Derrière les barreaux, le rugissement de la panthère noire

Lire hors-ligne :

Un matin bruineux, le 13 septembre 1971, les troupes fédérales prennent d’assaut la prison d’Attica (État de New York) ; une prison qui rassemble 2200 prisonniers dont plus de la moitié sont noirs… Lorsqu’enfin la brume artificielle des gaz lacrymogènes se dissipe et que les premiers secours sont autorisés à pénétrer dans l’enceinte du pénitencier, on dénombre 43 morts et près de 200 blessés. Ainsi s’achève la brève expérience politique des insurgés d’Attica. C’est l’assassinat de George Jackson, un des leaders des Black Panthers, qui joue le rôle de détonateur dans ce qui demeure la plus importante révolte carcérale du XXème siècle (par son impact politique). La révolte d’Attica survient dans un contexte social et politique très agité : sur le plan intérieur, la contestation fait rage (mouvements d’émancipation noir, gay, féministe, contre-culture, pacifisme.) ; sur le plan extérieur, les États-Unis sont embourbés dans la guerre du Vietnam et bombardent secrètement le Cambodge. Cet épisode oublié de l’histoire du Black power donne matière à réflexion. Il se pourrait en effet qu’avec la criminalisation croissante des immigrés et le quadrillage militaro-policier des quartiers « sensibles » (Villiers-le-Bel, février 2008 : mille policiers et des hélicoptères déployés), la prison devienne en France un enjeu majeur des luttes pour la justice sociale et contre les discriminations.

« Si tu pousses la Panthère noire dans un coin, elle va tenter de fuir en passant par la gauche. Si tu la coinces là, elle va vouloir s’échapper par la droite. Et si tu continues à l’oppresser et à la pousser dans ses retranchements, tôt ou tard, cette panthère va sortir de là et va décimer quiconque l’oppressera. »
Huey P. Newton

Dans une scène célèbre de « Un après-midi de chien », un film de Sydney Lumet (1975), on voit la foule rassemblée autour d’une banque assiégée par des policiers prendre parti pour les braqueurs ; elle reprend en cœur le cri lancé par Al Pacino (un des hors-la-loi amateurs) « Attica ! Attica ! ». Ce cri, c’est le rappel d’un massacre d’État mais aussi la démonstration que l’illégalisme, le refus actif de la loi, peut prendre la dimension politique d’une contestation de l’ordre établi : dénonciation de lois et de pratiques racistes, exigence de justice sociale, volonté d’auto-organisation, de démocratie effective.
Animal factory
« Ce qui m’a frappé, peut-être avant tout, à Attica, explique Michel Foucault, c’est l’entrée, cette espèce de forteresse factice dans le style de Disneyland, où on a donné aux miradors des allures de tours médiévales flanquées de mâchicoulis. Et, derrière ce paysage plutôt grotesque qui écrase tout le reste, on découvre qu’Attica est une immense machine. C’est ce côté machine qui est le plus saisissant – ces interminables couloirs bien propres et bien chauffés qui imposent à ceux qui les empruntent des trajectoires bien précises, calculées de toute évidence pour être le plus efficace possible, et en même temps le plus facile à surveiller, le plus direct » (« À propos de la prison d’Attica », Dits et écrits). Par-delà le kitsch de son architecture extérieure, le pénitencier fédéral d’Attica apparaît d’abord comme une machine, une belle mécanique, quelque chose de froid, d’hygiénique, de bien organisé ; quelque chose de terriblement efficace comparé aux prisons françaises d’alors, ces lieux vétustes, décrépis et souvent d’une saleté repoussante.
Les couloirs d’Attica, ces segments de droites qui se coupent et se prolongent selon des trajectoires et des angles optimisés, assurent une circulation fluide et parfaitement régulée entre les quartiers d’hébergement (cellules) et de gigantesques ateliers : métallurgie, fabrication de matelas, confection de chaussures, etc. Le gouverneur de New York, Nelson Rockfeller, le petit-fils du célèbre milliardaire, a fait des prisons de son État de véritables camps de travaux forcés. Le salaire moyen d’un détenu tourne autour de 40 cents par jour. Cette surexploitation des prisonniers n’est pas nouvelle, elle s’inscrit dans la tradition des manufactures carcérales qui proliférèrent en Occident tout au long du XIXème siècle. L’introduction du travail dans les prisons obéissait à deux impératifs : il devait être à la fois élément d’équilibre budgétaire – de sorte que l’entretien du détenu coûte le moins chère possible au contribuable – et instrument d’éducation, de correction des détenus.
Les portes des cellules d’Attica sont constituées de simples barreaux : elles laissent filtrer en permanence la rumeur des âmes damnées, les pestilences de la ménagerie, les regards inquisiteurs des geôliers – aucune intimité n’est permise. Plus qu’une succession horizontale de longues tiges de métal, plus qu’une simple grille matérielle, les barreaux constituent une véritable grille de perception : une sorte d’incitation permanente, inscrite à même l’espace carcéral, à percevoir les détenus comme des bêtes fauves. Quand on place quelqu’un dans une cage, ce n’est certainement pas pour le réinsérer ou lui apprendre le respect de la loi, mais bien plutôt pour l’animaliser. Comme en témoigne le roman d’Edward Bunker, La bête contre les murs, l’exercice d’une violence domesticatrice et punitive exige l’animalisation préalable du détenu.
« Search and destroy »
« Jails are concentration camps » (« les prisons sont des camps de concentration ») peut-on lire sur certaines banderoles que des manifestants brandissent devant les portes d’Attica. La prison américaine assure vis-à-vis de la population noire une fonction d’élimination massive. Elle n’élimine pas physiquement (pas de manière directe) les Afro-américains mais réalise leur mise à l’écart radicale : c’est un instrument privilégié de ségrégation raciale. Il y a en effet une certaine continuité entre l’esclavage dont étaient victimes les noirs au 19ème siècle et leur internement massif au siècle suivant.
On ne peut comprendre la révolte d’Attica et sa portée politique sans se référer au contexte de quasi guerre civile dans lequel elle se produit. « On peut décrire le fonctionnement du système judiciaire américain comme une « mission de localisation et de destruction » (« search and destroy ») de la jeunesse noire » (Les prisons de la misère, Wacquant). Le harcèlement policier voire militaire de la jeunesse afro-américaine débute vraiment dans les années 60, au moment de la montée des mouvements d’émancipation noirs. Les assassinats politiques du pasteur Martin Luther King et de Malcolm X ne doivent pas faire oublier le fait que les membres du Black Panthers Party ont fait l’objet d’un programme de destruction systématique. Le cas de Mumia Abu-Jamal, ancienne panthère noire toujours coincée dans le couloir de la mort, témoigne de cet acharnement. Face à la brutalité policière et aux violences racistes, les Panthères Noires se considèrent comme des résistants : leur veste en cuir noire et leur béret font clairement référence à la résistance française. Sur le plan idéologique, ils puisent autant dans le livre rouge de Mao que dans l’existentialisme de Sartre ou Les damnés de la Terre de Frantz Fanon. Dans la pratique, ils mettent en place non seulement des groupes d’autodéfense armée (contre les violences policières) mais aussi toute une politique sociale et culturelle : des « programmes de survie communautaire », des services gratuits comme les dispensaires, les écoles, les transports vers les prisons, etc.
Devant le danger de l’émergence d’une vaste coalition de mouvements de gauche radicaux, en 1969, Edgar Hoover, le directeur du FBI, décrète le Black Panthers Party ennemi public numéro un et met au point une opération de contre-espionnage, baptisée COINTELPRO qui s’étend sur dix ans : des dizaines de Panthères sont tuées lors de fusillades provoquées par la police, des centaines de membres et de sympathisants sont emprisonnés. Par la force des choses, les Black Panthers seront donc en première ligne dans les luttes carcérales. « La lutte dans les prisons est devenue un front nouveau de la révolution » affirme George Jackson. Le cas de ce leader des Panthers est emblématique : condamné à vie en 1961 pour un vol de 70 dollars dans une station d’essence, George Jackson se forme en prison à la lecture de Karl Marx, de Frantz Fanon et d’autres penseurs. Les jeunes qui comme lui n’ont pu accéder ni à l’éducation ni à l’emploi, ceux qui ont été forcés à s’auto-éduquer en prison, il les appelle les « intellectuels du lumpenprolétariat » (chômeurs, délinquants, marginaux…).
Les prisons deviennent en effet pour les jeunes noirs américains de véritables centres de formation politique. Des livres comme le Manifeste communiste ou le Livre rouge de Mao sont réécrits à la main dans un langage simplifié et utilisés dans des groupes d’alphabétisation de base. Des journaux, toute une littérature de prison sont produits par les détenus ; on fait parvenir clandestinement les manuscrits à des éditeurs extérieurs. Le livre de Jackson, Les Frères de Soledad, circule de main en main dans les prisons américaines où on se l’arrache. La libération des esprits devient une arme contre l’oppresseur. Jackson met toute son énergie à faire en sorte que la mentalité des jeunes blacks paumés se transforme en mentalité de révolutionnaires, en conscience politique. « J’étais révolté. J’étais en prison et je regardais autour de moi pour découvrir quelque chose qui pourrait vraiment faire enrager les matons. J’ai découvert que rien ne les faisait autant enrager que la philosophie ». Le 21 août 1971, prétextant une tentative d’évasion, les gardiens de la prison californienne de Saint Quentin abattent froidement Georges Jackson.
Le dernier cercle de l’enfer carcéral
La mort de George Jackson suscitera dans l’ensemble des prisons américaines une vive émotion, un sentiment de révolte. Alors que cette mort est survenue en Californie, elle déclenche presque aussitôt une grève de la faim spontanée et massive dans la prison new-yorkaise d’Attica. Le 9 septembre 1971, les 1500 détenus du block cellulaire D décident d’aller plus loin en organisant une mutinerie : ils prennent en otage 40 surveillants et s’assurent rapidement le contrôle général des bâtiments. La situation dans le pénitencier fédéral d’Attica est depuis longtemps explosive. Attica, c’est le dernier cercle de l’enfer carcéral américain : surpeuplement, régime ultra-disciplinaire et punitif, conditions d’hygiène abominables, soins médicaux inexistants. Rapidement, les insurgés d’Attica s’organisent et rédigent un manifeste : « Nous, prisonniers d’Attica, cherchons à mettre fin à l’injustice dont souffrent tous les prisonniers, quelle que soit leur race, leur confession, leur couleur. La préparation et le contenu de ce document ont été établis grâce aux efforts unifiés de toutes les races et de toutes les catégories sociales de cette prison. Il est établi, et de notoriété publique, que l’administration pénitentiaire de New York a transformé des institutions initialement prévues pour corriger socialement des individus en ces camps de concentration que l’on trouve dans l’Amérique actuelle. Compte tenu du fait que la prison d’Attica est l’une des institutions les plus classiques de cruauté organisée exercée sur les hommes, la liste de revendications qui suit a été adoptée. Nous, les prisonniers d’Attica, nous vous disons à vous les bien-pensants de la société : le système carcéral que vos tribunaux ratifient est la grimace terrifiante du tigre en papier, du pleutre au pouvoir. Manifeste respectueusement présenté à la société à titre de protestation contre les marchands d’esclaves, abjects et corrompus (…). Nous essayons d’agir selon la voie démocratique. » Suivent 26 revendications concernant le droit à l’éducation, la journée de travail de 8 heures, les droits syndicaux, la possibilité de se doucher régulièrement, une nourriture digne de ce nom, l’accès aux soins, etc.
Un mouvement de soutien populaire s’organise alors à l’extérieur. Le Comité de Solidarité avec les Prisonniers, un groupe fondé par des jeunes pacifistes (contre la guerre du Vietnam), rassemble de l’argent et loue des cars pour que les familles de détenus puissent se rendre à Attica. Le Comité de Solidarité fait en sorte également que les détenus puissent bénéficier d’une aide juridique. Des membres du mouvement des droits civiques, des Black Panthers et d’autres groupes contestataires se rassemblent autour du pénitencier pour mener diverses actions : manifestations de soutien aux rebelles, sensibilisation de l’opinion publique, interpellations des hommes politiques. Des négociations sont prévues pour le 13 septembre, mais le jour J l’État envoie près de mille hommes – des fédéraux, des gardes nationaux, des sections d’assaut – qui par une opération coup-de-poing d’une extrême violence (armes automatiques, lance-grenades, hélicoptères) réussissent à reprendre le contrôle d’Attica. L’assaut fait 43 morts, dont dix otages, et 200 blessés. Les autorités pénitentiaires prétendent que les détenus ont égorgé les dix otages, mais les autopsies légales révèlent que les otages sont morts des suites des blessures infligées par les tirs des forces de l’ordre ; ce qui sera confirmé par la commission d’enquête McKay de l’État de New York.
Malgré sa répression sanglante, la révolte d’Attica provoquera une grande onde de choc (vague de révoltes) aussi bien dans les prisons américaines que dans les prisons françaises. « Donc, en juillet 1971, on permet aux détenus de lire les journaux. En septembre 1971, ils apprennent la révolte d’Attica ; ils s’aperçoivent que les problèmes qui sont les leurs et dont ils se rendent compte qu’ils sont de nature politique, et pour lesquels ils sont soutenus de l’extérieur, que ces problèmes existent dans le monde entier. (…) Cela a conduit à une forme de révolte totalement différente. En décembre 1971, deux mois après Clairvaux, deux mois et demi après Attica, quatre mois après l’autorisation des journaux, une révolte a éclaté à Toul, comme on n’en avait plus connue depuis le XIXème siècle : une prison entière se révolte, les prisonniers montent sur les toits, ils jettent des tracts, déploient des banderoles, font des appels au mégaphone et expliquent ce qu’ils veulent » (« Prisons et révoltes dans les prisons », Foucault). Certes, l' »Animal factory » américaine a réussi à éliminer physiquement George Jackson, mais son esprit et celui des Panthères Noires lui résistent encore…

– Quelques films autour d’Attica et du contexte politique de la révolte :
Black panthers, Agnès Varda (1968)
Panther, Van Peebles (1997)
Attica, Marvin J. Chomsky
Punishment Park, Peter Watkins (1970)
Un après-midi de chien, Sydney Lumet (1975)
– A lire :
À l’affût, Bobby Seale.
Les frères de soledad, George Jackson.
Panthères noires, Tom Van Eersel, éd. L’échappée.
We want freedom, Mumia Abu-Jamal, éd. Le temps des cerises.///Article N° : 7433

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Les images de l'article
Revue générale et fouille des corps.
"Cette espèce de forteresse factice dans le style de Disneyland" (Foucault).
L'arrivée de Bobby Seale, un des leaders des Black Panthers, à Attica.
Huey P. Newton, un des fondateur des Black Panthers, en guerrier serein.
Journal des Black Panthers.




Laisser un commentaire