Avignon Off 2007 prend des couleurs

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Né dans l’ombre du Festival d’Avignon, un autre festival avait poussé comme de la mauvaise herbe, tenace bien sûr, mais sans organisation. Chiendent du théâtre, monté en graines, piétiné, méprisé par le public du festival officiel, et arraché dès la fin de l’été, cet autre festival apparaissait comme un parasite envahissant, piège à touristes, illusion de spectateurs dévoyés ou bouée de sauvetage pour comédiens qui coulent, au mieux pompe à fric, au pire, rebus du  » vrai  » festival, voir déchèterie du théâtre privé… Au fil des années, tournant délibérément le dos aux critiques, il s’était tout de même constitué en un festival populaire, festival des petites compagnies en quête de public et de visibilité. Ce festival clandestin allait devenir le Off du Festival d’Avignon, présent aux quatre coins de la cité, transformant en théâtre la moindre remise et donnant à la ville les allures d’une grande foire des arts de la scène, foire d’empoigne où les compagnies doivent se battre pour capter le public et l’embarquer jusqu’au fond des salles obscures, où le théâtre descend dans les rues avec ses parades et ses attractions comme au temps du Boulevard du crime…
Pas de couleurs ?
Mais, les années difficiles des grèves des intermittents ont amené une crise identitaire au cœur du festival. Pas de concertation, pas de pilote dans l’avion, pas de ligne commune, pas d’image à défendre… ce qui laissait cette manifestation prêter le flanc au dénigrement.
Les théâtres permanents d’Avignon, les compagnies se sont alors mobilisés et restructurés autour d’une association collégiale qui défende les lieux et les troupes, et surtout la liberté de faire du théâtre. Cette idée de liberté est bien au coeur du nouveau projet : Avignon Festival & Cies. Le Off revendique son indépendance, mais aussi sa dimension festive et s’il affirme cette autonomie et reprend des couleurs après la crise, c’est que ce sont les directeurs des théâtres de la ville qui ont pris leur destin en main. Gérard Gelas du Théâtre du chêne noir, Danièle Vantaggioli du Chien qui fume, Monique Nougier de Villeneuve en scène, Bernard le Corff du Collège de La Salle, Raymond Yana de l’Espace Alya et bien sûr Greg Germain de la Chapelle du Verbe Incarné, qui a amené les théâtres d’outre-mer en Avignon et, contre vents et marées, a défendu le premier, il y a dix ans,  » les compagnies de la diversité  » comme on dit à présent.
Ces directeurs se sont donc réunis en collectif et constituent aujourd’hui le collège des lieux du Off au sein de la nouvelle association, à côté du collège des compagnies, puisqu’Avignon Festival & Cies se veut une association collégiale et paritaire dirigée par un conseil d’administration constitué de membres élus représentant théâtres et compagnies, et présidé par André Benedetto, le fondateur du Off. L’association, qui reçoit le soutien de Madame le Maire Marie-José Roig, a une vraie mission d’accompagnement des publics et d’amplification des relations entre tous les acteurs des arts vivants en Avignon : spectateurs, artistes, compagnies, théâtres, presse, organismes culturels, diffuseurs, professionnels du spectacle, municipalité, associations…
Par ailleurs, la ville qui accueille en son sein cette manifestation débridée et sonore qui accapare ses rues et ses trottoirs, ses murs et ses lampadaires que l’on couvre d’affiches, mérite bien qu’on lui rende hommage et que sa population soit conviée à la fête.
Couleurs de fête
Le festival s’est donc doté d’une vraie communication avec une campagne de publicité nationale, un bimestriel  » Le Babillard « , un nouveau site internet… Marie-Pierre Bousquet, qui dirige aux côtés de Greg Germain la chapelle du Verbe Incarné, en charge de ce plan de communication, a entrepris un travail formidable pour discipliner les herbes folles et transformer l’image du festival en fête colorée et joyeuse, et faire d’Avignon Off un vrai jardin du théâtre avec son guide, un programme lui aussi tout en couleurs !
Le Off a ainsi offert à la ville une cérémonie d’ouverture du festival destiné à marquer aussi l’identité nouvelle de la manifestation, une manifestation qui défende un théâtre indépendant où poussent toutes les esthétiques du spectacle vivant. Et cette indépendance, cette liberté a été symbolisée, par les ballons multicolores de l’affiche et les étendards des lieux du festival, mais aussi par une troupe de juments blanches camarguaises et leurs poulains noirs entrant aux quatre coins de la ville avec des parades et des exhibitions chatoyantes, annonçant celles du festival et représentant la variété des arts de la scène : cirque, danse, théâtre, masques, marionnettes, café-théâtre, clown, conte, cabaret, etc.
Avec à la vice-présidence d’Avignon Festival & Cies, Greg Germain, un entrepreneur du spectacle passionné et ayant un grand sens de l’accueil et de la fête, et surtout de la nécessaire diversité des arts vivants, de leur diversité territoriale, comme de leur diversité esthétique et culturelle, le festival a réussi à retourner sa pluralité et son effervescence en atout. Les arts de la scène se déclinent en formes et projets multiples et cette palette chamarrée, cette forêt luxuriante, recèle des richesses insoupçonnées, c’est la pépinière des talents de demain. L’édition 2007 a été plus que jamais sous le signe de la différence avec ses 850 spectacles !
Couleurs citoyennes
La diversité artistique française et son questionnement social ont occupé les scènes avignonnaises comme elles ont peu eu l’occasion de le faire par le passé. Nombreux furent les spectacles d’humour portés par des artistes issus d’Afrique et d’Outre-mer, venus tendre avec drôlerie à la société française le miroir critique de ce petit racisme ordinaire qu’il est si facile d’ignorer et qui ronge la charpente de notre démocratie comme une mérule. La comédienne martiniquaise Adèle Souria avec Marie-Thérèse Barnabé, négresse de France ! était au Paris, la jeune sénégalaise Maïmouna Gueye reprenait au Petit Louvre Bambi elle est noire mais elle est belle, mis en scène par Jacques Allaire et le Congolais Pie Tshibanda jouait Un fou noir au pays des Blancs et Je ne suis pas sorcier au théâtre de la Manufacture. Ces monologues drôles et caustiques s’inspirent chacun d’expériences vécues et témoignent combien les préjugés collent à la peau des Noirs, hommes ou femmes, dans des sociétés qui se croient pourtant ouvertes d’esprit. Mais ces artistes ne laissent jamais place à l’apitoiement, la force de leur spectacle est la dimension décapante et poétique qui renvoie les racistes dans les cordes. Adèle Souria prend les traits d’une mama martiniquaise pleine de bagou, une des vamps version créole, tandis que Maïmouna Gueye joue les beautés à tomber par terre en interprétant un texte de son cru qui transcende avec esprit et créativité linguistique les situations les plus humiliantes, quant à Pie Tsibanda, c’est tout l’art du conteur qu’il réinvestit dans le récit décapant des absurdités auxquelles contraint parfois l’administration.
La preuve que la France peut prendre du recul et rire de ses propres travers : à côté de ces one-man-show citoyens, des artistes issus de l’immigration sont aussi venus défendre des spectacles où l’altérité se fait joie de vivre avec son petit soupçon de provocation décalée qui rappelle que notre société est faite d’échange et d’hybridation. C’était au Paris le tandem Basile Siekoua et Ferdinand Batsimba qui ont repris le spectacle musical qui avait fait fureur il y a dix ans : Les Négropolitains chantent Boby Lapointe. C’était aussi Les Cruellas de Bernard Fripiat, un duo de femmes sénégalaises, Marième Faye et Nada Ndiaye, mis en scène par Corinne Bergès au théâtre du Bourg Neuf.
Couleurs d’ici et d’ailleurs
Des compagnies du monde entier se retrouvent en Avignon Off et sur les 792 compagnies membres d’Avignon Festival & Cies, on compte 45 compagnies étrangères. Bien sûr beaucoup sont européennes, mais l’Afrique n’était pas absente de cette édition 2007. Venues du Sénégal comme  » Les Cruellas  » ou du Congo comme la compagnie  » Punta negra  » et son spectacle Soleils d’Afrique, du Zimbabwe comme  » Dinaledi Expressions « , venue au Paris avec deux pièces, ou encore du Maroc comme la compagnie  » Graines de Soleil  » dont le Directeur Khalid Tamer est même membre du conseil d’administration d’Avignon Festival & Cies. Les couleurs d’ailleurs, c’était aussi l’Outre-mer avec plusieurs compagnies de Guadeloupe :  » Grâce Art et théâtre  » qui présentait Le Costume à la Chapelle du verbe Incarné d’après le texte de l’auteur sud-africain Themba Can,  » Trilogie Lénablou  » avec un spectacle chorégraphique, Grenn Sèl, aux Hivernales et la Compagnie Siyaj qui défendait un texte de Maryse Condé : Comme deux frères au Théâtre du Balcon. Citons aussi  » Le théâtre des Corps beaux  » de la Martinique avec Manteca (saindoux) d’Alberto Pedro Torriente à La Chapelle du Verbe Incarné et la compagnie  » M comme  » de l’île de la Réunion qui y présentait également Changer les essuie-glaces de Christine Guérin ; autre compagnie de la Réunion : le  » Théâtre des Alberts  » et son théâtre d’objets à l’espace Alya, sans oublier KS and CO de la Guyane dont le spectacle La Route d’après l’auteur sud-africain Zakès Mda était un petit bijou dans l’écrin de la fameuse Chapelle de la rue des Lices.
Couleurs engagées
L’édition 2007 du Off, c’était également des spectacles engagés qui dénoncent les violences d’un monde contemporain inféodé à cette médiatisation qui se nourrit de faits divers et fabrique des rêves qui tuent.
Vies courtes de Richard Demarcy au Théâtre de la Manufacture emportait le spectateur dans l’espace onirique d’un au-delà de road-movie où se retrouvent les âmes facétieuses de deux jeunes adolescents d’Afrique sacrifiés sur l’autel des violences qui ravagent les villes modernes. L’un est mort d’avoir rêvé à tout prix le voyage en Europe et l’autre a été victime de la guerre urbaine. Fidèle à l’esprit du  » Naif théâtre  » avec des comédiens de tous horizons, originaires du Congo, du Portugal, du Québec, du Cameroun, d’Angola… Richard Demarcy raconte des aventures tragiques et tendres pour apprendre d’abord à réfléchir ensemble et à regarder ensemble dans la même direction : celle d’un monde meilleur.
Autre spectacle du vivre ensemble, Une saison de machettes que Dominique Lurcel a créé d’après un texte de Jean Hatzfeld et qu’il présentait au Petit Louvre. Dominique Lurcel a choisi de monter ces témoignages de fermiers hutus génocidaires avec des acteurs blancs, qui prennent en charge cette parole au-delà de toute assimilation identitaire et culturelle, une démarche qui descend aux racines de l’humanité au lieu de réduire l’autre à des démons bien loin de soi. Lurcel démontre en toute simplicité en quoi le génocide rwandais n’est ni une affaire rwandaise, ni une horreur africaine, mais une abomination humaine dont le monde porte la responsabilité et la peine quelle que soit sa couleur.
Couleurs  » tout monde  »
Enfin le Off s’est même offert des débats publics d’importance comme  » Théâtre et diversité culturelle  » sous le cèdre du Théâtre des Halles avec la Commission Internationale du Théâtre Francophone et surtout des rencontres avec des monstres sacrés du  » Tout monde  » comme Maryse Condé à la Maison Jean Vilar, venue soutenir Comme deux frères et Edouard Glissant à La Chapelle du Verbe Incarné pour la semaine de l’Institut du Tout monde. Une manifestation organisée en trois magnifiques temps de réflexion avec Edouard Glissant :  » Mémoires des esclavages  » aux côtés de François Noudelman,  » La question noire aujourd’hui dans le monde  » aux côtés d’Edwy Plenel et  » Théâtre et Poésie  » avec la complicité du poète Alain Borer.
Off 07, un festival qui a pétillé de toutes ses bulles colorées et dont on espère que le prochain cru aura tout autant ce goût de champagne de la diversité…

///Article N° : 6771

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Les images de l'article
Vies courtes, par le Naïf théâtre
Les Négropolitains
Les Négropolitains
Maïmouna Gueye dans Bambi elle est noire mais elle est belle © Eric Legrand
Maïmouna Gueye dans Bambi elle est noire mais elle est belle © Tarmac




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