Banlieuz’art : de l’art sans banlieue ?

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Depuis 2005 et 2006, des festivals comme Cinébanlieue, Les pépites du cinéma ou Génération Court s’attachent à promouvoir un cinéma urbain en Île-de-France. En 2011, un autre concours s’est créé en partenariat avec le Festival de Cannes, Dailymotion, BNP Paribas et le Conseil régional d’Île-de-France sous le signe de cette « banlieue ». Retour sur les enjeux d’un terme galvaudé.

En cette année 2012, le Festival de Cannes s’est rendu « populaire ». Sous la bannière « banlieue », la Croisette a projeté Les Kaïras de Franck Gastambide et accueilli RimK du groupe de rap 113, DJ Cut Killer ainsi que le réalisateur de Neuilly sa mère, Djamel Bensalah. Vendredi 25 mai, une projection des courts-métrages lauréats du concours francilien Banlieuz’art était présentée dans la salle Debussy du Palais du Festival. Sur la scène, Thierry Frémeaux, délégué général du rendez-vous cannois, se vantait d’avoir été traité de « bâtard » par Les Kaïras sur Twitter et Emmanuel Prévost, fondateur du concours, appelait la salle à faire du bruit. Deux attitudes renvoyant à des clichés récurrents – l’art de la vanne et du chahut – généralement associés aux comportements des habitants de banlieue.
Banlieue et cinéma
Banlieue.
Utilisé à toutes les sauces par les médias, ce terme qui englobe aujourd’hui des mots péjoratifs tels que ghetto, immigrés ou racaille (dixit notre ancien président) est en passe de devenir le mot-clé d’un nouveau box-office français. Pour le réalisateur Rachid Djaïdani – dont le film Rengaine a obtenu le Prix FIPRESCI du dernier Festival de Cannes ce mot est « bafoué et sali«  : »Écrivain de banlieue, cinq mots. Réalisateur de banlieue :’il a fait ça sans moyens, il n’a pas de talent, c’est une MJC qui va les aider’. Acteur de banlieue… Il faut arrêter parce que si nous nous créons nous-mêmes des stigmates, forcément, en face, ça va les rassurer ».
« En face », ce sont les institutions, les décideurs, les « Parisiens ». Toutes ces personnes avantagées qui font partie d’un milieu où il est difficile d’entrer. Les artistes ne sont pas dans une dualité centre/banlieue, mais à force de trouver porte fermée, l’aigreur fait surface. Pour pallier à ce blocage, certains tournent par leurs propres moyens (Djinn Carrénard, Jean-Pascal Zadi, Rachid Djaïdani), d’autres créent leur propre structure (De l’autre côté du périph’, Nouvelle Toile, Adela Films…). D’autres encore ont la chance d’être repérés par des sociétés de production bien en place : Europacorp, TS Production…
Depuis 2010, cette ouverture professionnelle est encouragée par le CNC dans le cadre de l’opération « Talents en courts » initiée par Morad Kertobi, responsable court-métrage de cette institution. Par le biais d’une « Bourse des Festivals », le CNC incite des producteurs de longs-métrages reconnus à développer « le secteur recherche de leur activité » ainsi qu’à « rapprocher le réseau des festivals de la création des œuvres ». Avec une dotation allant jusqu’à 15 000 € (10 000 € du producteur et 5 000 € du CNC), la « Bourse des Festivals » vise à favoriser les collaborations entre sociétés reconnues et talents émergents. À ce jour, Les films de la Tournelle (Les Beaux gosses, Caramel, Respiro) est partenaire du festival Génération Court et la société Kissman Productions (de l’humoriste Jamel Debbouze) est partenaire de l’Urban Film Festival.
Banlieuz’art. Situé dans la continuité de ce rapprochement entre industrie et individu, le concours de court-métrage Banlieuz’art, précédemment cité, a été initié en 2011. Créé par deux autodidactes, le producteur de cinéma Emmanuel Prévost (Go fast, Arthur 3 la guerre des deux mondes) et l’humoriste-acteur et producteur (du slameur Grand Corps Malade) Jean-Rachid, ce concours vise à « mettre en lumière des jeunes talents à l’intérieur du Festival de Cannes, avec le soutien de Thierry Frémeaux », comme nous l’explique à Cannes Emmanuel Prévost. Encourageant le parrainage entre réalisateurs confirmés et apprentis et le soutien des lauréats à hauteur de 5 000 € chacun, Banlieuz’art permet « d’avoir une ouverture supplémentaire dans ce monde difficile qu’est le cinéma où les portes sont assez fermées, d’autant plus quand on est autodidacte et quand on vient parfois d’un quartier ».
« Parfois ». Voilà un adverbe qui définit la complexité d’utiliser le terme « banlieue » pour définir un événement. Car derrière ce mot se cachent des projections et des fantasmes. S’attend-on à voir des Noirs et des Arabes ? Des acteurs amateurs ? Des immeubles et du bitume ? De la violence et du deal ? S’attend-on à voir aborder des thématiques difficiles telles que l’immigration, le chômage, les rapports entre police et population ? Non. Si Emmanuel Prévost utilise « parfois », c’est parce que son festival est dédié aux 18-35 ans nés ou résidant « en Île-de-France ». À Paris et en banlieue donc. « Comme vous l’avez vu, on peut être né en Île-de-France et tourner à New York. L’année dernière nous avons soutenu une Brésilienne qui faisait ses études… Ce n’était pas forcément raccord avec certaines positions politiques mais nous souhaitons que les gens de culture et d’ethnies différentes participent ».
Quartiers populaires et mixité
« Culture et ethnie ». Bienvenue dans notre douce France où « bruit », « odeur » et « karcher » ont eu raison de notre égalité. Dans les faits, la France urbaine est plurielle, colorée, métissée. Dans le fond, elle se pense encore monochrome. À l’instar du court-métrage Delivery réalisé par Fabien Mariano-Ortiz, le seul film multicolore de la projection Banlieuz’art était Le Commencement de Guillaume Tordjman, produit par l’association essonienne 1 000 Visages, dont nous parlions dans les pages « On s’bouge » d’Afriscope et repris sur Africultures.
« C’est notre premier film et notre première fois à Cannes ! » s’exclame l’un des acteurs de l’association, à la sortie de la projection. « On est fiers de nous, ça nous fait très plaisir de participer au Festival. Au début c’était stressant mais quand on a entendu les gens rire et prendre plaisir à notre court-métrage, c’était bien », commente un autre. Interrogé sur l’image de la banlieue véhiculée par Banlieuz’art, Badrou, blogueur au Bondy Blog et chroniqueur sur France Inter, réagit : « C’est une image qui montre à quel point on n’a pas fini d’en parler. Je pense que dans les banlieues, il y a au moins cinq millions d’histoires, c’est dire si on a du boulot ! »
Partenaire du concours, la région Île-de-France a loué une plage sur la Croisette et organisé un concert animé par Cut Killer. « La spécificité Banlieuz’art est dans leur manière de traiter les choses, c’est-à-dire aider de jeunes réalisateurs à faire leur premier court-métrage sérieusement et les introduire dans un monde professionnel auquel ils n’ont pas spontanément accès », nous explique Julien Dray, chargé de la culture du Conseil régional d’Ile-de-France, présent pour l’occasion. « Cannes c’est un label. Le fait de permettre à de jeunes réalisateurs de venir présenter dans ce monde professionnel leur court-métrage, c’est aussi une manière de leur donner un coup de pouce tout en montrant qu’il y a des talents réels qui existent notamment dans les quartiers, dans cette génération qui a envie de faire ses preuves ».
Quartiers. Il y en avait bien peu dans cette projection organisée par Banlieuz’art. Cette année, les 8 courts-métrages sélectionnés traitaient de chômage, de relation mère/fils, de mafia, de prostitution, de speed-dating, d’amour, de tentative de viol, de trafic et de course-poursuite.
Seul court-métrage mettant en scène des jeunes « de banlieue » qui se sont déplacés en nombre pour le présenter, Le Commencement faisait partie d’une programmation de qualité qui laissait pourtant perplexe. « Quand je pense « banlieue », je pense forcément « quartier populaire » et « mixité » que je n’ai pas forcément trouvés sur l’écran et dans les génériques. J’étais un peu surprise car pour moi cela allait de soi » reconnaît la productrice Laurence Lascary (DACP), après avoir assisté à la projection cannoise. « Je partage assez son opinion », renchérit Sébastien Lasserre, coordinateur du concours de scénarios sur la diversité et le vivre-ensemble « Le goût des autres » organisé par le festival Gindou Cinéma (Lot) depuis sept ans. « Les films sont présentés derrière une bannière éloquente, Banlieuz’art, et la présentation qu’on a eue a quand même beaucoup insisté sur le caractère banlieue. Je ne l’ai pas vraiment vue. J’ai regardé les patronymes, les sujets… Il faut faire très attention quand on travaille sur ces sujets-là pour ne pas non plus créer de nouveaux ghettos avec de bonnes intentions ».
Intentions. Quelles sont-elles celles de Banlieuz’art ? « On le fait par rapport à l’Île-de-France mais ce qui serait super, ce serait que d’autres régions aient envie de le faire également pour d’autres réalisateurs »espère Emmanuel Prévost. En recevant chaque année plus d’une centaine de dossiers, l’idée de Banlieuz’art est de soutenir « facilement une personne ayant besoin d’être aidée ou dont le dossier n’est pas forcément carré, à différents stades de création ». Montage, tournage, développement, ce concours apporte un soutien aux jeunes cinéastes jusqu’à la diffusion. « Dès que Cannes est fini, pendant tout l’été, un itinéraire urbain de huit projections ouvertes gratuitement au public est organisé pour que les réalisateurs présentent leur film ».
De l’écran palmé aux écrans décalés
Cet itinéraire urbain démarrera le 14 juin au Centre de création numérique Le Cube d’Issy-les-Moulineaux (92). Il s’ensuivra par une mise en boîte au Point Éphémère, Paris 10e (diffusion des courts sur des écrans équipés de casques) du 1er juillet au 31 août puis d’une projection à la Maison populaire de Montreuil (93) le 6 juillet prochain. Présentés ensuite dans une salle de concert du 11e arrondissement, L’Alimentation Générale (le 12 juillet), les films seront ensuite projetés dans la prairie estivale de La Bellevilloise (Paris 20e, le 9 août et le 13 septembre) avant de terminer en ouverture du Festival Apollo de Pontault-Combault (77) le 7 octobre.
De l’écran palmé de Cannes aux écrans décalés franciliens, on s’interroge quelque peu sur le fossé entre la vitrine cinématographique du premier et le côté divertissant des suivants. Ces films ne mériteraient-ils pas un bel écran parisien comme celui du MK2 Bibliothèque qui a retransmis le Festival du 25 au 27 mai, celui du Forum des Images qui accueille actuellement la Quinzaine des Réalisateurs ou ceux plus militants des festivals Cinébanlieue et Les pépites du cinéma ? « Le principe, nous explique Emmanuel Prévost, c’est que c’est aux réalisateurs et producteurs d’inscrire leurs films. On leur donne un très gros coup de projecteur à Cannes, on les inscrit au Short Film Corner, le CNC leur donne des points par rapport à l’aide au programme… Après, à eux de se confronter à d’autres festivals ».
Mais z’alors, qu’espère vraiment Banlieuz’art en s’implantant à Cannes ? « Peut-être dans un rêve un jour devenir une sous-catégorie comme peuvent l’être Un certain regard ou la Quinzaine pour privilégier un cinéma urbain ». Voilà qui doit secouer ceux qui œuvrent, depuis des années, à promouvoir ce genre de cinéma. En deux ans, Banlieuz’art est sur la Croisette. Dans dix ans, avec une statuette ? Qu’on se le dise, les cinéastes de demain sont convoités. Et la « banlieue », terme « urbain » frelaté en passe de devenir la nouvelle niche du 7e art français, nécessiterait que ses artistes se fédèrent pour défendre leurs intérêts.

///Article N° : 10849

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© Claire Diao
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