Article 15 – chronique kinoise

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Ils ont des prénoms très spéciaux
Il y a des Hugo Boss, des Diva, des Innocent, des Bienvenu, Fallone, Olivier Strelly, Gautier.
Des Plamedi pour « plan merveilleux de Dieu », Merdi pour « merci à Dieu », Don de Dieu, Jean de Dieu, Glodi pour « gloire à Dieu ».
Ils sont tous des shégués…
Des enfants de la rue, sans maisons et sans parents.
Ces Innocent et Bienvenu, Plan merveilleux de Dieu et Hugo Boss à la naissance, ne sont plus que shégués enfants, adolescents, adultes, parents à leur tour.
Profession : Voleur, gardien de parking, voleur, as du pickpocket, de l’arnaque, rançonneur, voleur, voleur encore, voleur toujours, voleur !
Toute une marmaille de générations de shégués pratiquant l’article 15.
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Héritier est leur « yaya » à tous, leur grand frère, leur conscience et leur référence.
Leur « foyer » c’est les Galeries Présidentielles dans le centre-ville de Kinshasa.
Plus organisé que les shégués, tu meurs !
Ceux du Marché Central par exemple ne peuvent pas se permettre de « déranger » les honnêtes citoyens vers le Boulevard du 30 juin, ou ceux des Galeries aller faire n’importe quoi vers le Marché Central.
Non, ils ont des règles qu’ils respectent.
Des territoires, avec des frontières mieux dessinées que celles du pays.
C’est comme ça !
Héritier gère le parking des Galeries en ville, montre aux conducteurs les bonnes places, sécurise les véhicules et fait le « body garde » des filles de Molokaï qui font, en ville, comme lui, l’article 15 : « Débrouillez-vous pour vivre », c’est du droit Kinois.
Les filles de Molokaï sont pour lui « des filles du quartier »…
Et tous les chômeurs, vendeurs ambulants, shégués, midinettes, tous ceux qui n’ont pas de bureau en ville, mais qui y viennent pourtant tous les jours trouver de quoi se nourrir et nourrir leurs familles, pratiquent eux aussi la débrouille selon l’article 15.
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La fille qui traverse le parking des Galeries Présidentielles, près des cireurs de chaussures et qui se dirige vers le Boulevard, a des cheveux empruntés, sûrement une perruque, et porte une petite robe de soirée avec des talons aiguilles, plutôt chicos pour une fin d’après-midi.
Le front en sueur, elle sort un porte-monnaie de son sac et siffle un « shayeur », vendeur ambulant, pour un paquet de mouchoirs en papier, avant d’arrêter un taxi.
En voulant y monter, un shégué cherche à lui piquer son sac.
– Espèce de voleur, elle l’insulte.
– Pétasse, il lui répond, sale pute…
Alors la fille demande deux minutes au chauffeur, se tourne vers le garçon et lui dit :
– Moi au moins on me paie pour mes fesses, ta mère on l’a baisée gratos et c’est l’histoire de ta vie, puisque tu es venu au monde comme ça…
Mon Dieu !
Le gamin, « Bienvenu » à la naissance, shégué adolescent en colère, ramasse tous les cailloux qu’il peut et se met à les balancer sur la fille et le véhicule :
– Je te retiens, tu tapines ici ma vieille, je vais te faire ta fête le jour où je te revois, tu verras
Et la go de lui répondre :
– Je suis là ce soir, attends-moi et on verra qui fera la fête à l’autre, si tu crois que tu me fais peur, pauvre con.
– Pétasse, sale pute à deux francs !
– Voleur, sale gosse venu au monde « par hasard » !
Elle rentre dans le taxi et dis au chauffeur qu’il peut démarrer.
Décontenancé, il la sermonne quand même qu’avec ces gosses, c’est mieux de se taire, ce sont de petits voyous capables de lui faire du mal.
Il ne faut ni s’en occuper, ni leur parler et surtout pas les emmerder.
– Bah, on verra, dit-elle…
Tous les autres clients sont bouche bée.
Encore sous le choc de la violente altercation de tout à l’heure.
Cette fille m’intéresse !
Je lui demande si elle n’a pas peur de se faire remettre le portrait et le reste.
– Les garçons exagèrent tantine, me dit-elle, moi aussi je suis une shéguée.
Silence dans le taxi…
– En tout cas, j’aurais pu devenir shéguée moi aussi, qu’elle corrige. Je pratique l’article 15 pour faire vivre ma famille, je ne vole personne, je ne menace personne, je ne fais que « me débrouiller ». Je donne et je reçois. Et c’est vraiment à la sueur de mon corps. Eux, sont passés spécialistes en la matière : ils volent, ils frappent, ils menacent. Tu sais, moi je n’ai pas choisi d’être là tantine, c’est arrivé et puis j’essaie de réussir. Je rentre tard aujourd’hui, je suis tombée sur un « Libanais » qui m’a bien fatiguée, mais je ne rentre pas non plus les mains vides. Et si ce connard pense qu’il me fait peur, je reviens tout à l’heure, et puis Héritier et moi on se connaît bien… Caro signifie bien quelque chose pour lui, je sais de quoi je parle !
Mazette, elle connaît bien le « yaya » de Bienvenu…
Juste le temps de laisser l’argent à la maison à ma tante et à mes cousins qui m’attendent, et je suis de nouveau opérationnelle.
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Et on veut nous faire croire que les Congolais ne sont pas patriotiques.
Le sens de la famille, voyez-vous, il y en a qui l’ont bien dans le cul…

///Article N° : 7146

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