et le griot  » ont été publiés par Ganndal, Jamana et Le Flamboyant, et diffusés en Guinée, au Mali, au Bénin et au Togo. Le développement de ces collections panafricaines passe par une réelle uniformisation des programmes, en débat au sein de la Confemen (Conférence des ministres de l’Éducation nationale). Mais tous les pays ne sont pas prêts à accepter des programmes communs, et ces collections restent difficilement envisageables pour l’histoire, la géographie ou l’éducation civique.
L’enseignement en langues africaines est un autre sujet en cours de discussion, qui serait susceptible de favoriser les éditeurs africains. De plus en plus préconisé au sein de différentes instances et encouragé par la Déclaration d’Accra, (14) l’enseignement en langues africaines, dites langues nationales, permettrait de mieux combattre l’analphabétisme. Dans les pays où le français est la langue officielle, son usage réel est en effet minoritaire. Les écoliers qui arrivent au CP doivent donc combiner deux apprentissages simultanés : l’apprentissage de la lecture et celui du français. Seuls les élèves les plus doués et ceux issus de l’élite, qui parlent français au sein de leur famille, réussissent à s’en sortir. Les autres, qui dans leur quotidien n’utilisent que leur langue maternelle et éventuellement la langue véhiculaire de leur pays, par exemple le wolof au Sénégal, achèvent leur scolarité obligatoire sans maîtriser ni le français ni la lecture. Au Mali, l’enseignement au cours des deux premières années de l’école de base se fait désormais en langues nationales. Au Rwanda, l’enseignement est obligatoire en trois langues : le kinyarwanda, le français et l’anglais. Inversement, au Cameroun, où deux cent cinquante langues différentes sont utilisées sans qu’aucune n’émerge en tant qu’idiome commun, l’enseignement en langues nationales pose des problèmes politiques : comment favoriser telle ou telle langue, et donc telle ou telle partie de la population, au détriment de toutes les autres ?
Les éditeurs africains s’intéressent de plus en plus aux langues nationales. Ganndal, un éditeur guinéen, publie des dictionnaires en poular et en mandingue à destination de la Guinée, du Sénégal, de la Mauritanie, du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Les NEAS font de même en poular, en sérère et en wolof, tandis qu’Edilis et les NEI ont conclu un partenariat pour l’édition en langues ivoiriennes. Les langues nationales pourraient représenter une formidable opportunité de conquête des marchés du livre scolaire. Tout est encore à faire dans ce domaine, et nombre de langues dépassent les frontières d’un seul pays. Mais les éditeurs du Nord ont compris que ce marché pouvait exploser, et ont eux aussi commencé à s’y positionner.
La mainmise des éditeurs du Nord sur le marché du livre scolaire
Les éditeurs français ont des avantages considérables sur les éditeurs locaux. Ils disposent d’un marché qui leur a été acquis sous la colonisation et d’un savoir-faire établi de longue date. Du fait de leur expérience éditoriale et commerciale et de leurs moyens financiers, ils sont aujourd’hui les plus à même de remporter les appels d’offres. Ils bénéficient en outre des aides des pouvoirs publics français, qui soutiennent les exportations en prenant en charge une partie des frais d’assurance, de transport aérien et de fabrication, de façon à pouvoir réduire le prix de vente des ouvrages sur place.
Ces éditeurs affichent comme souci majeur de proposer des livres  » africains « , adaptés aux programmes et aux réalités des pays. Ils ont constitué des équipes d’auteurs africains, essentiellement des enseignants et des inspecteurs pédagogiques. Mais leurs textes sont retravaillés par des spécialistes français. De même, les équipes éditoriales et commerciales, les orientations commerciales, la vision de ce que doit être un manuel sont bel et bien françaises. En Afrique francophone, très peu de filiales ont été créées sur place. Tout ou presque se décide et se fait depuis la France, avec d’incessants allers-retours en Afrique. La stratégie a été dès le départ d’occuper les secteurs les plus rentables. Les éditeurs français publient donc majoritairement des livres de lecture, de mathématiques et de sciences, pour le primaire et le secondaire, à destination du Sénégal, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, du Gabon et du Bénin. Cette stratégie est a priori cohérente et défendable économiquement : ces éditeurs sont des entreprises privées, qui cherchent d’abord le profit et la rentabilité. Mais elle ne résout pas le problème du manque criant de livres scolaires dans les écoles. En outre, les responsables de ces maisons ont du mal à assumer et à revendiquer cette stratégie. Certains bannissent tout discours purement économique ou commercial pour insister sur leur travail en bonne intelligence avec des équipes africaines et leur capacité d’adaptation. Ils savent en effet qu’ils ne sont pas, culturellement et même économiquement à long terme, les mieux placés pour publier ces livres scolaires. En cherchant à conserver et à élargir leurs marchés par tous les moyens, ils annihilent toute possibilité de développement de l’édition africaine. Un de ces éditeurs a affirmé qu’il serait capable de s’adapter si, dans certains pays, l’enseignement devait à terme se faire en langues nationales. Comment, puisque personne dans son équipe permanente ne parle le wolof ou le poular ? En créant ces manuels d’abord en français, afin d’en assurer tout le suivi éditorial, puis en les faisant traduire par des spécialistes dans la langue finale… (15)
Edicef, filiale du groupe Hachette spécialisée dans le livre scolaire depuis sa création, est décriée dans plusieurs pays pour ses pratiques commerciales agressives. Au Cameroun par exemple, l’un des marchés les plus importants pour le livre scolaire, Edicef est partenaire des  » écoles des champions « . Ces écoles, du nom d’une collection au catalogue de l’éditeur, sont édifiées par la fondation de l’épouse du président camerounais, Chantal Biya, et rétrocédées à l’Éducation Nationale. Elles sont toutes dotées par Edicef des manuels de la collection. Contribution au développement de l’éducation, comme l’affirmait un responsable d’Edicef lors de l’inauguration d’une école, ou habile opération politique et commerciale ?
Pour répondre aux énormes besoins en matière de livres scolaires, les maisons d’édition africaines doivent encore, souvent, faire avec les éditeurs du Nord. Mais si leur indépendance et leur viabilité ne sont pas encore effectives, elles semblent désormais en mesure de réclamer un partage plus équitable des tâches et des revenus.
Quel est l’accès réel au livres scolaire ?
Au bout de cette chaîne de production du livre scolaire se trouvent les élèves et les professeurs. Comment créer les conditions leur permettant d’accéder aux livres ?
La question cruciale du prix des livres scolaires
Un livre importé coûte jusqu’à quatre fois plus cher qu’un livre produit sur place. (16) Au Burkina Faso par exemple, les livres scolaires de production nationale coûtent entre 1300 et 2000 francs CFA (2 à 3 euros), les livres scolaires importés entre 2500 et 8000 francs CFA (4 à 12 euros (17). Cette différence de prix s’explique par des coûts humains et techniques plus élevés en France, par l’ajout des frais de transports et de douane quand ils ne sont pas pris en charge par un organisme ou exonérés, et par la dévaluation du franc CFA en 1994, qui a renchéri le prix des importations. Les livres scolaires importés étant inaccessibles à une large part des populations, des politiques de gratuité et de subvention des livres scolaires ont été mises en place.
Qui paie les livres scolaires ?
La gratuité des manuels est garantie dans plusieurs pays. Généralement, soit les élèves reçoivent un chèque scolaire grâce auquel ils achètent leurs manuels chez les libraires, soit les écoles sont subventionnées par l’État. Elles achètent les livres scolaires aux éditeurs puis les prêtent aux élèves. Des organismes nationaux peuvent aussi se charger de ces achats. Cette façon de procéder laisse trop souvent de côté les libraires, pourtant indispensables au développement d’une industrie du livre efficace. La gratuité des manuels a pour objectif d’assurer l’égalité des chances, mais elle coûte cher aux États, qui l’appliquent surtout au niveau du primaire. En Côte d’Ivoire, la politique de gratuité a été reconduite en 2003, malgré les difficultés économiques et politiques liées au conflit.
Quand l’achat de livres est à la charge des familles, sans aide financière d’aucune sorte, celles-ci privilégient les livres des matières considérées comme les plus importantes : français, mathématiques. Seules les familles aisées sont en mesure d’acheter l’ensemble des livres prescrits. En Centrafrique, l’État subventionnait les livres scolaires à plus de 70 %, avant de libéraliser totalement le marché en 1990.
Les carences en termes de diffusion-distribution
La diffusion correspond en matière d’édition à la promotion : les représentants des maisons d’édition présentent leurs livres aux libraires, afin que ceux-ci passent commande, et dans le cas du scolaire, aux écoles, aux professeurs et aux inspecteurs chargés du choix des livres. La distribution est en quelque sorte le versant logistique de la diffusion : les livres imprimés sont stockés, puis envoyés dans les points de vente et les écoles.
La libéralisation progressive des médias en Afrique offre théoriquement aux éditeurs de nouveaux espaces de promotion. Mais c’est une habitude encore peu ancrée, et le prix des espaces publicitaires est souvent trop élevé pour les éditeurs locaux. Les foires du livre représentent les plus belles opportunités de promotion : Foire internationale du livre de Ouagadougou (FILO), Salon du livre d’Abidjan (SILA), Foire internationale du livre de Dakar (FILDAK)…
Malgré les grandes difficultés auxquelles elles sont confrontées, les librairies restent un maillon essentiel de la chaîne du livre. Le réseau des librairies est très faible en Afrique : les capitales en comptent quelques-unes, mais les villes de taille moyenne et les campagnes en sont souvent dépourvues, ce qui entraîne de grandes difficultés pour la distribution des livres scolaires à l’intérieur des pays. L’État prend parfois le relais par l’intermédiaire de ses inspections pédagogiques. Le chiffre d’affaires des librairies est réparti entre les livres et la papeterie, et souvent concentré au moment de la rentrée scolaire. En Côte d’Ivoire, la rentrée scolaire représente ainsi en moyenne 60 à 70 % du chiffre d’affaires des librairies. (18) Du fait de la faiblesse du pouvoir d’achat et du manque de bibliothèques, qui pourraient assurer une part conséquente des ventes, elles doivent parfois réduire leurs marges pour écouler leurs stocks. Elles subissent en outre la concurrence des librairies  » par terre « , appelées  » au poteau  » au Cameroun. Ces vendeurs informels de livres, qui se comptent par centaines dans les capitales au moment de la rentrée, proposent des ouvrages de seconde main et des livres neufs. Ils sont souvent privilégiés par les acheteurs de livres scolaires : en Centrafrique, plus de 40 % d’élèves déclarent acheter sur le marché informel, contre seulement 15 % dans les librairies. L’idée circule que les livres sont moins chers dans les librairies par terre. En réalité, certains vendeurs abusent les clients qui ignorent les prix réels, et font fluctuer ces prix au gré de la demande, alors que dans les librairies, les prix de vente sont fixes. Au Cameroun circulent également des contrefaçons de livres scolaires, qui viennent apporter une concurrence supplémentaire au commerce traditionnel du livre.
Outre le circuit commercial, il existe pour les élèves d’autres moyens d’accès aux manuels scolaires, en premier lieu les dons de livres scolaires par des associations et des institutions internationales. Elles ont le mérite de fournir aux élèves un matériel pédagogique indispensable, mais court-circuitent les libraires et les éditeurs africains. Les bibliothèques scolaires et universitaires sont pour leur part largement sous-développées, malgré les déclarations d’intention des gouvernements africains et les programmes de création et de soutien des bibliothèques du ministère français des Affaires Étrangères et de l’Agence intergouvernementale de la francophonie.
En dépit des ambitions proclamées et des grands programmes mis en œuvre pour la fourniture de livres scolaires aux élèves, les résultats sur le terrain sont très mitigés. Trop peu d’élèves disposent à l’heure actuelle de manuels. Les politiques du livre des États africains tardent à se mettre en place ou ne sont pas suivies d’effet. Les éditeurs du Nord dédaignent les partenariats et les coéditions avec les éditeurs africains, qui cherchent les moyens de leur survie. Les bailleurs de fonds en sont à la réflexion pour une meilleure attribution des appels d’offres. Le marché existe, et le fait que des multinationales se battent pour se l’attribuer est signe qu’il est économiquement rentable. Reste à souhaiter que le double objectif de l’édition scolaire soit un jour rempli : fournir des manuels adaptés aux élèves et assurer une activité pérenne aux éditeurs.

1.  » Le livre scolaire, pilier du marché  » Notre Voie, Abidjan, 15 mai 1998.
2. Les pays d’Afrique francophone subsaharienne, qui ont cette histoire coloniale en commun, présentent toujours aujourd’hui des similitudes dans leur l’organisation administrative, leur enseignement et leurs rapports avec l’ex-métropole. C’est pourquoi ils sont étudiés ici ensemble, sans que leurs spécificités soient niées ou minimisées.
3. Des lieux d’enseignement traditionnels ont subsisté, comme les écoles coraniques en pays musulmans. Elles constituent toujours aujourd’hui une scolarisation parallèle au système d’enseignement général.
4. Jacques Ossete, Le livre scolaire au Congo, Paris, L’Harmattan, 1996.
5. Centre d’édition et de diffusion africaine.
6. Nouvelles éditions africaines. Leur éclatement donne par la suite naissance aux NEI (Nouvelles éditions ivoiriennes), aux NEAS (Nouvelles éditions africaines du Sénégal) et aux NEAT (Nouvelles éditions africaines du Togo).
7. Centre d’édition et de production pour l’enseignement et la recherche.
8. Comptes rendus pays par pays pour la rencontre acheteurs-vendeurs sur les livres scolaires, l’édition et la diffusion, organisée à l’initiative du Centre du commerce international (CCI) et de l’Agence intergouvernementale de la francophonie (AIF), en partenariat avec la CEMAC (Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale), l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) et l’APNET (réseau des éditeurs africains), Dakar, avril 2003.
9. Voir l’article d’Isabelle Bourgueil,  » Le livre et le (la) politique  » dans ce dossier.
10. Comptes rendus pour la rencontre acheteurs-vendeurs sur les livres scolaires, l’édition et la diffusion, op. cit.
11. Cette moyenne n’est spécifique ni à l’édition ni à l’Afrique. On peut donc penser que les frais déboursés par un éditeur africain pour répondre à un appel d’offres sont légèrement inférieurs.
12.  » Côte d’Ivoire. Tempête sur l’édition  » Jeune Afrique, Paris, février 1998.
13. Notre Voie, Abidjan, 1999.
14. Adoptée en 1996 après une réunion des ministres africains de l’Éducation, la Déclaration d’Accra stipule que les langues nationales doivent être encouragées et utilisées dans les systèmes éducatifs.
15. Propos recueillis lors d’une interview que cet éditeur n’a pas souhaité voir publiée.
16. Chiffre Afrilivres.
17. Comptes rendus pour la rencontre acheteurs-vendeurs sur les livres scolaires, l’édition et la diffusion, op. cit.
18. Comptes rendus pour la rencontre acheteurs-vendeurs sur les livres scolaires, l’édition et la diffusion, op. cit.
Ancienne collaboratrice des Nouvelles éditions africaines du Sénégal, Hélène Kloeckner travaille dans l’édition à Paris. ///Article N° : 3180

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