Dire l’Autre, regards malgaches sur le Comorien

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Approches de l’imaginaire reliant les Comores à la Grande île, Madagascar, si proche et si lointaine. Le poète Anssoufouddine Mohamed, membre fondateur du Collectif Djando la Waandzishi, explore en fragments le récit dressé par le cousin malgache sur ses concitoyens des îles Comores.

La légende veut que Madagascar soit une empreinte du pied gauche d’Adam, l’archipel des Comores et l’île de Nosy-Be les empreintes de ses orteils, terres siamoises entre dérive tectonique et violences volcaniques, niches secrètes des pleines lunes enchanteresses, au point que les marins des temps jadis, tombés sous le charme, se trompaient de trajectoire, de cap, et même de rivage. N’oublions pas que l’appellation de « Qomr » utilisée par les navigateurs arabes et dont découle le nom « Qamar » ou « Qomor » a d’abord servi à désigner Madagascar.
Proximité et fixité des lieux vont être de part et d’autre à l’origine de flux migratoires incessants. Ne dit-on pas que les proto-malgaches s’établirent d’abord aux Comores avant d’atteindre les côtes Nord-Ouest malgaches ? Et les équipées Betsimisaraka, écumant les côtes comoriennes à grosses caravanes de pirogues ravageuses ? Ces rois et ces reines pouvant s’appeler Ramanetaka ou Andriantsoly, érigeant domaine et royaume en archipel de lune, dans l’affolement d’un exil à la va-vite. Et l’aïeul antalaotre ? Flamboyance d’arabesques, magie et divination, émergeant des mers, érigeant royaumes et comptoirs…
Plus tard, vinrent les civilisateurs et autres émissaires de la bonne parole, raccrochant l’Archipel des Comores annexé à Madagascar. Madagascar et dépendances, disaient-ils alors. Leur projet était clair, simple et pratique : pressurer le maximum de sisal, de girofle, de vanille, de coprah, d’ylang, de sucre, de géranium, en construisant le moins de routes, le moins de ports, le moins d’écoles, le moins d’hôpitaux. Il était question d’une colonie de concentration. Et durant toute l’aventure coloniale, les écoliers comoriens se retrouvaient à Madagascar, à l’Ecole Régionale de Mahabibo, à l’Ecole Régionale d’Ananalava, au lycée Gallieni, au Myre de Villers. Les malades comoriens se soignaient à Girard et Robic, à Tananarive, la capitale malgache. Les Comores transvidées de leurs forces vives : des colonies de Comoriens engagés dans la culture de la canne à Sisimave, à Namakia, dans la confection de sacs de jute à FITIM, dans la manutention au port de Majunga, etc.
Les Comoriens à Mada, l’Archipel des Comores était alors délaissé, oublié du monde.
A la manière des Noirs vendant leurs frères aux négriers sous contrôle, le summum du génie conquérant fut de coaliser des Comoriens, des Sénégalais, des Maliens contre leurs cousins malgaches. A l’opposé, se rencontraient aux Comores mêmes des communautés malgaches d’un autre genre : grands lettrés, commis d’Etat, médecins, instituteurs, sages-femmes, ingénieurs, comptables…
Tout semblait ainsi bien campé pour que ce partage de l’espace et du temps affecte l’autre partage des imaginaires. Pour démêler la complexité des relations entre deux espaces juxtaposés, entre la grande île malgache et ses cousines comoriennes, nous revisitons (ici) au travers de certaines productions intellectuelles malgaches certaines perceptions symptomatiques du regard généré par ce fond de mémoire en partage.
Vue de l’autre, autres clichés
Le Comorien ? Une individualité au caractère trouble, vu de la Grande île. Apparition labile, frileuse, débordant de sortilèges dans ses malgachines pérégrinations. L’aura magico-mystique de son être hante l’imaginaire du Malgache. Traîne-misère ployant sous les clichés d’être inférieur, en attente de recolonisation, espèce digne de compassion, pauvre hère terrifiant dans sa maîtrise de l’occulte, nomade tapageur des mers indiennes, le Comorien, sous toutes les facettes possibles, perturbe son vis-à-vis malgache, qui en retient deux images presqu’antinomiques. L’une, dépréciative, renvoie à des préjugés. Quant à l’autre image, elle se rencontre chez des auteurs, qui ont eu à vivre aux Comores, allant jusqu’à se mettre dans la peau du voisin comorien, commettant des œuvres prenant fait et cause pour les misères de ce peuple.
L’évocation défavorable ou minorative du Comorien dans l’imaginaire malgache est ainsi loin d’être monolithique. Elle s’apitoie sur l’aridité de ces îles volcaniques, où même pour se nourrir les habitants guettent les boutres en provenance de Madagascar, remplies de victuailles de toutes sortes, et même de poisson sec, comme si, à la place d’un archipel des Comores cerné par les mers, il se serait agi d’une oasis enclavée au cœur du désert. Cette représentation d’un archipel famélique, nous la retrouvons déjà dans un roman du début du 20ème siècle, certes, avec un effet d’exagération :

« – Le revolver, Vazaha ! Prends le revolver ! Ce sont des Fahavalo.
Il s’agissait d’une bande de pirates comoriens, des bandits de grand chemin qui fuyaient la pauvreté de leur île…
– Elles sont où ces îles ? demanda Jean-Baptiste.
– Non, ce sont des rochers jetés dans la mer, sous un soleil de plomb… » (1)
Chez Andrianaly, ce poète déporté aux Comores, qui chante la beauté de Dzaoudzi, nous retrouvons, paradoxalement juxtaposé à son îlot-paradis, cette hostilité physique des îles :
« Tany marina karakaina
Lay tanana Jaojia
…
Hafanana lalan-dava
Ranonorana dia vitsy
Mihavasoka ny tava
Mahaketraka mihitsy
Ranomamy dia tsy misy
Oran-datsaka no alaina
Zay ilaina dia..indrisy » (2)
Entendons par là des terres désertiques, moroses. La pluie s’y fait rare. La chaleur suffocante. Y sévissent en permanence des vents. Secs. Poussiéreux. Poésie digne du Sahel…
Quant aux hommes, ils sont isolés dans quelques bicoques attenantes aux plantations des grandes sociétés coloniales, dans des quartiers ayant maille à partir avec une autre réalité malgache, celle de l’animisme, avec ses rituels et ses codes. Désorientés dans la vastitude du géant malgache, les hommes s’inventent des repères de toutes pièces pour exister. Ils s’inventent par exemple un patois expansif emmêlé de malgache, de comorien, de français petit-nègre et d’arabe marolaka. Le Docteur JB, artiste, le singe si bien :
« L’ami Boana Moussa,
C’est l’ami de mon enfance,
L’ami Boana Moussa il était dans la souffrance
…
-Monsieur Boana Moussa ! On vous accuse d’être un grand voleur, qu’avez-vous à dire ?
– Moi, moi, je ne suis pas un voleur missié le commissaire, tout le monde m’accuse : Boana Moussa est un voleur ! Boana Moussa est un voleur !
– Alors où as-tu l’argent que tu utilises tout le temps
-Io misy ndranahary manatitra vola amin’nakahy
-t’es pas fou ?
-tsy fou tsy adala fa io korana marina
– tu fais ta tête
– Zaho mbola ho avy my porter plainte missié le commissaire pacequé zaho fa menatra amin’ny tanana olo jiaby mivolagna, mpangalatra boana moussa, olo jiaby micontré zaho…
-zaho tsy mpangalatra olo jiaby mi contré zaho ata anao olo maventy amin’ny tanana my contré zaho, ata benginakahy very 12 personnes … » (3)
Pont de repère, fissure des ponts
Sorte de parias parasitant le paysage de la Grande Ile, les Comoriens s’agrippent aux symboles, aux marques distinctives capables de maintenir le cordon avec les îles natives, pour ne pas se noyer dans ces multitudes :
« La cinquantaine, vêtu d’un pagne décoloré et d’une veste aux manches décousues, l’homme était coiffé d’un bonnet blanc brodé. Cette coiffure traditionnelle des Comores lui servait à cacher une vilaine déformation du crâne…  » (4)
Dans des pages consacrées à Anjouan, le Malgache Ramamonjisoa illustre cette opinion pas très favorable des Malgaches, particulièrement ceux des Hautes Terres, à l’égard des Comoriens. Ces derniers sont désignés par un petit nom apparemment honorable : Dakôma, le préfixe Da- étant le diminutif de dada (papa), alors que le kôma n’est autre que la forme tronquée de kômorianina (Comoriens). En réalité, ce surnom est chargé d’ironie, car non seulement, les habitants des Hautes Terres n’apprécient pas les Comoriens, mais les considèrent comme un peuple inférieur (5). Ce petit nom, nous le retrouvons également dans une chanson malgache populaire des années 80, où Lolo Sy Ny Tariny entonne :
Par boutre,
Lekoma est venu hier soir
Au fond des cales, il n’a pas fermé l’œil
Il ne l’a pas du tout fermé
Le voici en quête de quoi subsister
Car invivable est son pays
Pays à la dérive
Pourtant là-bas à Dzaoudzi,
Lekoma était en passe de souveraineté
En passe aussi d’émancipation
Mais Ali Soilih est mort…
Dommage Ali Soilih est mort
Dommage…
Les îles Comores redeviendront
Colonies

Le voici à Majunga, Lekoma
A Majunga Lekoma négocie du manioc
La nuit tombante
Le voici vendeur des brochettes sur les trottoirs
La nuit tombée
Il fait gardien chez les Vazaha… (6)
Nous sommes alors aux années 80. A Moroni, Ali Soilih vient de mourir. Les mosquées y sont incendiées d’extase. Les mudiria (7) pris d’assaut par des lyncheurs. Le poète comorien Saindoune Ben Ali nomme cette jubilation collective face à l’effondrement de la révolution soilihiste dans Testament de Transhumance (8). Alors que nous nous consumons dans les scènes de liesse populaire, cette chanson aux mélodies plaintives, issues tout droit de l’imaginaire malgache, s’apitoie sur le sort du Comorien. En parfait Cassandre, Lolo Sy Ny Tariny anticipe déjà sur ce qui apparaîtra comme du « jamais vu », vingt ans après : une sollicitation effrontée de recolonisation. Cette fierté malgache, qui raille la frilosité, sinon l’infériorité comorienne, nous la notons chez Raharimanana, lorsqu’en pleine crise politique, le Cardinal, l’un de ses personnages, lance :
« Mais nous ne sommes pas aux Comores, que viennent tous les Bob Denard du monde, le peuple malgache saura les accueillir » (9)
Un passage dans le Bain des reliques de Michèle Rakotoson rappelle que ces relations peuvent aussi être tendues, à l’origine de tragédies sans nom :
« – Te souviens-tu des événements de Majunga ?
– Oui ! le massacre des Comoriens ?
– Un émissaire a été envoyé pour calmer la population
– […]
– Ce fut Kandreho. Il n’a rien pu faire, d’ailleurs. A son arrivée, il y avait eu deux mille morts. Depuis, il est remis en cause par sa tribu.
– […]
– Les corps des victimes s’entassèrent au pied d’un manguier, continuait Hery, le sang qui coulait se coagula rapidement. Les cadavres décomposés furent dévorés par les chiens, et l’odeur devint rapidement insupportable. » (10)
Les mêmes hostilités pour qui prendra le trône conduisant aux mêmes cavales, et les mêmes cavales menant aux mêmes itinéraires malgaches dans l’archipel, c’est un peu à la manière d’Andriantsoly fuyant la Grande Ile sur Mayotte, qu’en pleine crise politique en 2002, Raharimanana, dans L‘arbre Anthropophage, brandit cette coupure de L’Express de Madagascar :
« Ampy Portos, considéré comme l’un des plus durs de ses partisans, se tourne vers la mer, arraisonne un voilier et croit trouver le salut vers quelques îles accueillantes. Il aurait nagé vers les Comores ou Zanzibar qu’il n’aurait étonné personne… » (11)
Ce passage en est aussi un bel écho chez Rabemananjara, sur la fuite de Ramanetaka vers les Comores, il y a un peu moins de deux cents ans :
« Un autre cousin de Radama, le prince Ramanetaka, gouverneur du Boïna, a pu s’échapper et sauver sa vie en s’embarquant sur un boutre à destination de l’archipel des Comores, à Mohéli dont il est devenu le roi. » (12)
Dans ce même ordre de dépréciation et d’antagonisme, s’il est un fait récurrent, constamment retrouvé, surgissant par ressassement quasi-obsessionnel chez les Malgaches, c’est l’enrôlement des Comoriens dans la police coloniale, dans l’armée coloniale comme tirailleurs :
« Sur le bateau, il y avait déjà d’autres tirailleurs, des Somalis, des Comoriens, des Malbars ou des Créoles, gens que nous côtoyions à longueur de journée : policiers pour les premiers, négociants ou administrateurs pour les seconds ; gens qui, en vérité, n’étaient pour nous que les chiens de garde des coloniaux. » (13)
Ce passage de Nour 1947 illustre de quelle façon la rumination mémorielle d’une histoire aussi sanglante que celle de la colonisation, dans laquelle on retrouve l’image du Comorien entremêlé, va hanter et nourrir l’imaginaire malgache. Dans Interférence (14), Jean-Joseph Rabearivelo revient sur ces Comoriens se faisant passer pour des Indiens pour commettre les pires exactions. Dans Villa Vanille (15), roman néanmoins écrit par un non-malgache, mais nourri de l’histoire et de l’imaginaire malgaches, la figure du sbire comorien à la solde du colon est récurrente. Par le jeu de la fiction et de la plaisanterie comme mode d’évacuation de ce passé, Raharimanana désigne son personnage, le tirailleur, par un nom sonnant plutôt comorien :
« Tel Saïd El Badawi, qui, se suspendant sous les ponts, attendait le passage d’un convoi. Il surgissait de sous le pont et coupait brusquement les rangs des voitures, courant, bondissant, lâchant grenades et dynamites. » (16)
Celui par qui le malheur arrive :
Sur ces murs mitoyens de l’imaginaire indianocéan, le Comorien ne projette pas que maléfices, aridité et misère. Pour le Malgache, il n’est pas seulement cette pitoyable créature en instance de recolonisation ou ce bras armé du « Maître Civilisateur ». Sinon les siècles passés à écumer les mers ensemble, à mâtiner les peuples, à vouer un culte commun à l’anguille, à habiter le même monde invisible des trumba (17), tous ces siècles auraient été peu de choses. Ramamonjisoa le dit bien :
« Avoir des préjugés [envers le Comorien] reste l’apanage des seuls Malgaches qui n’ont jamais vécu aux Comores. » (18)
Il est vrai que des hommes de lettres malgaches ayant vécu aux Comores ont une tout autre vision sur la question. Wast Ravelomoria, directeur de l’Ecole Régionale d’Anjouan en 1913, a commis de son séjour à Anjouan une pièce de théâtre, Noro Kaïma. Cette pièce met en scène une histoire d’amour entre deux jeunes gens, Noro Kaima, fille de sultan issue de la lignée des Al-Madua, et Said Omar, un garçon de la lignée des Al-Masseli, deux groupes rivaux. Le dénouement sera d’ailleurs tragique, marqué par la mort du Sultan Abdallah, la prise du pouvoir par Said Omar. Selon les mots de Ramamonjisoa :
« En aucun moment, il ne fait allusion à l’idée d’un peuple comorien inférieur, au contraire, il insiste sur l’intelligence de ses personnages principaux (des Comoriens), il dépeint la société en ressortissant la gaîté du peuple, les couleurs vives des vêtements portés par les femmes. » (19)
Les chants qui ont agrémenté cette pièce restent encore célèbres dans les kalon’ny fahiny, chansons d’autrefois occupant une place importante dans des événements de la vie malgache aussi importants que le mariage, la circoncision et le retournement des morts. Il s’agit principalement de deux chansons : « veloma ry ilay Anjoany » et « veloma ô ry Said Omar ! » Cette dernière chanson relate les adieux d’une fille malgache se séparant de son prince charmant, comorien, qui l’a ignoblement trahie. Mais complètement détachées aujourd’hui de Noro Kaïma, la pièce originelle, ces chansons font leur petit bonhomme de chemin, au point de faire partie aujourd’hui du fond musical populaire des hauts plateaux malgaches. Elles produisent du paradoxe, en faisant planer dans l’imaginaire du commun des Malgaches des interprétations et des préjugés, sinon plaisants du moins hallucinants, sur les passions amoureuses entre jeunes comoriens et malgaches. Il n’est pas rare d’entendre une jeune fille malgache refusant les avances d’un jeune Comorien dire : « veloma ry Said Omar ! »
Autre histoire ? En 1916, à Madagascar, le procès de la Société secrète V.V.S (Vy-Vato-Sakelika/ Fer-Pierre-Ramification) prend fin. Plusieurs poètes malgaches sont déportés à Dzaoudzi, sur l’îlot-prison. Dzaoudzi, chef-lieu de Mayotte, la quatrième île des Comores. Ces auteurs produisent une poésie d’exil débordante de couleurs. Dans leurs rêves, ils se voient dans des navires voguant vers les terres natales, noyés dans leur mélancolie. Ils s’agrippent alors à l’îlot Dzaoudzi, terre-source de leur inspiration. Michel Radria fait d’elle un tableau aux peintures gracieuses, Ny Avana Ramanantoanina y chante la paix et le bonheur des habitants, Andrianaly, dont nous parlions plus haut, trouve des raisons de consolation à son exil dans la beauté de cette île. (20)
Nous le remarquons au travers du Prince Razaka, récit de Rabamananja, ces rapports peuvent être également intimes, prendre les allures d’une fraternité :
« Mon grand-père se leva, retira de l’une de ses armoires toute une liasse de vieux cahiers soigneusement ficelés et enfermés dans un sac en peau sèche de zébu : « regarde bien me dit-il, souriant, mais toujours grave : voici le trésor le plus précieux de la famille, le diary du prince Razaka. A partir de maintenant, tu t’astreindras à le lire et à l’apprendre par cœur comme le font exactement tes amis Cassim et Mohamed du livre que leur père leur confie tous les jours. »
Mes amis Cassim et Mohamed sont les enfants d’un grand commerçant anjouanais de Maroantsera, ami de longue date de mon grand père de Mangabé. Le livre en question devait être sans doute le Coran et le vieil anjouanais obligeait les deux garçons à réciter de mémoire des pages et des pages entières, et à chaque faute ou défaillance, le coupable reçoit un coup de bâton. » (21)
Revenu sur la trace des caravanes proto-sakalaves en quête de terres matricielles, c’est un autre contemporain qui, avec une nuée de mots venus droits de la nuit des légendes en partage, raconte. David Jaomanoro, qui, depuis quelques années, réveille l’autre « nous-mêmes » ensommeillé dans le pays Morima dans ses textes. Mélange de faits, références et mythes parlant aux deux rives, dans l’intime et la promiscuité du voisinage. Des génies sylvestres, fossilisés dans une sieste de mille ans, reprennent leurs esprits, s’agitent, se mettent à danser, peinturlurés de kaolin, à l’orée de Mhugani et Mhonkoni, le bois sacré. Nous descendons de nos Japawa. Mais à peine avons-nous touché terre que des fahavalo nous poursuivent. Ma grand-mère, tresses dénouées, coiffées à l’huile de coco, remet son salova, obnubilée par l’évocation de son aïeul N’joaty, dont elle avait oublié jusqu’au nom. Ma guivava, celle que nous avons finie par appeler ainsi en place et lieu de angovavy, ferme la porte du M’raba, la douche WC à ciel ouvert jouxtant le poulailler. Les enfants revenant du shioni, friands déjà de leur ampango, saluent à coup de kwézi, kwézi, leur père, un vieux comorien ayant passé 50 ans à Ambilobé. Il dit tangana tangana, sans jamais pouvoir dire correctement tanana. Il dit que lui, le vieux Amad, réduit à chasser des mouches au jour d’aujourd’hui, il était le boucher, le plus grand boucher d’Ambilobé. Et ma grand-mère qui sermonne le garnement dévorant son pango avec la main gauche : « la main gauche s’appelle kipotro, tu ne sais pas manger avec, elle est maladroite pour manger, c’est pour ça que nos cousins malgaches disent kapôtro de quelqu’un qui est malhabile… » (22)
Jaomanoro, avec tous ces mots désensevelis du plus profond du néant des imaginaires en partage, ne fait que surprendre « l’autre lui-même » enfoui en terre comorienne. Auteur en transit, pris dans le tournis des retrouvailles, il s’identifie sans complexe dans les reflets de l’âme commune, par effet de contagion. Il se laisse posséder par d’anarchipéliques obsessions, et trame par ressassement des mots bien nôtres, sur le quotidien des gens d’Anjouan sur l’autre île, Mayotte :
« Je suis une maudite petite Anjouanaise. Je n’ai rien à f… ici sur cette île. Le chien qui fouille les poubelles la nuit a plus de valeur. Je n’ai pas de papiers. Pas d’identité. Pas d’existence. Tout peut m’arriver. Je n’ai personne auprès de qui me lamenter… La police viendra prendre mon père. La police viendra me prendre, moi. Nous enfermera, mon père et moi, dans la boîte avant de nous renvoyer à Anjouan. Bien sûr, ma fausse mère donnera de l’argent à mon père pour nous permettre de revenir. Par kwassa-kwassa, ces barques clandestines qui, si elles ne périssent pas en mer corps et biens, seront interceptées par la gendarmerie, puis détruites. Si elles ne sont pas interceptées par la gendarmerie, un comité d’accueil nous attendra sur la plage ou nous aborderons pour nous violer collectivement et nous soutirer de l’argent. » (23)
Interrogeant la mémoire, Raharimanana, lui, affleure jusqu’aux strates enfouies des temps premiers. Il reconstitue les boutres de proto-malgaches en escale sur les îles de la Lune, le nom donné aux Comores par les anciens navigateurs arabes :
« Mais ils ont quitté Zanzibar, le MSS (le livre des Anciens) raconte qu’ils ont mis cap vers les Comores qu’ils appellent Mahory, c’est lors de cette traversée que le boutre de Ramakaro fut presque submergé… les Loholona en profitèrent pour concevoir une idée en vue d’éliminer les Antevandriaka, les Vohipatàka, les Antesalo ou les Antemasiry… ces gens que les Loholona voulaient éliminer faisaient partie en réalité d’une population noire et vaincue qui n’avaient qu’une vague idée de la religion musulmane. Les Loholona craignaient tant qu’ils se mutinent qu’ils préférèrent les abattre de suite. Ils les rassemblèrent sous le nom de ‘’Kafiry » ou cafres selon la pigmentation de leurs peaux ». (24)
Plus loin, il s’agit de « l’île de Saint-Laurent, Kumur ou Tinko, il existe là une île qui est grande, les Francs la nomment San Laurenzo, les Arabes la nomment Kumur… »
Embarqué dans ce va-et-vient de l’histoire, Raharimanana écrit :
« …
ils [les Malgaches]partirent avec des boutres razzier les îles voisines, firent alliance avec les sultans et ramenèrent des esclaves mozambiques, mahorais, makoa. » (25)
Selon la région de l’Ile où le regard se pose sur le Comorien, les choses peuvent différer, Ramamonjisoa dit :
« A Majunga et ses environs, lieu de prédilection des Comoriens depuis toujours, étant donné la distance relativement minime qui les sépare des Comores, les Comoriens y sont surnommés Ratalata (Monsieur Mardi), du fait que des boutres en provenance des Comores, avec à bord des petits et moyens commerçants, atteignent la côte majungaise un jour bien précis de la semaine : le mardi. Les demoiselles attendent alors avec impatience ce grand moment, parce que c’est une grande chance vécue comme une véritable promotion sociale de devenir la compagne d’un homme riche tel que Ratalata, peu importe s’il était marié chez lui. » (26)
Du primitif parasite au culte de l’anguille
La dualité de ce regard porté sur l’autre nous renseigne sur comment deux peuples voisins pour ne pas dire frères peuvent s’ignorer. Mais quelle lecture phénoménologique faut-il alors avoir de ce regard qui produit à la fois une image et son contraire ? Vu de l’autre rive, la perception de l’autre pourrait être déformée par les tribulations des histoires les plus enfouies, les plus refoulées, mais aussi par les histoires les plus communes, les plus quotidiennes. Dans ce sens, la colonisation semble avoir joué un rôle de conditionnement mental majeur, pour avoir fait des Comores un piètre appendice administratif de Madagascar. C’est ainsi que pour faire l’école, apprendre quelques métiers, se soigner, se nourrir, le Comorien devait littéralement dépendre de Madagascar. A ce statut d’individus déjà perçus comme parasites, primitifs, est venue s’ajouter l’histoire de la colonisation, qui a assombri encore plus l’image des Comoriens, en les enrôlant comme hommes de main dans les atrocités coloniales.
Par contre, le Comorien, côtoyé chez lui, dégage une image inverse. Sa perception par son vis-à-vis malgache change. Le Comorien redevient alors celui avec qui l’on partage les mêmes origines profondes, les mêmes cultes de l’anguille. Il cesse d’être cette forme de créature inférieure…

1. Michel Marty, L’île rouge, roman, Phébus 1994.
2. Fidèle Raharimanga, la nostalgie d’une île à l’autre : Madagascar et Mayotte, Etudes Océan Indien, 17,1994.
3. Docteur JB, Boana Moussa, chanson malgache dont voici la traduction :
L’ami Boana Moussa
C’est l’ami de mon enfance
L’ami Boana Moussa il était dans la souffrance…
– Monsieur Boana Moussa ! On vous accuse d’être un grand voleur, qu’avez-vous à dire ?
– Moi, moi, je ne suis pas un voleur Monsieur le Commissaire, tout le monde m’accuse :  » Boana Moussa est un voleur ! Boana Moussa est un voleur !  »
– Alors où as-tu cet argent que tu utilises à tout bout de champ ?
– Ça il y a un Dieu qui m’envoie
– T’es pas fou ?
– Ce n’est pas que je suis fou, je ne suis pas fou, mais il s’agit bien là d’une vérité
– Tu fais ta tête !
– Non je suis venu porter plainte Monsieur le Commissaire parce que j’ai honte, je fais l’objet des commérages au village, tout le monde le dit, Boana Moussa est voleur, tout le monde est contre moi…
– Je ne suis pas voleur tout le village est contre moi, même toi grande personnalité de ce village tu es contre moi, mes douze têtes chèvres sont égarées…

4. Ibid., référence n°1.
5. Nirhy-Lanto Ramamonjisoa, Anjouan dans la littérature malgache : « Noro Kaima », une pièce de théâtre de Wast Ravelomoria, Etudes Océan Indien, 29, 2001.
6. Lolo sy ny tariny, Lekôma, chanson malgache.
7. Bâtiments de la décentralisation, symbolisant le pouvoir révolutionnaire du président Ali Soilih.
8. Saindoune Ben Ali, Testament de transhumance, poésie, Komedit 2004.
9. Raharimanana, L’arbre anthropophage, Récit, Editions Joëlle Losfeld.
10. Michèle Rakotoson, Le Bain des reliques. Paris: Karthala, 1988.
11. Ibid., référence n°8.
12. Jacques Rabemananjara, Le Prince Razaka, récit, Présence Africaine 1995.
13. Raharimanana, Nour 1947, roman, Motifs n°168.
14. Jean Joseph Rabearivelo, L’interférence, roman, Hatier 1996.
15. Patrick Cauvin, Villa vanille, roman, Albin Michel 1988.
16. Ibid., référence n°11.
17. Esprits des morts sur le retour.
18. Ibid., référence n°5.
19. Ibid., référence n°5.
20. Ibid., référence n°2.
21. Ibid., référence n°11
22. Il s’agit d’un texte que nous avons concocté à partir des mots et des phrases relevant de l’imaginaire commun (italique), arrachés ici et là dans l’œuvre de Jaomanoro,.
23. David Jaomanoro, pirogue sur le vide, nouvelles, L’aube 2006.
24. Ibid., référence n°8.
25. Ibid., référence n°8.
26. Ibid., référence n°5.
///Article N° : 11653

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