De l’art de manger des rois

Amadou Lamine Sall

Poète, lauréat des Grands Prix de l'Académie française
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C’est le temps des peuples.La démocratie est en marche. Pas celle théorique et trompeuse inscrite dans les Constitutions pour faire vitrine, mais la démocratie des peuples dont souvent une minorité politique, au nom du suffrage universel ou de la succession monarchique institutionnelle, hypothèque la liberté et le pain du plus grand nombre. Dans les palais désormais, la table est vite débarrassée et le sommeil des princes trouble. Le silence de la nuit est insoutenable aux tempes des rois. Ils savent combien ce silence peut être rempli de chaos. Il s’agit, et vite, de savoir déchiffrer les signes. Le droit d’ingérence démocratique devient l’honneur de l’ONU qui semble enfin se réveiller, une organisation souvent si lente au rebond, si ambiguë dans ses décisions au regard des intérêts des puissances qui capturent le Conseil de Sécurité. La voix des peuples semble pourtant avoir trouvé enfin un écho immédiat auprès de la communauté internationale, mais au nom de combien de sacrifices ? Les évènements en Libye en sont une douloureuse preuve. En Côte d’Ivoire, l’ONU a finalement levé la voix comme il convenait. La France a fait le reste. À sa manière. On ne pourra pas dire qu’elle n’a pas évité le chaos et le génocide à la Côte d’Ivoire. C’était là l’essentiel et non dans la polémique visqueuse d’une classe politique et intellectuelle ethnique et partiale. Le plus important était la sauvegarde des vies du peuple ivoirien. Larmoyante, lamentable et misérable, l’Union Africaine a fini, quand à elle, de reculade en reculade, à se dérober encore à sa mission.
Il est presque interdit aujourd’hui à un intellectuel africain qui tient à son honneur d’applaudir Nicolas Sarkozy. Son fameux discours de Dakar semble l’avoir rangé à jamais parmi les esprits les plus frelatés et les plus lapidaires de l’histoire. Il s’y ajoute que la France n’est pas belle en ce moment dans sa ligne droite vers les élections de 2012. L’élite politique y broie du noir, au propre comme au figuré. La France a pris goût à se faire peur elle-même. Pourtant, il faudra bien reconnaître au Président français son courage et son admirable engagement en faveur du soulèvement du peuple Libyen, même si certains observateurs pensent à une forme guerrière de repentir pour avoir osé recevoir le Guide Libyen en terre de France. Il reste probable que sans Sarkozy, la répression du Colonel serait allée jusqu’au bout, un Colonel qui, tout en ayant servi le terrorisme, a pourtant porté et défendu l’Afrique comme il a été rare de le faire. Paradoxe d’un homme enflé aux discours panafricanistes imparables.
Voir par ailleurs un Président français traînant derrière lui les États-Unis d’Obama prudents face à une attaque contre la Libye, n’est pas également chose courante. L’engagement guerrier des USA nous avait habitués à d’autres postures, mais chat échaudé craint l’eau froide. L’Afghanistan et l’Irak sont là. Le Président américain a déjà la tête dans son second mandat et la mort de Ben Laden une belle prise dans sa course à la Maison Blanche.
Espérons maintenant que l’ONU gardera le cap par sa formule de résolution sur la Libye, à peser sur toutes les dictatures dans le monde qui répriment et tuent leur peuple. Au regard de tous ses fous qui prennent racine au pouvoir, le droit d’ingérence démocratique devient le premier droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La vérité des peuples nous aura révélés jusqu’où pouvait conduire l’aveuglement des grandes puissances face à des monarques ingénieux et manipulateurs qui avaient fait de l’arme islamiste et terroriste le bouclier de leurs horribles exactions. Les rois sont nus. Tétanisées, les démocraties d’Occident et d’Amérique découvrent combien elles ont été abusées du fait de leur paranoïa islamiste. Leur maladie sécuritaire a révélé des puissances bien fragiles qu’on ne le pense.
L’année 2011 sera longue, très longue pour tous ceux qui ont pensé pouvoir tenir leur peuple dans l’étau. Les peuples finissent toujours par sortir « pour revoir les étoiles ». Nous assistons à un nouveau temps du monde. J’écrivais il y a bien longtemps que nous allions vivre dans l’avenir de profondes et surprenantes mutations sociales, culturelles, politiques et que les intellectuels comme les politiques n’en seront pas les seuls moteurs. Aujourd’hui, avec ce vent de liberté surgi de l’infinie injustice subie par des peuples déshérités, ce ne sont ni les intellectuels encore moins les politiques qui en sont les acteurs, mais des femmes et des hommes, nombreux, qui ont achevé de manger leur dernier doigt. Ce qui soulève les peuples, ce n’est point l’injure, mais la confiscation de leur dignité dans l’humiliation. Nous pensions autrefois que le silence des intellectuels constituait le marchepied des dictatures. Reconnaissons-le : les intellectuels, pour le plus grand nombre, ont failli. Ils ont troqué leur idéal et leur vocation au profit du capital ou d’ambitions démesurées, s’ils n’ont pas tout simplement « couché » avec le pouvoir. Ils ont par la même occasion parasité le concept de « société civile », jusqu’à le pourrir, le rendre suspicieux, le vidant de sa noblesse et de son éthique. Un vocable terrifiant est venu assassiner les tenants de la société civile : « encagoulé ». Tant mieux alors si les peuples prennent leur destin en main, larguant les intellectuels, parquant les politiciens. Nombre de religieux ont troqué eux-aussi leurs chapelets contre des billets de banque. Quant à notre cher pays, nous reprendrons l’initiative historique en Afrique si nous devançons nos rêves de révolutionner nos institutions républicaines. Il ne s’agit pas de jeter l’anathème sur le régime présidentiel qui, depuis Senghor, a été l’inspirateur de notre politique de développement. Tout est plutôt dans le choix et la nature des hommes qui nous gouvernent, sans tenter de nous blanchir nous-mêmes, car c’est nous qui les choisissons. Je tiens mon pays en haute estime et lui souhaite d’étonner le monde. Le Sénégal n’est pas un pays mort. Il peut s’adapter à de nouveaux paradigmes. Nous avons, depuis l’indépendance, cédé trop de pouvoir à la « tête » au détriment du « cou ». C’est le cou qui porte la tête et non le contraire. La démocratie comme le développement ont un prix. Le peuple, par sa qualité de vie et sa hauteur d’expression, en est le miroir et le baromètre. Bien sûr, ce n’est point à l’État de donner du travail à tout le peuple. Il doit le lui faciliter par un accès équitable aux richesses. L’État ne doit pas donner plus aux gouvernants qu’aux gouvernés. Ces derniers sont injustement installés dans l’épreuve et la pauvreté. Pour cette raison, il doit alors revenir à l’État d’entretenir au mieux le peuple qui lui donne sa légitimité.
Où en sommes-nous avec l’apport des hommes de pensée et de littérature ? Hélas, « la littérature reste dérisoirement insuffisante » face aux défis sociaux de nos peuples et comme poids électoral. Le président de la République confiait lors d’une entrevue avec des poètes, écrivains et intellectuels – les trois sont différents – à quel point il se sentait reposé en compagnie de ces créateurs et penseurs qui l’éloignaient de la furie carnivore de l’espace politique si fripouille. Et il ajoutait dans ce rire moqueur et contagieux qui lui est si propre : « Hélas, je ne peux pas compter sur vous seuls pour être élu, encore que je doute que vous votez tous pour moi« , ce qui voulait dire que la véritable majorité élective était ailleurs. Il assumait ainsi cette part de vérité qui l’a poussé obstinément vers le pouvoir, là où il tenait les moyens de ses rêves. Nous ferons le bilan plus tard, quand il aura refermé la porte derrière lui. Il sait qu’il ne refera pas mars 2001. On ne recommence pas humainement une telle page d’histoire, mais on peut la servir ou la trahir. Sans le pouvoir politique, il ne serait qu’un vain intellectuel avouait-il, sans aucune emprise concrète sur les défis réels du développement. Construire des routes, des ponts, des hôpitaux, définir une politique agricole ne relève pas directement des poètes, des artistes, des intellectuels, bien que cela puisse s’inscrire dans leur lutte, leurs œuvres et leur prise de parole au service de leur peuple. Le Président se déconstruit toujours à chaque fois qu’il est hors de son espace vital d’appropriation politique. Et on ne se déconstruit pas sans livrer une part secrète de soi aux autres. Aller vers des écrivains, des artistes, donne aux hommes politiques à gérer des rapports de séduction entre flattés et flatteurs. Ce qui est en danger alors pour les créateurs, c’est leur liberté d’expression qui doit rester sacrée. Les intellectuels ont ceci de particulier quant à eux, c’est de ne jamais accepter de faire partie de la « défaite collective d’un peuple », même s’ils cachent combien ils sont en constante « négociation avec leur vérité intime ». Mais la victoire des peuples en ce temps du monde n’est pas la leur !
En ce printemps des révoltes, ce qu’il importe finalement de retenir est admirable et terrifiant à la fois : le réveil des peuples et la convocation des rois à l’échafaud. Les procès s’ouvrent donc ou s’ouvriront inéluctablement. Les peuples ont déjà revêtu la toge. L’ONU a disqualifié les juges sous les ors. Quant à la Cour Pénale Internationale, elle n’aura même pas le maigre sourire de la Joconde !
Puisse Dieu laisser faire.

///Article N° : 10199

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