Africanité non-africaine

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Blaise Patrix et Kaïdin Monique Le Houelleur, deux artistes d’origine non-africaine, sont tous deux cités dans « le guide de l’Art Africain Contemporain »* qui répertorie les artistes africains installés sur le continent ou faisant partie de la diaspora, incluant les non-africains installés en Afrique et produisant sur place. En écho à ce parti-pris incongru pour certains et logique pour d’autres, comment se situent ces deux artistes par rapport à cette Afrique où ils ont choisi de vivre ?

Blaise Patrix
Peintre autodidacte, Blaise Patrix a quitté la France il y a vingt ans pour le Burkina Faso, pays auquel il reste très attaché après y avoir vécu durant quinze ans. Ses œuvres, fortement imprégnées par leur environnement, portent en elles les bouleversements que la « vie africaine » a provoqué chez l’artiste mais aussi l’apaisement qu’elle a pu lui apporter. Désormais basé à Dakar, Blaise Patrix oscille entre l’Afrique et l’Occident où il travaille sur « l’art de changer le monde », concept qui propose dans le cadre de projets d’urbanisation d’impliquer les populations dans la création plastique de leur environnement quotidien.
« Dire que je suis africain est faux parce que je ne suis pas né là bas. En même temps, je suis heureux si on m’identifie à un artiste africain, parce que j’ai quand même passé 20 ans en Afrique. Cela dit, j’aurais l’impression d’être déplacé en disant que je suis africain, je suis contemporain. Je suis content et flatté lorsque l’on m’associe à des plasticiens africains et en même temps il me semble que cette appartenance est réductrice.
Paradoxalement, je ne suis plus un artiste occidental, le fait d’avoir vécu si longtemps dans des conditions africaines m’a donné un autre regard sur la vie d’une manière générale et sur la peinture en particulier. Je revendique ma perméabilité et ma vulnérabilité. C’est une chose que j’ai mis du temps à apprendre et je l’ai appris en Afrique qui en un sens m’a sauvé la vie sur un plan personnel. Je serais mort si j’étais resté en Europe. C’est devenu pour moi quelque chose dont je devais témoigner. Dans le processus culturel d’écriture mondiale qui se met en place, ça me paraît salutaire d’attirer l’attention sur les valeurs que le continent africain peut apporter. La créativité est un processus culturel en Afrique beaucoup plus étendu et empirique que dans les sociétés où les choses sont institutionnalisées.
L’africanité est un mot que je n’aime pas. Ce qui est important, c’est ce que peuvent apporter certaines caractéristiques propres à l’Afrique dans la contemporanéité, dans cette symbiose énorme qui fait la modernité. L’Afrique occupe une très grand place dans la contemporanéité parce qu’elle est complémentaire du monde dominant qui est celui du progrès.
Malgré la symbiose universelle qui a court aujourd’hui sur le plan culturel, subsistent des particularismes. Et l’Afrique a une place d’autant plus prépondérante qu’elle est parfaitement complémentaire de la rationalité efficace de l’autre, de celui qui domine le monde et qui veut le faire savoir. Les gens ont besoin d’être entendus pour ce qu’ils sont, et doivent faire valoir leur originalité.
Kaïdin Monique Le Houelleur
De nationalité ivoirienne, l’artiste vit en Afrique depuis 20 ans où elle a beaucoup voyagé avant de s’installer en Côte d’Ivoire. Sculptrice, Kaïdin pratique depuis quelques années l’art des installations éphémères dans des villages d’Afrique de l’Ouest ou les forêts d’Afrique Centrale. Ayant plusieurs fois représenté le continent africain à l’échelle internationale, elle était la lauréate du concours pour l’Afrique à Hanovre 2000. Eurasienne d’origine vietnamienne, elle se dit également « Ivoirienne de cœur et d’adoption ».
Je revendique une africanité au sens où je suis complètement imprégnée de ce continent où j’ai passé plus de la moitié de ma vie. Je travaille avec les matériaux que je trouve sur place, je puise en permanence dans cet environnement qui m’inspire et fait partie intégrante de mon œuvre. Les objets et matières que j’utilise sont tirés du quotidien : lianes, calebasses, bois, fer, terre, etc. Parce que je suis pétrie ainsi que tout ce que je peux réaliser de cette terre d’Afrique comme tous ceux qui y vivent, je peux dire que d’une certaine façon je suis une artiste africaine. D’ailleurs, les Africains de la rue perçoivent parfois mieux mon travail que les Occidentaux parce qu’il leur parle de leur vie, de leur quotidien. Un jour, alors que je travaillais dans un village au Mali, un villageois qui me regardait faire m’a dit : « c’est beau ce que tu fais, c’est ce que je vois tous les jours ». Malgré cela, il m’arrive d’être exclue de certaines manifestations ou sélections africaines sous prétexte que je suis blanche et parfois j’ai du mal à en comprendre les raisons.
En partie à cause de cette question d’africanité, j’ai fini par modifier mon nom qui déroutait les gens dans les manifestations artistiques parce qu’ils ne savaient pas où me situer. Ils voyaient une œuvre qu’ils identifiaient comme étant africaine compte tenu des matériaux utilisés et des références qu’ils pouvaient y trouver et lorsqu’ils voyaient débarquer une Eurasienne, ils étaient désarçonnés. C’est pourquoi j’ai fini par éprouver le besoin d’ajouter à mon nom une identité d’un ailleurs qui serait proche de moi. J’ai donc choisi « Kaïdin », le nom de ma grand-mère, qui me ramène à mes origines vietnamiennes. Ajouter « Kaïdin » à mon nom, c’est revenir à mes racines premières, mais c’est peut-être aussi, avec ce mot aux sonorités lointaines mais indéfinies, le moyen que j’ai trouvé pour faire le lien entre mon nom, mon travail et mon apparence physique.

*Guide de « l’Art Africain Contemporain », Association Afrique en Créations, Paris, 1996.///Article N° : 1849

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