Daddy Marotiana :  » Nous avions envie de primer une démarche, une singularité, une esthétique et de découvrir de nouveaux talents. « 

Entretien de Jessica Oublié avec Daddy Marotiana

Metteur en scène de théâtre de la Cie Angora, photographe et directeur d’une agence de publicité à Tananarive, Daddy Marotiana est l’un des deux directeurs artistiques de la 12ème édition du Mois de la photographie à Tananarive. Il revient sur l’histoire de cet évènement qui célèbre la photographie de Madagascar.

Comment est née l’association Tif image et quels rapports entretient-elle avec le Mois de la photographie ?
L’association Tif image n’est pas née d’une action philanthropique. Elle a été crée en 1993 par des photographes soucieux d’obtenir des réductions de coût sur les tirages et auprès des distributeurs de pellicule. A la même époque, il y avait deux associations de photographes dits de rues. Ils photographiaient à titre commercial des mariages, des baptêmes, des cérémonies pour les particuliers. Mais au sein du groupe, certains, déjà, aspiraient à autre chose. Progressivement, des photographes, des gens de lettre, des journalistes se sont regroupés autour de Tif image, au début, pour échanger et puis très rapidement dans le but de trouver une place à la photographie malgache sur la scène internationale à l’occasion d’évènements comme les Rencontres africaines de la photographie à Bamako. En 1994, guidée par des personnalités comme Pierrot Men et Maksim Seth, Tif image a donné naissance au premier Mois de la photographie à Antananarivo.
Le mois de la photo existe depuis seize ans et célèbre sa 12ème édition cette année. Que s’est-il passé pendant ces quatre années d’interruption?
Au départ de l’initiative, nous travaillions en synergie avec le Centre culturel Albert Camus qui était notre principal partenaire financier. Et puis, l’association a eu du mal à gérer la phase d’autonomisation. Les énergies se sont perdues. En 2004, certains membres se sont retirés du projet. Il fallait repartir sur de nouvelles bases et pour cela prendre le temps de les réfléchir. Et puis en 2005 a été créée la biennale Photoana par l’association Arasar dont la deuxième édition a eu lieu en 2007. Contrairement au mois de la photo, Photoana avait pour but de consacrer le travail des photographes de l’Océan Indien. Mais les membres du comité d’organisation n’avaient pas beaucoup d’expérience. La manifestation a été un vrai gouffre financier. Cela n’a pas amélioré l’image des photographes auprès des bailleurs de la place. Il nous a donc fallu nous mettre au vert quelques temps… Et puis, en décembre 2009, j’ai été contacté par le photographe Fidisoa Rasolonindrina qui avait lui-même été approché par l’association As’art. Leur projet était bien ficelé. Mais il leur manquait les partenaires financiers. Leur but était de faire revivre le Mois de la photographie. J’ai donc tout de suite eu envie de les épauler en me lançant avec eux dans cette nouvelle aventure.
A vos côtés au sein du comité d’organisation, Pierrot Men figure comme le Président d’honneur du Mois de la photographie. Quelle a été son influence dans l’organisation de l’évènement ?
Son influence a été primordiale ! Disons qu’il a été notre garant et que son nom a agit comme un gage de qualité au niveau des partenaires financiers. Il aurait été difficile sans budget et sans caution de proposer cet évènement aux entreprises tananariviennes. Mais Pierrot Men a bien voulu associer son nom à cette organisation. Depuis sa demeure à Fianarantsoa, il a prodigué des conseils avisés, nous a fait profiter de son expérience et a organisé des formations en photographie. D’ailleurs, deux des cinq lauréats du concours, Ramanatsitohaina Faliarisoa et Razafimandimby Hanitriniaina Rabetanety, sont issus de sa formation.
En tant que directeur artistique, quel regard souhaitiez-vous que le public ait sur la photographie contemporaine malgache ?
Seta Ramaroson, autre responsable artistique, Fidisoa Ramanahadray notre coordinateur et moi avions envie de découverte. C’est la première fois depuis le début de l’histoire du Mois de la photographie que les photographes sont invités à répondre à une thématique pour participer à l’évènement. Un appel à candidature portant sur le thème  » art urbain  » a été lancé au début du mois de mai 2010. Avant les photographes participaient à un sur la base d’une image ! Là nous avions envie de primer une démarche, une singularité, une esthétique et de découvrir de nouveaux talents. Pour cela, il nous fallait évaluer les dossiers sur la base d’une dizaine de photographies. Il y avait deux façons de participer à l’évènement, en répondant au concours ou en envoyant des photographies sur une thématique personnelle. En tout, il y a eu 53 candidatures majoritairement de photographes malgaches vivant à Antananarivo, Tamatav Tuléar, Fianarantsoa, Antsirabe et Nosy-Be Hellville. Et puis il y en a aussi eu quelques unes de photographes européens vivant à Madagascar depuis plusieurs années. On a sélectionné les dossiers sur la base des images sans les identités de ceux qui les avaient réalisées. Et c’est au dépouillement qu’on a vu que 90% des retenus nous étaient inconnus ! Bien entendu, il y a eu quelques belles surprises. Entre autres le reportage sur les mines d’Illakaka du français Franck Rémy ou les images virtuelles d’Andonavalona. Du coup, on a tenu à saluer l’effort général qui avait été fait en exposant plus de 50% des postulants. Les oeuvres de 28 photographes feront ainsi vivre le 12ème Mois de la photographie au Centre culturel Albert Camus, à l’Alliance française de Tananarive, à l’espace Rarihasina, au cercle germano-malgache, au Café de la Gare et à l’Hôtel du Louvre.
Le Mois de la photographie est-il consacré à la photographie malgache ou à la photographie à Madagascar ?
C’est clairement le mois de la photographie à Madagascar. En sélectionnant les photographies on ne savait pas si elles avaient été prises par un vaza [ndlr, un Blanc] ou un malgache… Donc nous avons jugé toutes les photographies par rapport à leur pertinence qu’elles avaient à être présentées au sein de cet évènement. C’est drôle, pendant la période de l’appel à candidature, beaucoup d’européens nous demandaient s’ils avaient le droit de participer à l’exposition. On leur a toujours dit que s’ils vivaient à Madagascar et qu’ils avaient fait des photographies de l’île qu’il fallait les montrer! C’est la photographie dans son ensemble que célèbre le Mois de la photographie. Celle qui est née de Madagascar, de ses couleurs, de ses particularités historiques, culturelles et sociales.
Le Mois de la photographie donne lieu à quatre formations. Quelles sont-elles ? Quel est leur objectif respectif ?
La première formation du 10 au 13 juillet intitulée  » Compact shooting  » est une initiative ancienne portée par l’association Sidina qui s’occupe des enfants déshérités en collaboration avec ATD Quart Monde. Le Hall de la gare de Tananarive présentera les photographies réalisées en atelier sous l’égide de Fidisoa lors de la Biennale jeunesse de 2007. Les deux associations conduiront cette année des enfants en train jusqu’à Behenjy, sur la route d’Antsirabe, afin qu’ils réalisent des prises de vue. Les apprentis photographes présenteront leurs travaux aux écoliers entre le 21 et le 30 juillet.
Le but est d’intéresser le jeune public à la photographie en le faisant participer directement à l’évènement. C’est également un renvoi implicite au nom de cette édition  » Sarnao  » qui signifie littéralement  » ta photo  » mais aussi  » recouvert « . En d’autres termes, il s’agit de  » ta photo qui est mise en boîte  » ou  » fais nous découvrir ton image « .
La deuxième formation du 12 au 17 juillet portera sur le traitement de l’image. Il y aura un module d’initiation et un module de perfectionnement à l’utilisation de logiciels comme Photoshop. Avec le développement du numérique, nous pensons qu’il est primordial que les photographes connaissent ces logiciels, leur fonctionnement et leur utilité.
La troisième formation  » Studio ambulant  » organisée du 14 au 17 juillet  n’est pas tant une formation qu’une performance interactive entre Jules Andrianarijaona, les photographes du Mois de la photo et le public. Jules Andrianarijaona, pendant quatre jours montrera comment il réalise des photographies d’identité avec sa chambre noire ambulante.
La quatrième relative au traitement du thème animée par le photographe français Philippe Gaubert et qui aura lieu du 19 au 22 aura pour but d’amener les photographes à plus de cohérence dans le traitement de leur sujet en privilégiant avant tout une démarche dite de singularité.
Il y a environ une vingtaine de partenaires à cet évènement. Pourtant, la photographie malgache peine encore à se faire un nom. Pourquoi ?
Nous autres photographes ne sommes pas méthodiques, nous ne travaillons pas assez, et puis comme tout le monde nous devons en plus faire face aux difficultés de la vie. Très souvent on se dit professionnel mais ce n’est pas la photographie qui nous fait vivre. Même Pierrot Men est obligé à côté de son art de vendre du matériel et de faire des tirages pour les autres. On ne peut pas à Madagascar pour le moment vivre de cet art là car il n’y a pas de marché, il n’y a pas de structure, il n’y a pas de cohésion d’ensemble. Du coup, les démarches les plus singulières sont isolées et ne profitent pas à la majorité. Pour que nos actions se pérennisent et que la photographie se développe il faut mutualiser nos informations, nos expériences, être moins nombriliste, penser à cette grande aventure à laquelle nous pourrions participer en intégrant le monde de la photographie internationale.
Comment imaginez-vous l’après Mois de la photographie ?
Pour le moment, il est un peu tôt pour faire un bilan mais ce qui est sûr, c’est que nous souhaitons vivement poursuivre le travail qui a été commencé depuis plusieurs mois avec l’Alliance française de Tananarive, la Délégation des Alliances françaises de Madagascar et la direction de l’Hôtel du Louvre. L’idée est de continuer, tout au long de l’année et jusqu’à la 13ème édition du Mois de la photo, d’organiser des formations pour stimuler la création photographique et de faire du Hall de l’Hôtel du Louvre un lieu permanent d’expositions individuelles et collectives. Nous tenons à offrir un réel accompagnement professionnel aux photographes que nous avons découverts en leur apportant l’appui nécessaire au développement de leur carrière.

Lauréats du concours « Art Urbain »
1er : M. Erick Ravelonarivo
2ème : Mlle Fandresena Ranaivo
3ème : M. Toky Andrianjafitsara
Antananarivo, Juillet 2010///Article N° : 9597

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