Clermont 2019 : l’intelligence des femmes

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Comme chaque année, nous rendons compte de la sélection Regards d’Afrique que le Festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand programme depuis 28 ans –  et de quelques films des compétitions en rapport avec les problématiques africaines. Le festival 2019 en est à sa 41ème édition (1-9 février 2019).

L’intelligence des femmes

7 films sur 12 : les femmes sont d’une manière ou d’une autre au centre d’une bonne partie de la programmation Regards d’Afrique.

Le Mil de la mort de Jaloud Tangui Zainou (Niger, 35′) se situe dans la continuité des hommages rendus aux femmes dans les cinémas d’Afrique pour leur courage pour faire évoluer la société, mais il ajoute une dimension nouvelle : la ruse. Alors que les hommes ont peur de la mort, Inawanto saura la défier. Adapté d’un conte oral du Niger, en hommage à Boubou Hama, grand conteur (1906-1982), le film s’ouvre sur un panoramique sur le fleuve Niger, s’inscrivant ainsi sur le modèle des films traditionnels, et laisse un griot rappeler l’importance des contes : « N’oubliez jamais d’où vous venez. Une nation sans culture est comme un homme qui ne peut s’exprimer ». Démarre alors avec « il était une fois » une histoire emblématique opposant la pleutrerie des hommes à la détermination des femmes. Le village est habillé à l’ancienne et sans tâches, mais le film, bien tourné, interprété et monté, captive : comment Inawanto va-t-elle arriver à échapper à la mort qui vient la chercher ? Par l’intelligence de ses diversions ! Le chant des femmes célébrera celle qui a su défendre leurs droits et prendre sa place au sein du conseil des anciens.

Pour restaurer la dignité des femmes face au patriarcat, il importe ainsi de restaurer la mémoire de figures féminines ayant marqué l’Histoire. En RDC, Kimpa Vita est connue comme « la Jeanne d’Arc congolaise » car elle fut elle aussi condamnée pour hérésie et brûlée en 1706 sur un bûcher. Elle avait fondé le mouvement antonianiste, sorte de syncrétisme entre catholicisme et religions traditionnelles du Kongo, alors sous domination portugaise. Les messianismes congolais comme le matsouanisme ou le kimbanguisme, toujours actifs aujourd’hui, font référence à la figure de Kimpa Vita. Ce fond historique est la base d’un savoureux court de Makengo Nelson, Theâtre urbain (13’), développé dans le cadre de Kinshasa Collection, « un tour de montagnes russes à travers le vrai et le faux ». Le très élégant Djo S, qui dit travailler pour le cinéma, traîne comme un enfant dans les rues de Kinshasa une voiture miniature faite main avec à son bord la poupée Barbie. Celle-ci veut faire un film sur Kimpa Vita et voudrait retrouver la ceinture qu’elle portait sur le bûcher et qui n’avait pas brûlé. Leur expédition au quartier de Bandal les mènera jusque chez le premier-fils de Lumumba… Djo S semble avoir un grain de folie mais il mène en fait une enquête fort sérieuse pour remettre en mémoire une des premières héroïnes congolaises, qui menaçait le pouvoir des missionnaires.

Il reste essentiel de rappeler les contraintes subies par les femmes et les voies de leur émancipation. Connue pour ses remarquables documentaires, Angèle Diabang offre avec Ma coépouse bien aimée (Sénégal, 15′) une vision originale et très sensible de la polygamie. Tandis que deux coépouses se côtoient sans vouloir se parler, on entend en voix over les témoignages d’autres femmes. L’astucieux final apparaît comme un appel à la tolérance et à la solidarité.

 

 

 

Lúcia no céu com semáforos (Lucia in the sky with traffic lights) de Claver Ery et Marin Gretel (Angola, 16′) est une balade littéraire et sombre dans le vécu d’une femme. De type expérimental, sur une musique en bourdon, le film décline un récit elliptique à lire à l’écran illustré de courtes scènes où Lucia apparaît dans la pénombre. Méditation sur les humiliations, il sera aussi résurrection d’une détermination.

Les incursions dans les ambassades de France en Afrique et leurs résidences sont rares. Irène Richard avait réalisé en 1999 Notre ambassade à Cotonou, une commande audiovisuelle. Le film se faisait faussement ironique en confrontant les images du réel au code de bonne conduite des ambassadeurs énoncé en voix-off, mais il débouchait sur le panégyrique de notre bon ambassadeur français et de sa femme qui essayent de bien faire. L’incursion de Laurent Chevallier à l’ambassade de France en Guinée dans Hadja Moï (2005) donnait lieu à une scène ambigüe, le cinéaste tournant en dérision l’accueil de l’ambassadrice et de son adjoint, déclenchant dans la salle un rire gras.

Comme écrivait Godard à propos de Leacock, « rien ne sert d’avoir une image nette si les intentions sont floues« . Ce n’est pas non plus très clair dans La Femme de l’ambassadeur (16’), réalisé par Theresa Traoré Dahlberg, connue pour son long métrage documentaire Ouaga Girls. La femme de l’ambassadeur de France à Ouagadougou est passionnée de chant et donne des concerts dans son milieu. On perçoit bien qu’être assignée à résidence, la femme de l’ambassadeur ne pouvant travailler, génère une profonde solitude, même si la résidence est un palace. Dans le parc, des ouvriers taillent les arbres à la tronçonneuse, prenant de gros risques en grimpant haut dans les branches. Il faudra leur demander d’arrêter pour ne pas déranger le cours de chant… D’un côté, la réalisatrice donne la parole à la femme et la respecte. D’autre part, le va-et-vient entre les deux activités ou les exercices de natation dans la piscine renforcent la fracture et l’assignation au rôle social, sans que l’image de cette femme ne bénéficie d’autres bienveillances, laissant le spectateur perplexe.

La question des origines est au centre de My Mother’s Stew de Sade Adeniran (Nigeria, 5′), une courte animation faite de souvenirs d’enfance de la réalisatrice, que l’odeur du ragoût de sa mère réveille lorsqu’elle s’apprête à lui rendre visite. C’est ce que les scientifiques appellent « l’effet Proust », en référence à la célèbre madeleine de l’écrivain : une odeur réveille des souvenirs lointains ou même disparus. Le secret de son origine remonte alors qu’elle s’apprête à entrer dans la maison de sa famille. L’animation épurée, la voix-off et le drame abordé font de cette intime évocation un moment d’émotion.

Bukiikakkono (Facing North) de Muhumuza Tukei (Ouganda, 10′) se situe dans un village à 4762 km de la Méditerranée, où la plupart des hommes ont émigré. Jane est partagée entre celui qui est resté et qu’elle a aimé, et celui qui, déjà parti, lui offre la richesse. Il n’est présent que par un mannequin de vitrine blanc et une liaison internet, tel un riche singe… Certes, si la richesse s’en va, le singe reste, mais Jane a-t-elle le choix ? C’est la question subtilement posée par ce beau film qui en posant la question de cette manière suggère sans pression sa propre réponse.

Migration ici et là-bas

Les films sur la migration couvrent peu le retour lorsque le voyage n’a pas réussi. C’est pourtant là aussi que se joue le drame : échec, dette, perte d’un compagnon, honte. Dans Sega d’Idil Ibrahim (Sénégal, 25′, compétition internationale), Sega est renvoyé de Lampedusa et se retrouve à Dakar à la case départ. Epuré dans sa mise en scène, sensible dans son approche, avec un jeu d’acteur réservé, accompagné d’une musique en bourdon, le film se focalise sur le désir de prévenir et sensibiliser.

Famille de Catherine Cosme (Belgique, 25′, compétition nationale) pose une question grave : comment dépasser l’opacité quand on ne parle pas la langue de l’autre ? Lisa accueille une famille de Somaliens mais la communication que trouvent tout de suite les enfants ne passe pas au niveau des adultes, malgré les gestes de bienveillance. Est-il dès lors impossible de communiquer ? La méfiance et l’angoisse prennent le dessus… Sombre vision d’un film remarquablement mené.

Défier l’intégrisme

Kaouther ben Hania (Le Challat de Tunis, Zaineb n’aime pas la neige, La Belle et la meute) revient au court avec Les Pastèques du Cheikh (Tunisie, 23′). Elle  choisit le pastiche pour évoquer les jeux de pouvoir et la corruption des Islamistes. Un pieux imam est piégé par une arnaque et devra faire des compromis pour échapper au chantage… Insolent et réjouissant, très drôle, le film manie avec bonheur la dérision et les retournements pour associer conspiration et manipulation aux intégristes.

C’est cependant la déstructuration de la famille qui est au centre de l’excellent Brotherhood de Meryam Joobeur (Tunisie) où Malek, fils du berger Mohammed, de retour de Syrie dans son village natal, accompagné de sa jeune épouse en niqab, déclenche une crise au sein de sa famille et en particulier avec son père.

Lhomosexualité en face

Alors que l’Angola vient de dépénaliser l’homosexualité, 70 pays continuent à le faire dans le monde, dont beaucoup de pays d’Afrique.[1] Connu pour ses courts mais aussi son long métrage Légendes de Madagascar, Haminiaina Ratovoarivony aborde de front le sujet, mais dans l’espace familial, avec Razana (Ancêtre, 14′) : Solo, un jeune homosexuel qui vit en couple à Paris ramène les cendres de son partenaire à son père, qui au départ ne veut pas en entendre parler. Très simple et touchant malgré certains effets de caméra et drones sur les paysages, ce film sans dialogue met en images le rituel traditionnel de funérailles : les valeurs malgaches sont de tolérance et d’unité face à la mort.

 

Dans Haus (Canada, 15′, compétition internationale), Joseph Amenta prend plaisir à filmer les corps et les danses efféminées de deux amis homosexuels, multipliant les ralentis et les effets de montage proches du clip. Makai est tiraillé entre son ami et sa famille qui ne le comprend pas, mais il n’y a pas de retour…

Questions de société

Pour évoquer la pédophilie, Philippa Ndisi-Herrmann met en scène dans I had to burry Cucu (Kenya, 14’) deux adolescents qui, pour aller enterrer leur grand-mère, risquent d’être confrontés à celui qui a abusé d’eux autrefois. Leurs parents restent inconscients des faits, ne cherchant pas à comprendre leur refus d’y aller et leur silence. Epuré et centré sur l’impossibilité pour les enfants d’en parler, le film ouvre à un autre traitement de telles situations.

Inhlawulo de Lamar Bonhomme (Afrique du sud, 22’) déçoit par le pathos qu’il met en place. Durant une terrible sécheresse où chacun cherche à boire, un jeune pauvre doit payer 50 litres d’eau claire comme dot pour la main de la femme enceinte de lui. Le père, brutal, le méprise… On cherche l’intérêt de cette science fiction en forme de film d’action.

 

Le festival avait déjà programmé en 2018  Chebet, le portrait plein d’humour d’une femme enceinte qui mate son mari alcoolique mais est aussi confrontée au patriarcat environnant. Tony Koros revient en 2019 avec Tithes & Offerings (Kenya, 16′, compétition internationale), sur un pasteur charlatan. Le clin d’oeil est ici qu’il accomplit un vrai miracle, ce qui ne va pas sans le déstabiliser !

Les valeurs et les espoirs

L’Oiseau bleu (15′) de Rafik Omrani (Tunisie) et Suba Sivakumaran (Sri Lanka), élaboré dans le programme de la Quinzaine des Réalisateurs Tunisia Factory, est un conte d’amour qui ne se finit pas, remplacé par la menace de la puissance d’argent, mais retrouve sa vitalité dans la fidélité du soutien : dans le restaurant L’Oiseau bleu, au bord de la mer, se joue un avenir incertain. Une galerie de personnages y font la fête ou s’affrontent. La caméra virevolte entre tous, au rythme des danses, installant les ambiances, tissant le corps social. Le maître d’hôtel tente de maintenir ce qui fait la qualité du lieu tandis que la directrice chancelle sous les coups de buttoir du destin. Son chant térébrant invoque la mélancolie mais une bonne nouvelle relancera l’espoir, car ce qui réjouit chacun participe du bonheur de tous. Dans le restaurant L’Oiseau bleu se rejouent les épreuves autant que les valeurs et les espoirs du pays.

[1] Cf. le numéro 96 de la revue Africultures : Homosexualités en Afrique

 

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