Deux villes

De John Edgar Wideman

Amour et deuil chez Wideman
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Le dernier roman de l’Afro-américain John Edgar Wideman revient sur la violence fratricide entre jeunes Noirs.

Les romans de John Edgar Wideman suscitent l’admiration par leur écriture puisant dans le parler afro-américain et leur structure jonglant entre les époques et les lieux, les souvenirs et le présent. On retrouve dans Deux villes la même verve que dans le roman précédent Le Massacre du bétail (Gallimard, 1998) : une langue puissante et poétique, un travail constant sur la mémoire qui passe toujours par l’oral et non par l’écrit.
Après de premières pages déconcertantes, le récit devient plus lisible. Trois voix se distinguent : celle de Kassima qui a perdu son mari et ses fils, celle de Robert, son amant auquel elle se dérobe par peur de le voir mourir aussi, et enfin celle de M. Mallory, le voisin âgé de Kassima, photographe amateur. Comme Le Massacre du bétail, le roman est un chassé-croisé de ces voix qui s’interpellent, se chevauchent et s’enchevêtrent, produisant un effet de conversation continue.
Comme souvent chez Wideman, l’action se déroule dans le quartier noir de Homewood, à Pittsburgh, devenu un lieu presque mythique dans l’œuvre de cet auteur. Il en a fait le symbole de la malédiction frappant les jeunes Noirs qui tombent sous les balles de la police et de gangs rivaux. Cette guerre fratricide est chez lui un thème récurrent, déjà largement développé dans Le Massacre du bétail et Suis-je le gardien de mon frère ? Le climat de tension qui risque à chaque instant de basculer dans le drame est magistralement évoqué dans le chapitre « Partie de basket » : une unique scène – l’apparition d’un gang sur un terrain de basket – s’étire sur une vingtaine de pages, faisant planer une menace de plus en plus insupportable et culminant dans un coup de feu qui n’atteint, cette fois-ci, qu’un ballon.
Evoquer uniquement la violence à propos de cet ouvrage serait cependant réducteur. Deux villes est aussi l’histoire d’un amour hésitant entre une femme profondément marquée par le deuil et un homme qui ne croit plus vraiment à ce genre de sentiments. D’abord vécu comme la menace d’une nouvelle perte, cet amour finira par vaincre la douleur de Kassima : « Trente-cinq ans et en moins d’un an un mari mort en prison et deux fils tués dans la rue de toutes les tueries mais je suis là où je suis, là où j’aurais promis juré que je ne serais jamais, à aimer un homme et porter encore de la vie peut-être un jour en moi ».

Deux villes, de John Edgar Wideman. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Pierre Richard. Ed. Gallimard, 280 p., 145 FF.///Article N° : 1833

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