Carnet de bord Étonnants Voyageurs 3

Tour d'horizon de lieux du livre à Brazzaville

Implanter durant quelques jours un festival de littérature à Brazzaville invite à se poser la question du paysage littéraire congolais, en termes de production mais aussi de distribution et d’édition. Petit tour d’horizon dans les rues de Brazzaville des libraires et maison d’édition.

Dans le hall du Palais des congrès, quartier général du festival Les Étonnants Voyageurs, deux stands de livres occupent un espace du vaste hall. Le premier, le plus visible, est celui tenu par les Dépêches de Brazzaville, groupe de presse et de distribution le plus puissant du pays.
Soutenues par le pouvoir congolais qui en constitue le principal bailleur depuis leur création en 1997, Les Dépêches de Brazzaville affichent un tirage de quelque 10 000 exemplaires quotidiens. En 2008, le groupe de presse a ouvert une agence à Kinshasa, dans la RDC voisine (avec une édition quotidienne locale) et, à partir de 2009, plusieurs bureaux ont été inaugurés au Congo (à Pointe Noire et Nkayi), à Paris et Rome. Notons aussi que chaque année depuis 2010, Les Dépêches tiennent l’important espace de conférences (et, dans une moindre mesure, de vente) « Livres et auteurs du bassin du Congo » au Salon du livre de Paris. Ce sont eux qui, toute la durée du festival, en assurent la couverture médiatique. Ils prennent également en charge la vente des livres des auteurs présents.
Le deuxième stand du livre présent aux Étonnants Voyageurs est celui des Éditions Belin. Occupant une grande place dans les marchés scolaires africains (à l’instar d’autres éditeurs français, elles participent à de nombreux appels d’offres depuis les années 1990), tenus essentiellement par Hachette, ces éditions peuvent se prévaloir, cette année, d’un achat du gouvernement congolais de près de 600 000 manuels d’éducation et de prévention pour les scolaires. « Soit un livre pour deux élèves », explicite son responsable. Interrogé à l’occasion des Étonnants Voyageurs, Michel Lévénez, directeur de l’International chez Belin, considérait que l’édition africaine classique « repose essentiellement sur les ouvrages scolaires ». En avril 2012, Michel Lévénez était pourtant présent au festival « Afrique, Terres de culture » à Orléans. Dans le cadre d’une table ronde consacrée à l’édition en Afrique, il avait alors eu l’occasion d’échanger avec Robert Ageneau, fondateur des éditions Karthala et Isabelle Gremillet, directrice de L’Oiseau Indigo Diffusion, une association qui diffuse les productions littéraires et audiovisuelles des pays du sud sur les marchés concernés au Nord. Un marché littéraire dont la réalité ne semble pas encore convaincre l’éditeur français…

Mais poursuivons la découverte des librairies et maison d’édition de Brazzaville. Situés au cœur de la ville, les locaux des Dépêches trônent près d’une voie ferrée désaffectée. La librairie située sur deux étages distribue, à un prix légèrement plus élevé qu’en France, des livres scolaires et universitaires. En œuvre de fiction la plus vendue, arrive en première position le roman d’Henri Lopès, Une enfant de Poto Poto, au programme des élèves de Terminales cette année.
Non loin de là, face au ministère de la Culture, j’ai découvert Hémar, maison d’édition installée dans un minuscule bureau où travaillent trois personnes. Petit rappel historique : les éditions Hémar ont initialement été créées en 1989 à Brazzaville à l’initiative de Mukala Kadima-Nzuji. L’universitaire originaire de la RDC voisine n’est alors pas un néophyte en la matière : au début des années 1970, il avait participé à la création, à Lubumbashi, des Éditions du Mont Noir avec V.Y. Mudimbe. Si, après quelques titres produits, les éditions Hémar cessent leurs activités (en raison de l’instabilité politique et militaire du Congo), la maison d’édition reprend sa production à partir de 2000, avec un tirage d’un ouvrage par mois pour quelques 1 000 exemplaires. Soutenues par Les Dépêches de Brazzaville, Hémar était par ailleurs le seul éditeur d’Afrique centrale dont les ouvrages étaient présents au dernier salon du livre de Paris, en 2012 (si l’on excepte les éditions Ifrikiya, représentées par Djaïli Amadou Amal sur le stand de l’Institut Français).
Nous n’oublierons pas les éditions Lemba, elles aussi créées à Brazzaville en 2000, par Apollinaire Singou Basseha. Lemba, membre de l’association panafricaine Afrilivres et de L’Alliance internationale des éditeurs indépendants (AIE), a notamment participé à plusieurs coéditions avec d’autres structures africaines d’ouvrages initialement édités par des maisons françaises afin de les rendre plus accessibles aux lecteurs locaux. Ce seront, successivement, Kaveena de Boubacar Boris Diop (2009), Jazz et vin de palme d’Emmanuel Dongala (2009), Mandela et moi de Lewis Nkosi (2011) et Trop de soleil tue l’amour de Mongo Beti (2011). Ces ouvrages, issus de la collection « Terres Solidaires » de l’AIE, sont exclusivement commercialisables dans les pays des coéditeurs et vendus autour de 2000 F CFA (environ 3 euros).
Cette préoccupation n’est pas le fait de tous et certaines autres pratiques peuvent laisser songeurs par leur côté délibérément opportuniste. J’ai également repéré une enseigne indiquant « Librairie ». En entrant, je suis happée par l’odeur d’encens et une musique religieuse. Bienvenue dans une librairie ésotérique ! Son fondateur ne cache pas qu' »il y avait un créneau, j’y suis allé », expliquant qu’il achète tous ses livres – quelque 800 titres – en France. Parmi les étagères emplies d’ouvrages religieux, on remarque une forte concentration d’œuvres sur la franc-maçonnerie. « J’étais d’ailleurs à un grand colloque de franc-maçonnerie il y a quelques mois à Kinshasa », ajoute-t-il tout en montrant les accessoires également en vente. Les livres coûtent sensiblement plus cher qu’en France…

Enfin non loin de là – à une dizaine de minutes en taxi à peine – nous découvrons la librairie et les éditions L’Harmattan Congo. Ouvertes depuis trois ans à Brazzaville, celles-ci soutiennent l’édition d’auteurs congolais. « Sept ont été publiés en 2010, huit en 2011, seize en 2012 », explique son responsable Jackson Darius Mackiozy-Bansima. L’année passée, il avait reçu et validé trente-deux manuscrits, dont la publication dépend d’abord du comité éditorial local puis des instances parisiennes.
C’est l’occasion de rappeler la singulière stratégie du groupe d’édition et de diffusion L’Harmattan, dont les éditions ont été fondées à Paris à la fin des années 1970. À partir des années 2003-2004, le groupe a ouvert plusieurs librairies (Mauritanie, Sénégal, Mali, Burkina Faso, Guinée, Côte d’Ivoire, Cameroun, République du Congo, RDC, Togo). L’objectif initial était de pouvoir vendre des ouvrages avec 50 % de réduction et d’avoir un contrôle sur les ventes en éliminant le problème des marges réalisées par certains libraires locaux. De simples points de ventes, quelques-unes de ces structures ont progressivement développé une activité d’édition, un modèle qui n’est pas sans rappeler l’implantation des éditeurs britanniques depuis le début des années 1960 en Afrique (Heinemann, Macmillan, Cambridge, pour ne citer que ces derniers). Pour les filiales africaines, on parlera peut-être aussi de « collections indépendantes » de la maison mère, à Paris. Avec l’argument de la « proximité intellectuelle » (et, accessoirement, de la diffusion par les auteurs eux-mêmes, dans leurs propres pays), ces « points d’édition » ont peu à peu trusté une importante part de la production en sciences humaines et sociales dans les pays concernés, à compte d’auteur, essentiellement. Soutenues depuis quelques années par l’impression numérique, ces filiales, à l’image de L’Harmattan Congo, éditent à de très faibles tirages (quelques dizaines d’exemplaires), l’éditeur n’étant plus confronté à la problématique du stock d’invendus.

Et pendant ce temps-là, au Palais des congrès, le président congolais est en visite. Depuis le petit matin, les routes d’accès sont fermées. Des groupes scolaires prévus pour participer à des débats d’Étonnants Voyageurs n’auraient pas pu atteindre le Palais pour cette raison tandis que les militaires et la garde présidentielle se sont installés tout autour et à l’intérieur. En sortant le président ne manquera pas de montrer à la presse son ouvrage qui trône sur le stand des Dépêches de Brazzaville à l’entrée du festival.

Brazzaville, le 15 février 2013///Article N° : 11314

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