Collecter et documenter des images pour aborder l’histoire avec des outils renouvelés : l’expérience de « History in Progress Uganda »

Entretien de Marian Nur Goni avec Andrea Stultiens

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« History in Progress Uganda » (HIP), plate-forme fondée et portée avec grande énergie par la photographe/artiste Andrea Stultiens, vise à identifier, préserver et documenter avec l’aide des internautes les biographies sociales de photographies historiques prises en (ou reliées à) Ouganda. L’idée sous-jacente étant celle d’ouvrir de nouveaux chemins pour la recherche de l’histoire de ce pays, de repenser l’histoire à la lumière de photographies et de la manière dont elles peuvent être contextualisées.

Cette riche expérience, qui pourrait en inspirer d’autres sur le continent où le problème des archives (photographiques aussi) est à présent crucial, se distingue également pour le dévouement et l’attention qu’elle porte, sans exception, à des ensembles de photographies que l’on pourrait qualifier de modestes. Ce qui importe dès lors c’est le comment, le pourquoi, dans quels contextes et pour qui, certaines images ont été produites, diffusées (ou pas), ceci bien plus que la recherche d’images exceptionnelles, ou formellement étonnantes.
Andrea, pouvez-vous rappeler les différentes phases qui vous ont amené à concevoir et lancer le projet « History in Progress Uganda »?
En 2001 et 2006, j’ai rendu visite à une amie avec laquelle j’avais vécu lorsque j’étais étudiante. L’une des premières choses qu’elle me dit alors – du moins, dans ma mémoire – fut qu’elle voulait aller en Afrique. Je n’avais alors, pour ma part, aucun intérêt particulier pour ce continent. En tant que photographe, j’avais besoin de comprendre ce que je photographiais mais je voulais aussi la voir là où elle voulait s’installer. Durant les deux visites que je lui fis en Ouganda, j’eus un choc culturel très fort. Je devais réfléchir à chaque pas que je faisais. Après le deuxième séjour, je pensai que je pouvais peut-être utiliser sur place mes compétences et connaissances en tant que photographe. Non pas pour dire quelque chose sur l’Afrique (ou, plus spécifiquement, sur l’Ouganda) mais pour essayer de comprendre mon choc culturel, la manière dont moi, avec mon parcours néerlandais, je pouvais être reliée à ce dont je faisais l’expérience.
Alors que j’étais en Ouganda en 2008 pour préparer la restitution d’un premier échange photographique entre scolaires aux Pays-Bas et en Ouganda dans lequel je collaborais, je fus présentée à Kaddu Wasswa. J’avais expliqué à son petit-fils, le photographe-artiste ougandais Arthur Conrad Kisitu, que j’étais un peu frustrée de ce à quoi je pouvais facilement avoir accès au sujet de l’historiographie de ce pays et que j’étais dès lors intéressée aux archives locales et aux images qu’elles pouvaient contenir, il me suggéra alors de rencontrer son grand-père. Il s’est avéré que Kaddu Wasswa a documenté sa vie très amplement. Une semaine après notre rencontre, j’ai démarré une maîtrise en études photographiques à l’Université de Leiden. J’ai obtenu le diplôme deux ans après avec un mémoire visuel intitulé The Kaddu Wasswa Archive, a visual biography (1). Pendant mes séjours en Ouganda pour travailler sur l’archive de Kaddu Wasswa, j’avais eu accès à de nombreuses autres archives que j’ai commencées à numériser en les photographiant. J’étais consciente que ces données numériques pourraient éviter que [l’information contenue dans] cette matière soit perdue mais elles n’auraient eu aucune utilité en restant confinées dans mon disque dur. Un disque dur de quelqu’un d’étranger à ce que les photographies montraient, la culture et le passé dont elles sont issues et un témoignage. Je décidai alors de les partager. D’une part, pour donner l’opportunité à un plus grand public d’engager un dialogue avec elles ainsi qu’avec les histoires qui y sont attachées et, d’autre part, parce que la plupart de ce matériel manquait de légendes et d’informations. J’espérais alors pouvoir en collecter par le biais de personnes ayant des connaissances à leur sujet. En parlant de tout cela avec un ami ougandais, nous décidâmes de commencer à partager ces photographies juste sur Facebook afin de voir où cela nous amènerait. Après cela, un site Internet (qui n’est pas encore aussi fonctionnel que je l’envisage) fut mis en place. Un an après, ce fut au tour de nos premières expositions d’être lancées.
D’où ces photographies proviennent-elles précisément ? La page Facebook du projet donne accès à une grande variété d’images en termes de sujets, genres, périodes et provenances. Certaines d’entre elles semblent s’apparenter à des photographies privées, tandis que d’autres sont issues des sphères officielles.
Sur la page d’HIP, il est possible de trouver des collections institutionnelles, familiales et personnelles. Nous nous sommes rapprochés de certaines d’entre elles de façon active, tandis que d’autres sont venues plus ou moins à nous. Des gens qui nous suivent sur Facebook nous ont introduits auprès d’autres personnes [détenant des archives], tandis que des amis nous ont fait part de collections qu’ils connaissaient.
Par exemple, l’archive de Musa Katuramu est la dernière à avoir été incluse dans le projet mais elle n’a pas encore été rendue publique. Je l’ai connue à travers un ami qui s’est trouvé assis à côté de son fils lors d’un voyage en bus entre Kampala et Mbarara. Ils se sont mis à discuter et le sujet du père photographe a été abordé, cet ami lui a ainsi parlé de « History In Progress Uganda ». Il m’a donné par la suite le contact du fils, je l’ai appelé : le reste appartient à histoire et fait partie de mon travail de scanne…
Musa Katuramu vécut de 1917 à 1986. Il venait de Toro, étudia la menuiserie au Makerere Technical College et devint enseignant au Mbarara High School. Mais, à côté de son travail principal, il construisit des maisons, eut une boutique privée de menuiserie et posséda un appareil (dont son fils s’en souvient comme d’un Kodak Brownie). Il fut donc, entre autres, le photographe local de Mbarara, et photographia ainsi des mariages et tout événement se déroulant dans son territoire natal autour de Fort Portal.
J’estime qu’il y a dans cette archive environ 1 500 négatifs, dont quasiment la majorité en 6×9 inches et réalisés durant quelques décennies à partir de 1940.
Ayant vu moults archives qui sont aujourd’hui dans le désordre et en très mauvais état, je suis très enthousiaste quant à cette collection et à son état de conservation. L’archive de Katuramu a été gardée dans deux tiroirs secs et sombres du salon de son fils. À mesure que j’avance dans mon travail de scanne, je tombe de plus en plus amoureuse de ce fonds !
Quels objectifs assignez-vous au projet ? Depuis que le projet a commencé, vos perspectives à son sujet se sont-elles modifiées ?
Elles se sont simplement accrues. Je fais ce que je peux et je verrai comment tout cela se développe à mesure que d’autres rejoignent le navire. C’est un outil de recherche et dans le contexte d’un monde globalisé, qui néanmoins essaie toujours de gérer ce que le colonialisme lui a laissé, il me semble important que chaque chercheur européen traitant/essayant de comprendre quelque chose au sujet de l’Afrique le fasse dans une transparence complète.
Ainsi, c’est cela que j’essaie de faire. Montrer exactement ce que je suis en train de faire, avec qui je suis en train de travailler, éviter tout mystère et programme caché.
Quelles sont les principales difficultés auxquelles vous avez dû – ou devez-vous – faire face pour mener ce projet ?
« History in Progress Uganda » est quelque chose de très important pour moi, ainsi j’y travaille tout naturellement. Nous sommes actuellement en train de chercher des voies pour financer le développement du site Internet/base de données et faire de la recherche à partir de collections individuelles.
J’ai beaucoup d’espoir pour qu’il n’y ait pas trop de problèmes à l’avenir et que tôt ou tard tout marche bien.
Une exposition de photographies issues du projet a été présentée à Kampala l’année dernière (2). Est-ce que cela vous a aidé à collecter de nouvelles informations ou d’autres archives à numériser ?
Pas vraiment. Quand bien même, ce fut agréable de ramener le données numériques dans le monde physique en réalisant des tirages de haute qualité à partir d’elles, et le public avec lequel j’ai échangé était très enthousiaste. Nous allons continuer à monter des expositions en divers endroits et pour des publics divers, on verra ce qu’il en sortira.
Cela signifie que les tirages d’origine (je veux dire, ceux contemporains aux prises de vue et au développement de leurs négatifs) sont aujourd’hui perdus ou qu’ils n’ont pas été gardés ?
Ils demeurent avec les propriétaires d’origine.
L’expérience, extrêmement riche, de ce projet pourrait en inspirer d’autres sur le continent où la question des archives photographiques, leur préservation, accès et documentation est un point critique pour mener de nouvelles recherches historiques, ainsi que pour articuler les dynamiques entre lecture du passé et enjeux présents avec des outils renouvelés. De ce fait, les aspects techniques et pratiques de votre projet peuvent aussi avoir un intérêt pour d’éventuelles revalorisations ailleurs : par exemple, combien de personnes travaillent à ce projet ? Et quels sont les moyens matériels pour mener à bien tout cela ?
Durant la première année (août 2011-septembre 2012), j’ai travaillé sur ce projet avec Rumanzi Canon. Au bout de cette période, il a décidé qu’il lui fallait se focaliser sur autre chose pour le moment. A partir de ce moment-là, j’ai fourni seule le travail et son financement. Jusque-là, j’ai eu la chance de pouvoir combiner mes voyages en (et à travers l’) Ouganda de manière à ce que cela devienne abordable de manière ou d’une autre. Un web designer ougandais a développé le site jusqu’à son état actuel. Le support moral de nombreux amis ougandais a été énorme. À la fois les visiteurs de la page Facebook que d’autres amis ont donné des conseils importants à propos de collections que nous devrions prendre en considération. Malheureusement la liste est à présent trop longue pour un premier suivi mais nous finirons par les parcourir toutes.
D’autre part, avec un architecte ougandais, je suis aujourd’hui en train de fantasmer au sujet d’une maison plus ou moins permanente et accessible de façon publique pour HIP mais ceci serait sans doute dans un futur plus lointain. L’anthropologue Richard Vokes, qui a (aussi) un long parcours d’engagement avec l’Ouganda, est monté à bord. Ensemble, nous essayons de développer une plate-forme de recherche et, pour cela, nous collaborerons avec le Makerere University Institute of Héritage Conservation and Restoration de Kampala et, peut-être, avec d’autres institutions ougandaises.
Envisagées aujourd’hui comme des documents possibles, le fait est : lorsqu’il s’agit de collections privées, les photographies demeurent des objets de souvenirs personnels et de mémoires. Négocier dès lors un accès approfondi à ces fonds peut s’avérer un processus délicat, spécialement lorsque l’on vient de l’extérieur. Enfin, partager ces photographies historiques sur Internet afin de les documenter est un pas supplémentaire, qui est aussi plutôt nouveau en Europe. J’imagine alors que vous avez été capable d’établir une relation de confiance avec les ayant droit de ces archives, que vos interlocuteurs ont pleinement compris l’intérêt de votre projet et ont été très ouverts aux nouvelles possibilités offertes par Internet.
Oui, ou du moins, je l’espère. Comme évoqué plus tôt, j’essaie d’être la plus ouverte possible. Je leur indique que je trouve important de partager leur matière, afin de créer une histoire plus variée. S’ils ne souhaitent pas publier leurs collections, ou seulement en partie, je respecte leur choix, bien sûr.
A côté de la documentation des images et de ce qui y est représenté, que pouvez-nous dire au sujet de celle des fonds pris en compte, envisagés comme des ensembles ? Jusqu’à présent, avez-vous collecté assez d’informations permettant de les reconstituer et de les placer dans un contexte historique plus vaste ?
Certaines photographies ont retrouvé un contexte à travers ce que HIP est en train de faire. Des personnes ont pu être reconnues, nommées. Certains événements ont pu être rattachés à des histoires. Beaucoup plus ne l’ont pas été mais maintenant que ces documents sont numérisés ils le pourraient. Il est désormais facile de les partager, de les montrer à des gens sur un I-pad, de tirer des épreuves qui peuvent être transportées. Encore une fois, lorsque nous obtiendrons des fonds pour approfondir la recherche sur ces collections, j’espère que cela sera développé davantage et que HIP pourra être utile à un plus grand public, ainsi qu’aux spécialistes universitaires. Quant à moi, j’examinerai les possibilités de récits basées sur la documentation biographique et en relation avec la mémoire collective de l’Ouganda dans le cadre d’un doctorat que je commence juste en tant que recherche artistique à l’Université de Leiden, aux Pays-Bas.

1. Ce travail a été publié : The Kaddu Wasswa Archive, Andrea Stultiens, Arthur C. Kisitu et Kaddu Wasswa (éditeurs/photographes), Rotterdam, post editions, 2010, 256 pages.
2. Du 25 août au 7 septembre 2012 au MishMash (Kampala).
Traduit de l’anglais (voir la version originale ici : http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=11428) par Marian Nur Goni

Pour plus d’informations :

Le site web du projet « History In Progress Uganda » :http://hipuganda.org

La page Facebook : http://www.facebook.com/HIPUganda?ref=ts&fref=ts

Le site d’Andrea Stultiens : http://www.andreastultiens.nl/index.php?w=1152&h=720

Expositions en cours :

– Andrea Stultiens: The Kaddu Wasswa Archive
Du 23 février to 8 septembre 2013
Long Gallery, Pitt Rivers Museum
http://www.prm.ox.ac.uk/kaddu.html

‘Sketching a Civilisation’, Rumanzi Canon & Andrea Stultiens ouvre le 4 avril à la Makerere University Art Gallery, Kampala.///Article N° : 11427

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Les images de l'article
Scrapbook XL extrait de l'Ham Mukasa Family Archive.
Ham Mukasa Family Archive - Daily Sketch, Wednesday, June 4, 1913.
Diapositive de projection, archive de la Gayaza High School - 32. Kamswaga King of Koki.
Diapositive de projection, archive de la Gayaza High School - 30. Making bridge over swamp.
Image extraite de l'archive de la famille Ham Mukasa - 'Martyrs' memorial and early converts'. Sans date, avec un tampon de la Church Missionary Society de London.
Image extraite de la collection de Michael Kibwika Bagenda.
Diapositive de projection, archive de la Gayaza High School - 3. Mission girls at Coast.
Image extraite de l'archive de l'"Uganda Protectorate Public relations Department".
Image extraite de l'album "Traveling to Kisubi" (collection des Brothers of Christian Instruction).





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