Corps, costumes et territoires dans Boesman et Léna

Avignon 2014

Les 20 et 22 Juillet 2014, le laboratoire SeFeA organisait son Université d’été des Théâtres d’Outre-Mer en Avignon : Poétiques de marronnage : de nouveaux territoires de création.
Dans ce cadre, Sylvie Pérault proposait une réflexion sur la symbolique du costume dans la pièce Boesman et Léna d’Athol Fugard mis en scène par Philippe Adrien.
La pièce joue jusqu’au 12 avril 2015 au Théâtre de la Tempête à Paris.

Avant la voix, avant le regard, avant le geste, c’est le corps du comédien qui interpelle nos regards et nos sens. Corps en scène, territoire délimité qui marque l’espace réel et l’espace poétique de ce qui va surgir devant nous et être raconté. Dans ce moment suspendu où l’incarnation va s’effectuer, le costume de scène constitue une écriture que nous déchiffrons sans peine et qui associée au jeu, accouche le personnage sous nos yeux de spectateurs- maïeuticiens. Le costume définit alors d’autres territoires : celui réel du corps vivant et celui imaginaire du personnage. La pièce Boesman et Léna(1) permet de comprendre de quelle façon le costume de scène agit sur nos propres réceptions et se constitue intercesseur idéal pour entrer dans le temps de la représentation.

 » Une recherche permanente sur fond d’espoir et de désespoir « (2)

Boesman et Léna est une pièce écrite par le sud-africain Athol Fugard, adaptée et mise en scène par Philippe Adrien. L’histoire se situe au temps de l’apartheid, ironie du sort : les comédiens et protagonistes sont noirs, l’auteur et le metteur en scène sont blancs. Mais le malheur, lui, n’a pas de couleur, pas de territoire particulier ni d’espace – temps délimités, au travers de cette histoire qui nous est contée, c’est n’importe quel couple et n’importe quel homme solitaire qui sont désignés. C’est aussi, expliquent les comédiens Nathalie Vairac, Christian Julien (ou Filip Calodat) et Tadié Tuéné, une possible allégorie des conséquences du Mondial 2014 au Brésil: 8000 familles pauvres déplacées pour l’obtention des terrains destinés aux stades, déplacements obtenus dans la brutalité et qui provoquent 400 morts, oubliés en faveur de l’attente d’un moment festif, loin de l’image d’Épinal qui accompagne l’évocation de ce pays.
Écrire et mettre en scène c’est aussi se révolter, dépasser l’impuissance que l’on ressent tous face aux tentes de fortune que l’on voit aux abords du périphérique parisien ou de la frontière métropole -banlieues, jouer c’est aussi s’engager. La grande pauvreté, l’errance et la violence qu’elle engendre appartiennent à une histoire universelle, malheureusement encore actuelle.

Le corps est un territoire qui s’exprime

De Boesman et Léna, on distingue d’abord les corps : corps courbés, corps fourbus, corps en fuite à la poursuite d’un rêve de liberté mais enfermés dans l’apartheid. Ces corps qui plient vers le sol évoquent l’effort des origines imposées aux noirs ainsi que l’obéissance des pauvres et des moins que rien. La cassure qui signale déjà la perte de l’humanité et l’oubli de l’homme debout, l’obéissance feinte, le dos et le séant qui prennent les coups, la reculade pour se protéger un tant soit peu.
Ce que nous voyons et qui déjà nous parle, c’est le corps du comédien intercesseur, qui en quelques instants sert de décor et déjà raconte. Et le personnage apparaît, avant que Léna ne pleure, avant que Léna ne crie. Un long cri inhumain qui met en son ce qui avait déjà été perçu, ceux-là sont entre deux mondes, entre l’homme et la bête. Il ne faudrait pas grand-chose pour qu’ils oublient leur humanité. Comme tous les Sans Domicile Fixe du monde, ils portent leur maison sur eux : chacun un sac qui courbe davantage les corps et qui montre que ces corps n’ont pas d’âge.

Le corps est donc un territoire qui s’exprime. C‘est alors que le costume de scène entre en jeu, égal d’une écriture car il est visible tout en enveloppant le corps-territoire, partie d’un tout car il témoigne d’une pratique scénique particulière. Le costume de scène est un terme générique – car il tient compte de tous les accessoires qui le composent et constituent parfois des extensions corporelles, ici la maison de fortune portée par l’un et par l’autre. Bien qu’étant artéfact, c’est lui qui amène par sa dramaturgie une perception nouvelle et propre à chaque spectateur.

Léna et Boesman : nég’ libres ou nég marrons ?

Les deux à la fois sans doute, car dans le dédale de leur souffrance, sans cesse ils reviennent au même endroit. C’est une histoire de maison. Que dire ? De bicoque, de cabane-planches détruite, malgré la vie de ses résidents, dans le but d’assainir. Comme si ceux qui habitaient-là n’étaient pas des êtres humains mais des nuisibles à repousser et à détruire aussi.
Alors dans la souffrance et l’impensable, il faut s’organiser, reconstruire, rêver en se cachant pour survivre. Couple chaotique qui cherche sa terre promise car le rêve permet de rester en vie et organise la survie. En fait, l’homme est content de la cabane détruite car cela lui donne le courage de partir et le choc de la destruction engendre une mince lueur d’espoir. La femme est dans un autre rêve, celui du foyer solide et dans cette misère qui écrabouille, dans la souffrance, il faut s’organiser à partir de rien.

Elle qui ne voulait pas partir est habillée dans des couleurs terre. La terre d’où elle vient et où elle aurait voulu rester, des dégradés de marrons différents. Ses chaussures sont percées, femme sans âge elle porte pourtant quelques éléments de coquetterie qui nous parlent d’un possible passé ou d’un possible futur : une grande fleur rouge posée là comme le faisait Billie Holiday, des restes de dentelles au décolleté, une mitaine abîmée en crochet qui nous rappelle que cette pauvresse a pu être désirable un jour. Elle porte la cuisine sur son dos, elle devient aussi la terre-mère nourricière car c’est elle qui partage lorsqu’un vieil homme noir les rejoint la nuit. Parce que la misère unit jusqu’au désespoir. Elle est Hottentote.

Lui est en vert et gris comme un militaire. Son costume et ses chaussures sont solides. Il porte à la fois la chambre sur son dos et l’espoir d’un ailleurs qui serait meilleur. Il est prêt à lutter et à se battre pour son rêve. D’où ces couleurs, même si pour l’instant, il ne sait que fuir et frapper Léna. Il a encore l’illusion de pouvoir y arriver, si seulement Léna ne criait pas sans cesse. Il est probablement bushmen, un homme des buissons et de la forêt d’où son nom.

Le troisième enfin est un vieux papa, un vieux si vieux qu’il peut à peine se déplacer, un moins que rien qui va pourtant rendre son humanité à Léna. Comme le chien qu’elle avait apprivoisé, qui la regardait et l’attendait. Pourtant, il parle un langage différent, peut-être est-il étranger, en tout cas, il a la peau noire comme eux. Outta est encore plus pauvre qu’eux. Ses vêtements sont élimés et déchirés, il n’a pas de chaussures.

 » Au théâtre, il faut savoir être mal mis et superbement habillé »(3)

« Au théâtre, il faut savoir être mal mis et superbement habillé » disait Zola lors de l’adaptation de L’Assommoir au théâtre. Le vieil homme noir a le corps courbé mais lui tremble de peur, de manque d’alcool ou de vieillesse , on ne sait pas. Il a l’hébétude de ceux qui se sont perdus dans leur propre vie. C’est un kaffir, un noir des origines. Mais Boesman n’en veut pas ! Se voit-il plus tard ? Léna partage parce qu’elle est la vie et la conscience, mais peut-on réellement marronner si on a conscience ? Même près d’une rivière pourrie, possible Styx de leur histoire délabrée, peut-on refaire le monde même momentanément ?

Dans la misère aussi, il y a des hiérarchies. Peu à peu, le corps de Léna se redresse et celle qui a partagé l’eau avec l’homme-esprit ose dire non. Elle ose symboliquement dire  » je suis d’ici et j’y reste , je ne pars pas plus loin « , héroïne grandiose et sans âge dans son accoutrement de pauvresse au théâtre, au théâtre où  » la pauvreté aussi doit être belle « (4) disait Bertold Brecht à propos de sa pièce Mère courage. Ici, Léna qui cristallise la pauvreté et l’exclusion du fait d’être noire, femme sans travail et sans logis, est superbe ; l’espoir n’a pourtant pas sa place à ce moment-là et cette déstructuration s’exprime aussi par la déstructuration des apparences, costumes de scène compris.
C’est le spectateur qui décide selon ses connaissances et sa culture. Le point de vue pessimiste entend la fin, la mort, le retour à la terre d’où l’on vient tandis que le point de vue optimiste espère les retrouvailles, l’accord de Boesman et Léna lesquels marquent le chemin vers la fin de l’apartheid, la fin possible de l’exclusion quel que soit le territoire.

(1) Boesman et Léna, d’Athol Fugard, Traduction Isabelle Famchon, Adaptation et mise en scène Philippe Adrien, Avec Nathalie Vairac, Filip Calodat ou Christian Julien, Tadié Tuene à la Chapelle du Verbe Incarné.
(2) Cf. Programme de salle.
(3) Zola Émile, L’assommoir au théâtre, 1881 www.cerpcos.com, textes fondateurs.
(4) Brecht Bertold,  » la création de costumes pour Mère courage  » in Petit organon pour le théâtre.
Le laboratoire SeFeA remercie la Commission Culture du Conseil Régional de la Guadeloupe qui a soutenu le projet, ainsi que La Chapelle Du Verbe Incarné, Le Théâtres des Halles, le Village du Off et leurs équipes pour leur accueil et leur disponibilité. Un grand merci pour leur accompagnement et leur confiance à Fely Kacy-Bambuck, Thérèse Marianne-Pépin, Manuella Moutou, Lorette Paume, Greg Germain, Marie-Pierre Bousquet, Alain Timár, Christophe Galent, Olivier Barlet et Annick Pasquet.///Article N° : 12390

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