Ahmadou Kourouma ou la confusion de deux ordres

Phase critique 19

Le rire est son idiolecte. Il pouffe en guise de réponse, glousse quand on l’interroge, s’esclaffe dès qu’on se prépare à le contredire. C’est l’adulte qui, une fois encore, se révèle être la parfaite incarnation bergsonienne de « l’enfant maladroit » (…).
Jean-Michel Djian

Une véritable biographie d’Ahmadou Kourouma débutera toujours par l’évocation de son rire tonitruant. Un rire qui, même pour ceux qui ne rencontrèrent jamais cet auteur (c’est mon cas), a été, dès l’instant où je l’entendis tonner (c’était à la radio et, plus tard, à la télé), semblait contenir le mystère de tout l’homme. L’allusion à Bergson est heureuse. Dans Le rire, son fameux essai de 1899, la question centrale du grand philosophe français est, justement : « Pourquoi le nègre nous fait-il rire ? » (1). Rassurez-vous, Bergson n’est pas raciste, au contraire. Le nègre, ici, ça pourrait être l’Indien d’Amérique ou le Mongol des hautes plaines d’Asie, c’est-à-dire toute personne dont les actes et les manières constituent pour un Occidental des imprévisibles et des quiproquos, « mécanique » ridicule ou burlesque dans le champ de nos perceptions quel qu’on soit, et d’où qu’on vienne. Ahmadou Kourouma était ce malentendu-là par rapport à tout le monde, les Africains compris. Il semblait maladroit, mais, à bien y regarder, des personnes qui se révèlent telles, à l’image des enfants, sont rouées, douées, car si elles nous embarrassent (le plus souvent plaisamment), c’est qu’elles ont déjà devancé nos actions et nos pensées. Nous sommes parfaitement transparents à leurs yeux quand bien même elles le seraient beaucoup moins aux nôtres. Par son rire, Ahmadou Kourouma se dévoile à nous comme un artiste de haut vol dont c’est là sa cuirasse la plus redoutable. Par ce moyen, il amorce et désamorce tous conflits, dénonce les travers de la tradition africaine avec une violence inégalée, en faisant – souvent à son corps défendant -, tout ensemble le pitre et le démiurge, le cancre et le prophète, le révolutionnaire et le conservateur. Rire de tout, en effet, c’est aussi acquiescer au monde tel qu’il est. Nous touchons là en même temps aux limites de l’œuvre kouroumienne et à un aspect du caractère de son auteur. Tout semble réuni autour du « rire » : les considérations artistiques et politiques, morales et psychologiques de l’œuvre et de la personne d’Ahmadou Kourouma.
L’un des grands mérites de cette biographie, c’est qu’elle ne nous donne que les éléments indispensables à la compréhension de la vie du romancier. C’est plutôt un essai biographique, que la tentative totalisante et positiviste des biographies à l’américaine, qui recensent scrupuleusement les détails d’une vie, où ne manquent ni les menus de restaurant, ni la marque des chaussures, ni les boutons de manchette ou la liste des maîtresses, ainsi que leurs mensurations. Chaque phrase de la biographie permet un nombre infini de pistes de recherche, ce qui en fait un document d’avenir pour les lecteurs de Kourouma, ainsi que pour les spécialistes. Jean-Michel Djian part toujours de l’œuvre pour « expliquer » l’homme – je dirai même qu’il s’efforce de cerner Ahmadou Kourouma à travers l’aventure de son style à lui, le biographe, quitte à biaiser quant aux faits et quant aux explications qui cadrent mal avec son sujet. Cependant, l’amour qu’il lui porte l’empêche d’émettre ni critiques ni révélations fracassantes. Les limites de Jean-Michel Djian sont celles du biographe qui, sans chercher à épouser au détail près ni l’univers de son sujet, ni son style, l’aborde avec les références qui lui sont propres (essentiellement Roland Barthes), ce qui suscite au sein de l’ouvrage une beauté, une cohérence et un style piquants (par moments), envoûtants et, surtout, artistiques. On pourrait juste le lire pour l’excellence de l’écriture. Aussi les universitaires africains qui y sont cités le sont souvent pour leurs phrases les plus banales. J’ai même eu parfois le sentiment que les citations en question étaient à la limite du contresens. En fait, le premier informateur du biographe est l’auteur lui-même. C’est lui – à travers sa vision du monde et son style – qui commande à la tenue et à la courbure de la pensée de Jean-Michel Djian.
Il faut donc lire cette biographie comme un essai. On pourrait citer les incipits de chacun de ses chapitres comme des prouesses d’intelligence et de style. Donnons-en deux exemples : « En 1927, deux ans seulement avant la Grande Dépression, un Malinké naissait en Afrique-Occidentale française, quelque part en Guinée, dans la région d’Odienné. À Togobala plus précisément, dans le Horodougou » (p. 23). « Kourouma est un autodidacte de la langue. Une sorte de magicien de la syntaxe. Un poète pour qui les mots sont des braises destinées à embraser les esprits » (p. 89). Avec de telles phrases, la biographie opère sur le lecteur une grande séduction. Pour ma part, j’y ai trouvé la confirmation de toutes mes intuitions. Jean-Michel Djian m’y fait aussi le cadeau de reprendre entièrement un de mes discours prononcés à l’occasion de la réception du Prix Ahmadou Kourouma en mai 2008, à Genève.
Le biographe compare avec raison Kourouma à Victor Hugo. L’un et l’autre doivent la puissance de leur création à l’exil. Napoléon Bonaparte fut la cause pour l’un ; Félix Houphouët-Boigny pour l’autre. Il est important d’insister sur cet aspect à l’heure où la Côte d’Ivoire semble au bord du gouffre, confrontée qu’elle est à un péril sans précédent. Exilé suite à la prison qu’il endura pour un complot politique auquel ni lui-même ni ses compagnons de bagne n’y avaient pas trempé, Kourouma devra sa liberté au fait qu’il était marié à une Française. Le voilà à Alger où, grâce à sa formation en mathématiques financières, il dirigera, en tant que directeur, la première Caisse nationale d’assurance sociale de ce pays nouvellement promu indépendant. Ce fut en 1965. Gros travailleur, Ahmadou Kourouma occupe ses nuits à noircir les pages des cahiers à carreaux et à spirales. Il en résultera en 1967 plusieurs centaines de pages où le journalisme le dispute à la littérature, et l’essai à la fiction. Autant dire que le manuscrit est indigeste. On comprend qu’aucun éditeur français (pas même Présence Africaine) n’ait accepté de publier le roman – qui n’en était pas un, à dire vrai. C’est parce qu’il avait répondu à un concours littéraire organisé par les Presses universitaires de Montréal que, contre toute attente, Kourouma sera invité au Canada, tous frais payés, et que, là, pendant trois semaines, assisté par son futur éditeur – qui est un accoucheur d’écrivains hors pair – que le texte sera réaménagé de fond en comble. Le fameux Les soleils des indépendances naît donc en terre américaine. Je n’ai saisi la pleine portée de cet événement unique de la littérature africaine qu’à travers la présente biographie. Non seulement ce roman on ne peut plus africain – plus précisément, « malinké » – est l’œuvre des pratiques éditoriales américaines, mais aussi Kourouma ne serait jamais parvenu à devenir le Kourouma que nous avons connu en terres « franco-africaines ». C’était tout simplement impossible. Le génie étant chez nous une grâce individuelle et solitaire, nous ignorons cette forme de générosité qui, parfois, peut être le déclic à une grande œuvre lorsqu’on aide un auteur à naître à lui-même. Lisons le témoignage de Kourouma :

Pendant les nuits, trois semaines durant, dans son appartement, Vachon m’aidera à redresser, corriger, « Les Soleils des Indépendances », à lui donner la forme définitive sous laquelle le livre a été publié. (…) Quand le roman sera édité, il me fera remettre par la délégation de Montréal à Paris le prix de la Francité. Il en profitera pour me présenter à ses nombreux amis de Paris.
– Ton livre est beau. Il mérite une consécration internationale. Nous Québécois sommes obligés pour obtenir la consécration internationale de passer par Paris.
Il me conduira chez un des éditeurs qui avaient refusé mon manuscrit et lui cédera les droits de sa maison d’édition pour un franc symbolique.
Je ne l’oublierai jamais. C’est l’ami à qui je dois ma carrière d’écrivain.
Vachon, c’est l’ami qui m’a fait.(2)

C’est le moindre des hommages que Kourouma devait à cet homme. Il mérite à tous égards la formule : « C’est l’ami qui m’a fait ». Curieusement, le biographe ne donne aucune reproduction de la couverture de l’édition des Presses universitaires de Montréal, même s’il affiche pleine page celle des éditions du Seuil en 1970. Cette lacune me donne l’impression que l’édition montréalaise n’aurait jamais existé. C’est dommage pour Georges-André Vachon, le vrai « accoucheur » d’Ahmadou Kourouma. Cet éditeur est la providence qui rend attentif le romancier à son propre talent, ce qui, pour un écrivain, est le don le plus précieux. Kourouma, cet exilé de luxe (le biographe le qualifie par ailleurs « d’exilé classe affaires », « qui faxe comme il respire » ; en outre, il prend toujours soin de mettre « exilé » entre guillemets) travaillera toujours avec des « auteurs » qui, d’un certain point de vue, coécrivent ses romans avec lui. C’est le cas, note Kourouma, de la langue qui a fait sa fortune, autant qu’elle a fait la marque de sa personne et de son style : cette « déhontée façon » d’écrire grâce à laquelle il s’efforce de restituer tout à la fois l’imaginaire et le langage des gens de son village. En littérature comme en politique, les « réalistes » sont redoutables.
Ahmadou Kourouma, actuaire de formation, ne s’imaginait pas que la publication des Soleils des indépendances pousserait le président Houphouët-Boigny à faire son mea culpa en 1969. Celui-ci ira à la télévision ivoirienne et confessera publiquement que le complot auquel Kourouma et un grand nombre d’intellectuels étaient censés avoir collaboré n’était qu’une machination policière. En mot, qu’il n’avait jamais eu lieu. Les soleils des indépendances crée donc une révolution, faisant mentir le mot du romancier angolais Pépétela selon lequel le dernier ouvrage à avoir provoqué la révolution au XXe siècle, c’est le Petit livre rouge de Mao Tsedong. L’Angolais, tout comme nombre de lecteurs africains, ignorait l’extraordinaire bravoure provoquée par le roman de Kourouma. Il sera « gracié », en quelque sorte, et bientôt appelé à diriger, au titre de haut fonctionnaire de son pays – ce jusqu’à sa retraite – la première compagnie d’assurances et de réassurances des États de l’Afrique de l’Ouest, d’abord à Yaoundé puis à Lomé. C’est ainsi que cet aristocrate de naissance – son nom, qui signifie « chasseur », en est l’inscription -, et qui n’écrivait jamais que pour rendre compte de la déroute de la société qui fut celle des siens – féodaux des temps immémoriaux devenus clochards par l’avènement des temps modernes -, est politiquement un conservateur, même s’il se révèle être un génie et un révolutionnaire dans le champ littéraire. Ahmadou Kourouma règne sur un empire assurantiel de plusieurs milliards de francs. Les chefs d’États africains deviennent ses obligés. Il dirigera sa compagnie avec une rigueur toute mathématicienne, ce qui n’exclut ni l’amabilité ni la convivialité. Ce roi de la finance est, comme le montre le biographe, un enfant. Je dirais plutôt qu’il est resté un artiste et, comme tel, maladroit, dénué de diplomatie pour le commerce quotidien. En même temps c’est un grand roublard, qui sait parfaitement ce qu’il veut et parvient toujours à ses fins. Sa naissance, le contexte historique – qui fera de lui un étudiant à Bamako, un soldat en Indochine, puis un étudiant à Paris et à Lyon -, ainsi que l’exercice de sa fonction à l’ombre des dictateurs que sont Gnassimbé Eyadema (dont son troisième roman, En attendant le vote des bêtes sauvages, rend compte), ou bien le voisin au président togolais qu’est Mathieu Kérékou au Bénin, l’ont formé, aguerri et « performé ».
Les finances l’occupent le jour, la littérature la nuit. Gaston Bachelard écrit dans la Psychanalyse du feu : « Il est de moments où des poèmes cachent des théorèmes » (je cite de mémoire). Chez Kourouma, c’est l’inverse. Il lui faut faire fondre les abstractions mathématiques dans le corps sensible du poème. Son art romanesque veut tout ensemble donner à voir l’Afrique aux prises avec les dictatures et inciter les Africains à devenir plus critiques vis-à-vis de leurs traditions. Or, lorsqu’il rencontre le lectorat africain, il réalise que ce qui l’intéresse c’est, d’une part, sa notoriété et, de l’autre, l’exaltation de ce monde qu’il dénonce sans ménagement. Face à cette réaction qui le prend à rebrousse-poil, Kourouma se montre inconsolable. Comme je l’avais écrit dans La nouvelle chose française, Jean-Michel Djian nous montre un Kourouma parvenu au fait de son talent et de son œuvre, qui est de plus en plus mélancolique, tant le lectorat africain se montre complaisant, enjoué avec ses romans, lui qui croyait lui procurer des éléments destinés sinon à révolutionner sa perception de nos réalités, à tout le moins, lui faire comprendre que tout y va de travers. C’est en quoi Kourouma est un artiste de la plus haute exigence.
Il confond en fait deux ordres : l’ordre de la réalité et l’ordre de l’imaginaire. La littérature, parce qu’elle exalte la beauté, ne peut donner lieu qu’à des malentendus. Qu’il utilise l’humour, la dérision (même en employant la charge la plus féroce), elle flatte en même temps une manière de bien-être. Roger Nimier disait du miroir que les écrivains offraient à leurs lecteurs, qu’il remplissait la fonction (à bien des égards magique) qui consisterait à se guérir juste en contemplant les radiographies de ses maladies. C’est une semblable situation que Kourouma offre avec ses ouvrages. La dénonciation de nos traditions, la subversion de nos proverbes (véritables prêt-à-penser), la peinture de nos dictateurs, nous n’y voyons qu’une manière d’incitation à nous aimer tels que nous sommes. Kourouma ne percevait pas du tout la forme de piège que constituait sa littérature pour son public.
À l’instar de Victor Hugo, il se voyait comme une sorte de politique. Le pouvoir le fascinait ce d’autant plus qu’il doit sa réussite à la fois littéraire et professionnelle aux dictateurs auxquels il a consacré au moins trois romans sur quatre : Les soleils des indépendances, En attendant le vote des bêtes sauvages, Allah n’est pas obligé, Le diseur de vérités (théâtre) et son roman posthume, Quand on refuse on dit non. Ce génie de la finance doit son salut au fait d’avoir été protégé par une solide et puissante institution : les assurances ouest-africaines. Hors de ce cadre, il se révèle n’être qu’un professeur d’incertitudes. Lorsqu’il s’aventure dans le champ théorique et politique, il accouche – heureusement sans conséquence – d’idées embarrassantes, à tout le moins, paradoxales. Romancier, il l’était – le plus grand et le plus fameux que nous ayons jamais eu – à tous les sens du terme. Romancier fortuné, absolument soustrait du besoin, qui inventa tout à la fois une écriture et une école littéraires dont il était l’unique disciple et maître. Au fond, il représentait le pendant romanesque de Léopold Sédar Senghor, même s’ils ne se sont jamais rencontrés. Cependant, les deux grands aristocrates s’appréciaient dans leur silence respectif. On ne pourrait pas dire la même chose des invectives de Kourouma à l’égard du romancier camerounais Mongo Beti, le lequel le lui rendait bien. L’Ivoirien était d’une injustice caractérisée envers les écrivains africains. Sa propre manière l’obnubilait – ce qui, dans le champ de la création, est l’indice qu’il se savait dépositaire d’une originalité à nulle autre comparable.
J’estime pour ma part qu’il n’a écrit que pour l’avenir. Son impatience et son dépit à constater que ses romans se montraient impuissants à changer l’Afrique, souligne que cet écrivain, à l’image de tous les grands créateurs, ne connaissait rien au monde, quoi qu’il présidât si longtemps et si efficacement au destin financier de l’Afrique. C’est un signe qu’il ait dirigé les assurances. Ces dernières, comme les religions et comme la littérature, sont, au sens large du terme, des « arts » de la consolation. Et c’est une révolution majeure en effet que la possibilité de voir la beauté se saisir de nous. Ne serait-ce que pour avoir su peindre Ahmadou Kourouma de la sorte, nous devrions beaucoup louer Jean-Michel Djian. Les grandes révélations des écrivains se font toujours à leur insu. Kourouma, comme Flaubert et Victor Hugo, n’échappe pas à la règle. Car s’acharner à dénoncer la bêtise – comme il l’a fait -, c’est oublier qu’elle est aussi une production de l’intelligence. Et la plus haute forme de la bêtise, lorsqu’elle atteint à la sublimation, c’est la littérature. Le rire de Kourouma – en dehors et au sein du texte – le soulignait à l’envi.

(1) La véritable citation est la suivante : « Pourquoi rions-nous d’une chevelure qui a passé du brun au blond ? D’où vient le comique d’un nez rubicond ? et pourquoi rit-on d’un nègre ? » Henri Bergson, Le rire, Paris, 1924, in Œuvres, PUF, 2001, édition du centenaire (1ère édition 1959), p. 406.
(2) Ahmadou Kourouma, « L’ami qui m’a fait », in Études françaises (vol. 31, n° 7, 1995) à l’occasion de la mort de Georges-André Vachon. Cité par Jean-Michel, op. cit., p. 192-193.

Jean-Michel Djian, Ahmadou Kourouma, Paris, Le Seuil, coll. « Biographie », 2010, p. 239 pages, 18 €. Paraît en même temps que la biographie, l’œuvre romanesque de Kourouma en un volume, augmentée d’une pièce de théâtre, éditions Le Seuil, coll. « Opus », 2010, 1118 pages, 29 €.///Article N° : 9884

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