Cameroun : qui a peur de Joe la conscience ?

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C’est un choix cornélien pour la rédaction d’Africultures de savoir si nous publions ou non les tribunes « politiques » qui nous arrivent. Nous préférons en général éviter ce terrain glissant, non par prudence ou complaisance avec les pouvoirs mais simplement parce que nous n’avons ni l’expertise ni la ligne éditoriale nécessaires pour le faire : nous préférons nous cantonner à la culture. Mais où commence le politique et où finit la culture alors même que les hommes politiques prennent des positions culturelles (comme le président Sarkozy à Dakar), ou bien que les contextes politiques de nombreux pays posent des problèmes de dignité humaine, sujet profondément culturel aussi ? Notre choix, puisqu’il en faut un, essaye de suivre une ligne de crête qui serait de publier ce qui est du domaine du témoignage, de la parole d’auteur, de l’analyse historique et non les positions politiques stricto sensu, évitant surtout les prises de parti pour tel ou tel pouvoir ou opposant. Nous sommes conscients, et avons d’ailleurs consacré un dossier de la revue à ce sujet (n°59), que l’écrivain, l’artiste peut décider de s’engager sur les réalités du temps présent, qu’un auteur ne se limite pas forcément au romanesque, à la littérature et au culturel. Un Mbembe ou un Nganang ne peuvent pas ne pas écrire sur ce qui leur parvient, comme avant eux Mongo Beti. Patrice Nganang témoigne ici d’un artiste camerounais et de jeunes étudiants qui ont pris des risques et les ont payés.

Ainsi donc l’autre jour, la décision du Tribunal de Première Instance de Yaoundé est tombée. Joe la Conscience est condamné à six mois d’emprisonnement, pour ‘réunion et manifestation interdite.’ Et voilà donc un citoyen camerounais qui, ayant réuni un millier de signatures, ayant fait le trajet de Loum à Yaoundé pour dire au Président du Cameroun ce que pensent des Camerounais de ses intentions de changer l’article 6.2 de la Constitution du Cameroun, est cassé par l’Etat de ce Cameroun-là, et ce, devant nos propres yeux à tous. Voilà un Camerounais qui est silencié, comme ces milliers de jeunes qu’on dit ‘casseurs’, qui eux aussi sont trimballés nus puis condamnés à la pelle, arrêtés qu’ils auront été parfois en même temps dans deux quartiers différents et à des heures différentes. Voilà un autre citoyen de notre pays qui est cassé par les lois de notre République dont en décidant de faire la grève de la faim il ne voulait que défendre le respect strict des textes, livré sans défense dans un palais dont la fonction de justice n’a jamais été autant travestie. Voilà un citoyen de notre pays qui n’aura même pas pu trouver aux portes de l’ambassade des Etats-Unis un asile – ce droit de tous les persécuté de la terre – contre la barbarie qui a lieu chez nous, lui dont les actes ont été pourtant inspirés par un Thoreau et un Martin Luther King, tous les deux Américains ! Lui qui un jour aura cru que Washington est sérieux quand aujourd’hui il nous parle de démocratie et s’en dit en plus le champion ! Il y a pire, nous savons, oui, il y a pire : c’est le fils de Joe la Conscience, Aya Patrick Lionel, onze ans, élève au lycée de Loum, qui a été assassiné par les forces de la loi, un gendarme des grandes ambitions ayant tiré sur ce bambin à bout portant et avec de vraies balles.
Lors de mon séjour au Cameroun, les membres de l’ADDEC, Mouafo Djontu, Okala Ebode et leurs camarades, m’ont approché et je n’ai pas pu m’empêcher d’aller à leur rencontre – que d’ailleurs je recherchais. Et voilà, je me suis retrouvé devant des jeunes compatriotes d’une intelligence qui m’a fait venir des larmes aux yeux, à moi qui enseigne des étudiants comme eux dans une université américaine, devant des jeunes donc, je me suis retrouvé, qui dans leur propre pays ont écopé chacun de peines de prison allant de six a sept mois, dans le silence général et ont été radiés des universités d’Etat. Leur crime ? Avoir demandé à l’université de ce pays-là de leur donner un savoir dont ils seraient dignes, de donner de la substance à leurs diplômes, et cela d’ailleurs avec les armes seules de la non-violence. Leur crime, comme celui de Joe la Conscience ? Avoir ‘mis leur vie sur la balance’, comme l’un d’eux, Linjuom Mbowou, me dit d’ailleurs, bref, avoir fait la grève de la faim, pour exiger un futur à un Etat qui le leur refuse. Et les voilà, avec un casier judiciaire dont les jurés qui leur ont donné les peines qu’ils m’ont dit, savent bien qu’il est une hypothèque sur toute leur vie professionnelle. Les voilà en bref, cassés par l’Etat de chez nous qui monte ses medias les plus fous dans la chasse aux ‘casseurs’ qui ne sont autre que ces jeunes-là, nos petits-frères, qui lui demandent de leur donner ce pourquoi il existe un Etat en réalité : un avenir.
Ils sont donc ainsi, ces jeunes, des milliers – 1671 selon le décompte du ministre de la justice Ahmadou Ali – à passer actuellement devant les tribunaux du Cameroun, le torse et les pieds nus comme cela n’était plus possible dans notre pays qu’aux époques allemande et française du njokmassi, devant une justice qui ne se cache même plus de recevoir ses ‘ordres d’en haut’, et dont les magistrats ne se cachent même plus pour monnayer la libération de ceux qui comparaissent devant eux ! Ils sont donc des milliers à être ainsi cassés par l’Etat de chez nous, au motif qu’ils sont des casseurs! Dire qu’à la tête de ce ministère de la casse d’Etat se trouve aussi un qui jadis nous faisait encore croire qu’il y avait chez nous véritable urgence de la pensée: Maurice Kamto? O, en cette heure infâme, il est bien envie de lui demander cette question bien simple d’un personnage de Molière: ‘alors, Monsieur le ministre délégué, vous faites quoi dans cette galère?’ Mais aujourd’hui devant la totale clochardisation, corruption et criminalisation de la justice de chez nous, il ne mérite même plus cette question banale. Dire que le massacre judiciaire que le Palais de Justice met en scène a lieu alors que nous savons que les députés de l’Assemblée nationale bientôt s’élèveront pour effacer l’article 6.2 de la Constitution que seule une minorité chez nous lui avait jadis donné mandat de voter, mais auquel nous tenons aujourd’hui parce qu’il annonce la retraite du potentat! Et voilà : eux aussi ont reçu leurs ‘ordres d’en haut’. C’est bien pourquoi les interpeller comme je l’ai fait en février avec quelques intellectuels n’est peut être que perte de temps, comme beaucoup de mes amis de bonne volonté m’ont dit, nos députés étant aphones en réalité dans notre République qui dans le fond n’a jamais reçu ses ordres que d’en haut – et n’a jamais écouté des citoyens comme Joe la Conscience, et nous tous.
Et les jeunes aujourd’hui qui sont jetés en prison comme des moutons dans un abattoir alors? Leur voix, quand elle est écoutée vraiment, ou alors quand de son propre chef elle s’organise et parle dans un Conseil Patriotique et Populaire de la Jeunesse, comme ce fut le cas du 15 au 16 mars 2008 à Yaoundé, dit clairement dans une déclaration de circonstance ce qu’ils veulent. Et ce qu’ils veulent c’est ‘la création d’une paix durable’ dans notre pays. Ce qu’ils veulent c’est donc un futur pour notre pays. Ce qu’ils veulent n’est rien d’autre en réalité, que d’exiger au potentat de regarder en fin de compte ce qu’il fait d’eux, ces enfants d’autrui. Or devant son déculottage véritable des institutions de l’Etat, une chose devrait toujours frapper quiconque regarde, comme je l’ai fait, dans les yeux de ces jeunes qu’on dit ‘casseurs’, et qui sont ainsi livrés à la vindicte des médias d’Etat sur ordre d’en haut: c’est leur âge. Pour la plupart, ils n’ont pas plus de vingt-cinq ans. Ils n’auront même pas trente-cinq ans en 2011, comme beaucoup m’ont dit, c’est-à-dire l’âge de se présenter aux élections présidentielles pour justement légalement défier Paul Biya, comme je leur ai honnêtement demandé de faire. De toute leur vie, depuis leur naissance, ils n’ont connu qu’un seul président, Paul Biya. De la couche du nourrisson dans laquelle ils ont poussé leur premier vagissement à cette cellule infecte dans laquelle ils poussent en silence leur cri de citoyens, un seul visage a toujours barré leur regard, c’est celui de Paul Biya. Des chemins de l’école primaire à l’université et au chômage dans lequel ils se trouvent aujourd’hui, un seul homme a eu le pouvoir d’annuler leur avenir, c’est Paul Biya. En d’autres mots, ils sont la chair et les os, ils ne sont rien d’autre que la personnification de ce que les vingt-cinq ans de renouveau ont fabriqué pour le Cameroun.
Qui donc a peur d’eux? Qui, oui, qui a peur de Joe la Conscience? La réalité c’est qu’en lui, c’est le président de la République du Cameroun qui a peur du Cameroun qu’il a fabriqué en vingt-cinq ans de renouveau. C’est Paul Biya qui a peur de cette jeunesse à qui en vingt-cinq ans de grandes ambitions, il a voulu plier l’échine et qui soudain se lève pour lui dire ouvertement et clairement qu’il exagère. C’est lui qui a peur de ces Camerounais qui, après vingt-cinq ans de nuit, se réveillent soudain et se découvrent citoyens! C’est bien lui qui a peur de ces jeunes qui, uniques qu’ils sont dans toute l’histoire africaine, n’ont pas connu la colonisation, comme leurs parents, n’ont pas connu l’esclavage non plus, comme leurs arrière-grands-parents, qui sont donc nés indépendants dans un pays indépendant, et veulent le faire savoir à tous ! Oui, c’est lui qui a peur de ces enfants de vingt-cinq ans qui jamais comme lui n’ont été indigènes, même s’ils sont nés et ont grandi dans sa dictature ; qui soudain découvrent le pouvoir qu’ils ont toujours eu, leur citoyenneté, et s’en servent comme il se doit. C’est Paul Biya qui a peur de ces jeunes qui, comme nous disent les statistiques, sont l’écrasante majorité de la population camerounaise, qui de toute évidence seront encore là quand lui ne sera plus, qui donc, entendons-nous, sont le Cameroun de notre futur. Car en réalité Joe la Conscience comme ces jeunes condamnés, c’est nous. C’est notre futur à tous qui se joue ces derniers jours devant nous, dans les rues, dans les couloirs obscurs de l’Assemblée nationale, tout comme dans nos tribunaux de l’injustice. C’est notre futur qui à grands coups frappe à la porte de notre Etat-casseur, et tous nous savons que ce sont ces jeunes qui au bout de vingt-cinq ans de dictature aujourd’hui emplissent nos prisons, qui sur leurs épaules courageuses portent les promesses de notre libération bientôt de la trop longue nuit des ambitions petites.

///Article N° : 7486

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