Dans l’atelier de Saïdou Bokoum

Les fils de Chaîne #1 : Terrain d'archéologie littéraire

Transmettre la résonance du roman Chaîne de Saïdou Bokoum paru en 1974 tout en en décryptant son écriture contextualisée, tel est l’objet de cette série d’articles qui lui est consacrée. Epuisé, l’ouvrage n’est pour le moment plus disponible. A partir d’extraits du livre, de la voix de l’auteur et de l’écriture documentée du chercheur en littératures francophones, Nicolas Treiber, Africultures explore la place de Chaine dans l’histoire de la littérature africaine contemporaine.

En préparant la rencontre, je pensais un peu à Salinger et aux myriades de reporters qui, par vagues, ont vu se briser sur sa porte close leur rêve de papiers. En ce mois de décembre 2014, à la terrasse d’un café de la Place Saint-André-des-arts à Paris, je m’apprêtais à voyager dans le temps, à rencontrer celui que je considérais comme un mythe. Pas un de ces anachorètes modernes qui, par dégoût, auraient rompu tout contact avec le monde, ni une de ces stars littéraires misant sur la rareté de leur parole pour mieux donner à lire leurs écrits, simplement un homme et un livre tombés ici dans l’oubli : Saïdou Bokoum, 70 ans, originaire de Guinée, écrivain, metteur en scène, enseignant, auteur d’un seul roman, Chaîne, paru en 1974 aux éditions Denoël. J’ai découvert le texte par hasard en suivant le fil thématique en pointillé passant d’Ousmane Socé dans les années 1940, à Camara Laye, Aké Loba ou Bernard Dadié dans les années 1950, puis à Cheikh Hamidou Kane à l’orée des indépendances politiques. Ce fil était tissé de la trame du vécu du migrant africain en France, le plus souvent étudiant, confronté aux affres de la vie parisienne, aux chocs symboliques et aux lignes de failles qui traversent la cartographie éclatée, les points de repères disséminés qui composent son univers mental en lutte contre la colonisation culturelle.
La supernova des années 1970
Chaîne m’a fait l’effet d’une bombe : un flash esthétique jetant une lumière crue de magnésium sur le Paris de la fin de années soixante. Ce livre marquait un tournant. La véritable entrée du personnage de l’étudiant africain sur la scène de la postcolonie. Les combats sociaux des immigrés du tournant des années 1970 étaient enfin replacés dans leur filiation coloniale. Image de l’autre, image de soi, structures sociales, système d’exploitation économique, culturelle, symbolique, tout cela était saisi d’un trait vif et précis, dressant le portrait des étudiants et des travailleurs noirs dans une France gagnée par le racisme, dans laquelle ils luttent sans sourciller pour la reconnaissance de leurs droits. Un récit de combat, un texte de combat. « Nous arrivons, nous les Tupamaros, les Kamikazes, les very black, les black lions, les black mustangs de tous les pays. Nous désertons les trous, les puits, les terrils du Sud, les mines, les corons, les ponts, les échafaudages des zacéléms du Nord. Nous, les rescapés des hécatombes, des catacombes, des gratins, des croûtons, des débris, et d’autres parures et atours délaissés des villes (1). » Et de surcroît visionnaire : « La France, c’est quelque part au pays de Japhet. Nous sommes en l’an de grâce 2017 de Nostradamus. Pourquoi 2017 ? Je n’en sais rien, sans doute est-ce un chiffre de la cabale. C’est une année grosse de conjonctions, mais aussi de distorsions. Tous les astrologues l’ont noté : 2017, une année noire.(2) » Il n’en fallait pas plus pour tenter d’en passer le flambeau. Car Chaîne, qui a frôlé le Goncourt en 1974, étonné la critique, est bizarrement presque absent des livres d’histoire. Le lire aujourd’hui, c’est comme entrer dans un appartement seventies dont la porte aurait été fermée depuis lors. On s’attendrait à y trouver pêle-mêle la poussière d’étoiles de mai 1968, des éclats de rires orange, les échos de la libération sexuelle, les espoirs et les désillusions des migrations postcoloniales des années Pompidou.
Chaîne concentre tout cela, la poussière en moins. Le texte n’a pas pris une ride. Nerveux, complexe, bourré d’intertextes, il mêle l’air d’une époque à la glaise des multiples références de l’auteur, de l’existentialisme à la mythologie de l’Afrique de l’Ouest. Démiurgique, il donne à voir les soubassements d’un monde, le nôtre.
Chaîne conte le récit bicéphale d’une errance et d’une reconstruction. Celles de Kanaan Niane, étudiant guinéen qui, après avoir essuyé les plâtres de la Cité universitaire de Nanterre, d’histoires de coeur ratées en goût prononcé pour les lieux interlopes, connaît la déchéance, frôle la mort, et ne devra son salut qu’à l’engagement artistique et politique, en réintégrant la troupe de théâtre fondée avec des amis à leur arrivée dans la capitale française, vers 1965 : le groupe Kotéba.
Je l’imaginais plus grand Saïdou Bokoum, en danseur élancé, comme son compère feu Souleymane Koly. Je l’imaginais plus vieux aussi. Ses yeux rieurs ont la clarté perçante de l’opale, et ça éclaire son visage, et ça contraste avec sa voix chargée de rocaille, comme un torrent qui se jette en bouillonnant dans la caverne de la poitrine. À peine le temps d’enclencher l’enregistreur pour saisir au vol le flot ininterrompu de sa parole et nous partons pour quelques heures, à déambuler dans l’univers mental de Chaîne, dans l’espace de Chaîne, dans ces rues où se jouent certains noeuds de l’intrigue de Chaîne : le Quartier latin.

De la critique comme manoeuvre militaire
Nous grimpons sur la butte peu après le Collège de France, rue des Carmes. Accroché à sa voix, je ne le quitte pas d’une semelle. Le micro dans la main gauche, marchant comme un crabe entre les passants, histoire de pas en perdre une miette. Kader, le photographe, nous suit de loin. On change régulièrement de trottoir en fonction des aléas de la foule. Curieux carrousel sur la rue des Écoles. Curieux attirail. Et Bokoum parle, parle, parle, enfile des chapelets de noms, et sa silhouette défile dans quantités d’images…
Nous montons la rue Descartes. Dans une tirade nerveuse de plaie mal cautérisée, il explique en deux mots le fond de l’affaire : pourquoi Chaîne n’a pas pris, et, malgré le choc à sa sortie, n’est pas entré dans l’histoire, ou si peu. Pourtant le livre avait bien atterri dans la liste du Goncourt ! C’est comme s’il avait sa place à deux chaises du bon Dieu. Alors quoi ? Sa parution avait bien un tantinet aiguillonné le landernau littéraire ! Donc quoi ? Qui a tiré le premier ?
Car ça a été un véritable tir de barrage cette affaire. La réception critique de Chaîne s’est faite en repoussoir, comme à la manoeuvre, mais c’étaient tout sauf des salves en l’air. Plutôt des rafales dans les jambes… Saluer la nouveauté pour mieux l’évacuer du champ de l’ancien, de la bonne vieille pérennisation rassurante des critères exotiques en matière de littérature africaine. Et, d’abord, dénier au jeune auteur la maîtrise de sa langue d’écriture. C’est ce qu’a fait Jean-Pierre Ndiaye à la sortie du livre dans Jeune Afrique : em> »L’élaboration de tout roman suppose que l’on possède ou maîtrise la technique de l’écriture de la langue dans laquelle on s’exprime. (…) Le roman est toujours une construction, une architecture. Dans Chaîne, le matériau va dans tous les sens. (3) » En gros, le tonus, la fougue, l’excès de Chaîne, le grand 8 permanent de la narration, la concaténation des chaînons – ceux qui, à la fois, nous relient et nous enchaînent – ne collaient pas aux chromos grossiers narrés dans le langage soutenu de l’Académie. Trop débridée la langue. « Chaîne ! chaîne ! chaîne ! ‘Monde’ ! Fête des bêtes de somme. Potlach de terre et de mortier battu dans la bouse des bovidés bandés au coeur de la chaîne en rut. Le centre est envahi qui se disperse. Condensation, point de non-retour ?. Déroulement de la chaîne. Derrière, devant, chaîne. Nouvel air. L’ère de Tierimundu qui emporte l’air empesté de la dernière étape : le quinternaire(4). » Trop audacieuse l’architecture et ce motif de la chaîne qui engendre les symboles et tend le monde de part en part. Trop dérangeante la thématique des conditions de vie des migrants africains en ce début des années 1970, au moment où l’État français s’évertue à contrôler ses flux migratoires en mettant un terme à l’immigration de travail. Et la critique, au paternalisme craintif et à la suffisance dédaigneuse, donne de la voix. Paraît même que l’un des journalistes tenant le haut du pavé de la colonne de droite d’un canard parisien aurait pointé le manque de densité des personnages secondaires. Un déficit de psychologie. Une faute de bleu en somme. Et hop, au poteau ! Ça vous fusille un auteur à Saint-Germain-des-Prés. Quant aux chercheurs de l’époque, ils auraient tout bonnement évacué le texte de l’histoire de cette jeune littérature qu’ils étaient en train d’écrire.
La généalogie d’un silence
Il s’agit de faire la généalogie d’un silence, d’un trou, d’un vide, d’un angle mort. Chaîne est une source oubliée. Une écriture ajustée à la vie dans ses syncopes, ses tourbillons d’angoisse et ses éclats de bonheur parfois si forts qu’ils sont aussi mortels que la dépravation à laquelle Kanaan a bien failli céder. Comme ce jour où le héros manque de se noyer alors qu’il prend un bain de soleil et de Méditerranée. Sauvé par son amoureuse, il est ramené sur la plage, étourdi de beauté, l’esprit toujours ailleurs, enfoui dans le chant des sirènes du passé. Chez ce personnage, le bonheur est parfois impossible, d’autres fois inattendu. Et pourtant il existe. Et pourtant il éclot. Comme une fleur sur un tas de fumier, dans la brûlure des gaz putréfiés et l’odeur lourde de la mort.
La Contrescarpe. Nous atteignons la petite place circulaire bordée de cafés. La nuit vient d’y tapisser ses ombres scintillantes. Les terrasses chauffées sont clairsemées. Un clochard avachi sur les pavés est en grande discussion avec le duo de flics qui cherchent à l’embarquer. Nous nous postons à l’écart, derrière un arbre, à l’angle d’une ruelle. Je comptais proposer à Saïdou Bokoum la lecture d’un passage planté sur « la Contre », comme il l’appelle, sans penser que nous nous trouverions, à ce moment précis, dans le coeur de Chaîne. Dans l’atelier de Chaîne. Là où sa plume a commencé à griffonner les pages blanches de son roman à venir.

(1) Saïdou Bokoum, Chaîne, Paris, Denoël 1974, p. 284.
(2) Ibid., p. 232.
(3) Jean-Pierre Ndiaye, « Des tripes et de la créativité », in Jeune Afrique, n° 718, 1974,p. 63, cité par Amadou Koné, « Des textes traditionnels aux romans modernes en Afrique de l’Ouest », thèse de littérature, université de Limoges, 1987, p. 369.
(4) Saïdou Bokoum, Chaîne, op.cit., p. 285.
<small »>à Souleymane Koly
à Ahmed Tidjane Cissé///Article N° : 13271

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