De l’oralité au théâtre : l’exemple de Berthilia pour le personnage d’Hermance dans Mémoires d’Isles d’Ina Césaire

Avignon 2014

Les 20 et 22 juillet 2014, le laboratoire SeFeA organisait son Université d’été des Théâtres d’Outre-Mer en Avignon :  » Poétiques de marronnage : de nouveaux territoires de création « . La comédienne Mariann Mathéus revient sur l’adaptation d’un récit oral à un texte écrit dans le cadre de la construction du personnage d’Hermance pour la pièce Mémoires d’Isles d’Ina Césaire.

Le quotidien des  » gens ordinaires  » fourmille de parcours exemplaires qui peuvent servir de matière à travailler pour la scène. C’est le cas de toutes les femmes que je veux nommer ici : Delphina David, Ginette Fergé, Berthilia Goram, Anne-Marie Guembé, Camille et Emilienne Laguerre, Victoire Lambourdière, Alice Salbert, Florence et Toussine Tougon ; grâce aux entretiens que j’ai recueillis, ces femmes ont apporté leur récit de vie à la construction du personnage d’Hermance, que j’ai eu la chance de créer au théâtre Victor Hugo de Bagneux (92) le 19 avril 1983 avec le Théâtre du Campagnol dans une mise en scène de Jean-Claude Penchenat avec pour partenaire Myrrha Donzenac dans le rôle de Aure.
Les circonstances de cette création ont fait que les figures convoquées pour ce rôle étaient toutes des femmes guadeloupéennes, femmes du peuple, citadines ou campagnardes. Tous ces témoignages après sélection, transcription, adaptation, ont fait l’objet de nombreuses séances de répétitions et d’improvisations afin de trouver la cohérence dans l’inscription du personnage d’Hermance.
Modalités et processus
Nous sommes tout d’abord partis du récit de vie de Berthilia, guadeloupéenne émigrée à Paris, et avons fait le choix d’une séquence que nous avons ensuite adaptée. Le passage de la langue du récit à la langue du personnage a représenté une véritable adaptation du parler de Berthilia et de ses propos pour les mettre dans la bouche du personnage d’Hermance dont les contours ont été posés, précisés et définis au préalable. Après cette transposition de mots et d’expressions, le personnage « Hermance » est apparu plus clairement comme possesseur d’une langue que nous avions créée et qui était adaptée à sa vérité, à son « caractère ».
Pour ce faire, toute l’équipe de création a été attentive aux multiples constituants de l’oralité : le vocabulaire – lexique – emprunts des langues à tons – interjections – le rythme, les rythmes – le tempo – pauses – silences – ruptures – la ponctuation les expressions empruntées au créole – les créolismes – la syntaxe ; tant et si bien que nous avons assisté à une poétique à l’œuvre : celle de la création de la langue d’Hermance pour la pièce « Mémoires d’Isles ».
Résultats
Pour illustrer la transformation des propos de Berthilia qui venaient « nourrir » le personnage d’Hermance, je vous propose de comparer les deux versions : le texte original de Berthilia puis la réplique d’Hermance.
1 – Récit de Berthilia enregistré par Luc Ponette le 25 mars 1981.
(archives personnelles)

Transcription :
B : Il faut pas rester sans causer, il faut causer.
LP : Vous m’avez dit que vous n’avez jamais été mariée ?
B : Oh ben pour le mariageu, yen a un monsieur qui vienne demande le mariage pour moi chez ma mère, ma mère… mais il n’a jamais parlé pour moi, alors lorsque ma mère me disait ça j’ai dit à ma maman, mais comment c’est pour vous ou bien pour moi – silence – Parce que si la personne, quelqu’un demande marier à une fille, vous voyez la fille d’abord, vous parlez avec la fille et si la fille d’accord il vous dit : mai-ai-ais oui mais c’est pas moi il faut parler avec ma mère o bek mon père… et comme lè mon père est mort j’ai troize j’en ai -ai cinq ans alors je connais pas mon père beaucoup mais ma mère il est mort en 69 alors donc je connais ma mère et je suis pas élevée avec ma mère j’ai ilevée avec la dame qui est mort là, c’été Léontine qui té son nom alors j’ai ilevée avec cette fille et m… j’ai dit… mais lorsqu’il est mort j’ai pas encore en l’âge de parler avec le monsieur, le moment que je parlais avec un monsieur, ma manman j’étais avec ma mère, le monsieur allait parler pour ma mère, ma mère vient me dire :
(forme dialoguée en style direct avec sa mère)
« Oh Berthilia tu sais le monsieur là il me dit il veut marier avec toi  » je lui ai dit : « mais si le monsieur il veut marier avec moi c’est avec moi pouy i parlé c’est pas avec vous, il faut me dire quelque chose d’abord si je suis d’accord je vous dis : manman mais tu sais yen a tel monsieur qui est parlé pour moi, vous me demandez quesque le monsieur vous dit, je dis : le monsieur me demande le mariage je ne sais pas s’il va marier mais c’est ça qu’il a dit voyez, mais c’est pas pour vous pour il parler avant c’est pour moi alors si c’est pour vous dites le monsieur MERCI ».
(pause)
LP : Vous n’avez pas voulu vous marier alors ?
B : Ah c’est pas voulu que je voulais pas me marier mais il est poursuivre à ma maman toujours et un jour il fait rencontre avec moi en sortant de la messe, alors il me dit : « Berthilia j’ai parlé avec ta manman pour toi et c’est ça que tu as répondu à la manman ? »
J’ai dit : « Mais oui si vous avez besoin quelque chose à me dire c’est moi pour parler, si je veux je vais vous dire oui, si je veux non, c’est NON », il dit : « Ah ben bon à partant d’aujourd’hui je vas parler pour toi je vous dis franchement j’ai besoin me marier je veux marier évek toi ! » j’ai dit : « je bien envie de me marier mais il faut arrêter de fumer parce que moi je n’aime pas l’odeur de cigarettes », il me dit : « Ah je peux pas en passer moi de cigarettes », j’ai dit : « Eh ben vous savez lorsque nous va marier… l’homme fait la femme, la femme fait l’homme – silence – alors ce que peut-être ça va arranger ».
2 – Extrait du texte d’Hermance, exemple de la scène de  » Mémoires d’Isles » inspirée par le récit de Berthilia
Hermance : « Moi je voulais bien me marier mais avec la personne qui sait me parler. L’homme fait la femme, la femme fait l’homme ! Avant que je me place avec Ferdinand, il y avait un Monsieur qui était après moi pour le mariage. C’était un homme qui avait honte. Il n’est pas venu parler pour moi d’abord, il est allé tout droit parler à ma maman. C’est elle qui m’a dit : « Cia ! Tu ne sais pas chère ? Ce monsieur là te demande le mariage ! » Je n’étais pas contente. J’ai dit à ma maman : « Je ne suis pas en âge de parler avec ce monsieur, alors ?… » Maman Da est allée lui dire : « Moi, je ne décide pas pour ma fille, Monsieur. Il faut parler pour elle ! » Celui-là avait tout l’air d’un grand bélévant !
Alors Monsieur vient me voir, bien gêné, en sortant de la messe. Quand il me parle, on dirait qu’il va tomber l’état, comme une femme en gésine. Il me dit qu’il aime me voir. Est-ce que je veux de lui comme époux ? Je lui ai dit : « Est-ce que vous fumez ? », parce que je savais qu’il fumait beaucoup. On m’avait déjà dit ça (elle jubile) ! Il m’a dit : « Oui ». J’ai dit : « Jamais je vais rester avec un homme qui fume ! » Il était dans une gêne ! Il a dit : « C’est difficile de s’arrêter pour une noce ». J’ai répondu : « Mais c’est comme ça que c’est ! » Pov diab ! (elle rit) Il avait un peu peur aussi.
De Berthilia à Hermance ou de l’oralité à la dramaturgie
Comme nous pouvons le remarquer la réplique d’Hermance montre la transformation de la langue de Berthilia par la condensation de ses propos, la suppression de certaines digressions et éléments tels que le passage sur le père et le fait qu’il soit mort quand elle était enfant, la conservation de traits d’oralité dans les exemples suivants :

 » Il n’est pas venu parler pour moi d’abord il est allé tout droit parler avec ma maman « …  » Je ne suis pas en âge de parler avec ce monsieur alors ?  »  » Est-ce que je veux de lui comme époux ? « 

La juxtaposition de ces deux textes fait apparaître comment le récit de Berthilia a inspiré et irrigué la réplique d’Hermance, comment la langue du « modèle » a transité par l’écriture vers celle du personnage de théâtre et permet ainsi de suivre  » mot à mot  » la poétique à l’œuvre dans la création de la langue d’Hermance pour la pièce Mémoires d’Isles.

Du texte à la scène, en ressort un personnage pas tout à fait fictif, une vraie figure qui accompagne une seconde voix dans la pièce. Il s’agit avant tout de voix qui se racontent et qui témoignent de l’Histoire par le biais de turpitudes intimes. Elles dressent le bilan de leur existence. Entre rires et larmes, ces deux destinées témoignent des réalités féminines antillaises retranscrites avec fidélité et empreintes du souffle de l’oralité, c’est-à-dire de celui de la Vie qui passe.

///Article N° : 12419

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