« Entre le papier peint et le mur », photographies d’Hélène Amouzou

Entretien de Marian Nur Goni avec Hélène Amouzou.

Novembre 2010.
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Au printemps 2010, alors que j’explorais les rayons d’une librairie bordelaise, je suis tombée sur l’ouvrage « Entre le papier peint et le mur » de la photographe Hélène Amouzou. Coup de cœur immédiat pour un travail singulier, bouleversant, qui sonde avec une délicatesse infinie l’espace intime d’une femme (en exil).
Après moult échanges avec son auteur qui réside à Bruxelles, nous arrivons enfin à nous rencontrer dans un café de la rue Montorgueil pendant le week-end de Paris Photo. Rencontre.

Quelle est l’origine de ce travail ?

C’était en 2002-2003, j’avais connu une dame anglaise d’origine africaine dans l’église où j’allais : elle m’avait initié à la caméra vidéo, cela m’avait intéressé et j’avais commencé à filmer et à faire des montages. Je sentais que c’était quelque chose qui n’était pas loin de ce nous sommes, que tout le monde pouvait toucher à ce matériel-là et faire quelque chose avec. J’ai commencé à chercher une école où j’aurais pu entamer des cours. En privé, c’était un peu cher mais dans ma commune de quartier, je suis tombée sur un panneau qui indiquait : « Académie de dessin et des arts visuels » (1). J’y suis retournée à la rentrée et le directeur m’avait accueilli en m’expliquant qu’effectivement il y avait un atelier vidéo.
À l’époque, ma situation de séjour en Belgique était problématique : je n’avais pas eu la carte que je souhaitais prolonger. À un moment de ma procédure de demande d’asile, un courrier ne m’était pas parvenu, je n’avais donc pas répondu : ainsi, mon dossier avait été classé aux archives. J’ai découvert cela un an après, comme je n’avais plus de nouvelles, j’étais allée me renseigner pour savoir où ça en était. J’ai donc relancé le processus, même s’il était impossible de ressortir celui qui avait été classé… Pendant cette période, je me renseignais auprès des associations pour savoir ce que je pouvais faire. Un juriste m’avait accompagné afin de lancer une demande d’aide financière car, à un moment, comme mon dossier était déposé aux archives, je n’avais plus de logement ni d’aide. Cette demande ayant été refusée d’emblée par les services sociaux, on a dû aller au tribunal. Le tribunal a donné tort aux services sociaux : c’est ainsi que j’ai pu recevoir une aide financière malgré le fait que je n’avais pas un séjour effectif.
Je raconte tout cela pour expliquer mon parcours dans le contexte.
Comme j’avais cette aide financière et que ma procédure avait été relancée, je pouvais m’inscrire à l’Académie de dessin et des arts visuels. Lors de mon inscription, le directeur m’indiqua qu’ils proposaient également un atelier photographique et que, si cela m’intéressait, il était possible de suivre les deux.
La photographie, je n’en avais aucune idée précise ! Comme il me l’avait proposé, et comme je suis quelqu’un de très respectueux, je me suis dit : « Ce monsieur est gentil. Dans ma situation, alors que ma carte de séjour n’est pas valable, il m’a fait ces propositions… ». Il m’avait accepté. Pour moi, cela comptait beaucoup et je ne devais pas le décevoir. C’était déjà un engagement pour moi. Je ne comptais plus, mais je comptais aller au bout de cet engagement.
C’est ainsi que j’ai commencé l’atelier de photographie.
Au premier cours, il y avait beaucoup de gens, des jeunes, on était tous mélangés. Ce qui était impressionnant, c’est que tout le monde connaissait un photographe, ou bien avait déjà vu une exposition de photographie… Tous savaient ce qu’ils aimaient en photographie. On avait fait un tour de table pour nous présenter et moi, j’avais juste dit qu’on m’avait parlé de cet atelier et je venais voir ce que l’on y disait. J’étais très mal à l’aise. Je me voyais comme un spécimen qui n’a aucune idée de la planète sur laquelle il a atterri. Quelque part, pour moi, je ne méritais pas d’être là. Les autres personnes avaient des notions, des connaissances, quant à moi, je ne savais pas trop ce que je venais y faire mais, en même temps, je ne voulais pas décevoir ce monsieur qui m’avait proposé si gentiment cet atelier.
Donc, j’ai commencé à suivre les deux ateliers, vidéo et photographie.
La première année, j’ai un peu pataugé, je n’avais pas vraiment d’idées en tant que telles. Il y avait un thème de travail : l’autoportrait mais, jusqu’à ce moment-là, il était hors de question pour moi que je pose ou que je me retrouve sur une photographie. À la limite sur les photos d’identité, parce qu’on est bien obligé ! C’était quelque chose qui était hors de ma portée. Pendant l’année, je n’ai rien fait, je prenais ma fille en photo. Le prof n’était pas très content, il me disait que je pouvais mieux faire. À la fin de l’année, lors de l’exposition collective, je crois que j’avais trois ou quatre images qu’on avait essayé d’extraire parmi celles que j’avais réalisées (rires).
La deuxième année, le même thème a été repris…
Si cela était si dur pour vous, pourquoi décider de vous réinscrire en deuxième année ?
Tous les gens de mon cours étaient partis, je voyais que le groupe diminuait, je devais aller de l’avant. Aussi, en cours de chemin, ma situation ne s’améliorait pas : je n’avais pas de permis de travail, je ne pouvais donc rien faire. Je n’avais aucun moyen de faire autre chose que ces deux ateliers-là. Ces deux moments sont devenus une existence pour moi, ces trois ou quatre heures, un moment où il n’y avait plus d’interdits. Je sortais de chez moi. Je rencontrais d’autres personnes. Petit à petit, cela est devenu une lumière qui a commencé à m’éclairer.
Dans ma tête – c’était une construction -, je me disais : « pour ma fille, pour une fois, sa maman n’est pas à la maison à ne rien faire. Si je veux éduquer ma fille selon la façon dont je le souhaite, il faut que je donne l’exemple aussi ». En même temps, je ne pouvais pas travailler, je n’avais pas une activité où je me levais le matin, j’allais et revenais… Tout à coup, quand elle rentrait, je pouvais lui dire : « J’ai été au cours aujourd’hui, j’ai fait ceci, cela… ». J’avais quelque chose à lui raconter.
Les cours prenaient une place importante pour moi, dans ma vie de parent à la maison, cela a été un moteur pour moi, un moyen de pouvoir exister. N’ayant pas la carte de séjour, je m’étais retirée de la vie normale, j’avais peur qu’on me pose des questions, qu’on voit sur mon visage même que je n’avais pas les papiers, et que je ne travaillais pas. Socialement, je m’étais retirée de tout, même si je n’avais pas de difficultés à avoir des liens, à rencontrer et à discuter des gens – cela n’a jamais posé problème pour moi – mais, au fond de moi, je ne me voyais plus égale à l’autre personne que j’avais en face de moi. Je me sentais diminuée, quelqu’un qui n’était pas à sa place. J’avais peur d’entendre la question : « Hélène, qu’est-ce que tu fais dans la vie ? ». Cela me travaillait beaucoup. L’atelier devenait une échappatoire.
À l’atelier vidéo, je n’arrivai pas à voir ce que j’allais pouvoir faire… J’avais filmé ma fille qui suivait des cours de piano dans une autre académie, elle faisait également de la danse classique et c’est cela que j’ai montré à la fin de la première année.
La deuxième année, j’ai continué l’atelier vidéo, car je ne voulais pas décevoir ma fille, moi-même aussi, et le directeur de l’Académie. Comme ils avaient accepté de me réinscrire, je me suis dit qu’il ne fallait pas que je perde cette occasion-là car je n’en aurais pas une deuxième. Il fallait également que je permette à d’autres personnes dans mon cas de pouvoir avoir la même chance. Je suis quelqu’un qui pense beaucoup à ces questions, même si probablement cela ne sert pas à grand-chose… Il fallait que je fasse ce chemin-là, pour que le directeur n’ait pas à penser « de toute façon, quand ils viennent, ces gens ne vont pas loin ». J’avais un problème de culpabilité, il fallait que je garde le cap et que j’aille plus loin.
À la fin de la deuxième année, le disque dur sur lequel j’avais mis mon projet vidéo s’est endommagé, je n’ai donc rien montré. Tout à coup, je me suis rendu compte qu’avec la vidéo, on voit tout de façon très réelle. Pour moi, la vidéo, c’était trop joyeux, tout était très propre visuellement, cela ne correspondait pas à l’état dans lequel je me trouvais. Je me voyais une personne qui n’existait pas. Avec la vidéo, il faut faire du montage avec l’ordinateur, il faut couper ce qui n’est pas bien et le réajuster : ainsi, on fait quelque chose de bien, qu’on montre et les gens en sont très contents… Ceci alors que tout ce que j’aurais voulu mettre, c’était exactement ce qui n’avait pas été utilisé. C’est ainsi que j’ai commencé à penser que toute l’organisation que requiert la vidéo ne me convenait plus, alors que la photographie, cette chambre noire, je commençais à l’aimer ! Dans la chambre noire j’étais coupée du monde, je ne gênais plus personne, personne ne me posait plus de questions, je n’avais plus besoin d’aller vers des gens pour demander quoi que ce soit… En effet, dans la recherche de soutiens, ce qui est pénible et épuisant, c’est de devoir répéter son histoire chaque fois.
Je me rendais compte que la chambre noire était un monde à part, où je ne devais plus montrer une carte, et où je ne devais plus m’excuser. À partir de la deuxième année, en effet, on pouvait y travailler sans la présence du professeur.
Qu’est-ce qui se passait pour vous en deuxième année de l’atelier photographique où le thème de l’autoportrait avait été retenu à nouveau ?
J’avais commencé à me photographier de dos et, en même temps, j’avais photographié des femmes qui suivaient un atelier de couture dans une association. C’est cela que j’avais exposé lors de l’exposition de deuxième année. J’avais un peu avancé mais pas tellement au niveau de l’autoportrait.
À l’issue de cette deuxième année, il y avait un jury : son constat était de dire qu’on voyait bien que j’étais à l’aise avec ces femmes mais il n’y avait rien de spécifique, de personnel dans ce travail.
En septembre 2006, je me suis réinscrite aux deux ateliers mais au fur et à mesure, j’avais de plus en plus de mal avec l’atelier vidéo.
En photographie, un nouveau professeur était arrivé et il avait également voulu travailler sur l’autoportrait. À ce moment-là, je me suis dit qu’il fallait que je me lance ! Je ne me suis pas forcée. J’ai commencé à prendre mes mains, mes pieds, des photographies assez classiques où l’on ne me voyait pas. C’est cela que j’avais présenté au jury en troisième année, j’avais quinze photos, je crois. Il fallait également expliquer sa démarche au jury. Je ne voulais pas dévoiler qui j’étais réellement au fond de moi, je leur ai dit simplement : « C’est ainsi que je me ressens quand je suis toute seule chez moi, quand ça ne va pas, quand j’ai la nostalgie… ». À ma surprise, ils répondirent : « C’est étonnant d’être aussi franche, de dévoiler des choses que personne ne verra sur ces photographies ». Ils m’ont encouragé à continuer, et c’est comme ça que je suis tombée dans le piège de l’autoportrait !
L’année d’après, en quatrième année, j’ai « découvert » que, maintenant que j’avais touché à cet outil, je pouvais capter des moments importants et que je n’avais pas besoin de parler. J’avais pris goût à la photographie et je voulais continuer, mais je ne voulais pas que l’on me reconnaisse sur les images. C’était nécessaire pour moi. J’avais envie qu’on me prenne pour une personne « normale », sans devoir me classer vis-à-vis de ma situation, des papiers…
Je devais chercher un endroit pour me photographier. Ce n’est pas que mon appartement soit magnifique mais le mur y est rose : pour moi, c’était trop beau, cela ne correspondait pas à la personne brisée que j’étais. J’avais envie de trouver un endroit qui corresponde à ce que je ressentais au fond de moi. J’habite dans un immeuble où il y a deux étages : je suis au premier, au deuxième étage, il y a un grenier qui avait été habité et qui maintenant était laissé à l’abandon. Il y avait encore des meubles, une télévision, plein de bazar et un mur abimé…
Au début, j’ai débarrassé juste un petit coin et je me suis prise en photo.
Quand j’ai découvert ce mur, cela m’a donné l’impression d’être tombée sur quelqu’un qui avait la même histoire que moi. Cet endroit qui avait servi d’abri, tout à coup, il ne servait plus à rien. J’étais partie de chez moi voulant sauver ma vie pour aller quelque part où je n’existais même pas. Chaque fois que j’étais au grenier, je ressentais une sorte d’apaisement. J’ai commencé à me voir voyager dans ce lieu-là, j’ai commencé à y amener des valises, à construire des choses.
En effet, à un moment, je voyais tout le monde dans la rue une valise sur la tête : pas que des immigrés ! Chacun a sa valise sur sa tête qui est son secret, c’est ma vision.
Auparavant, j’avais trouvé une robe dans un magasin de vêtements : je la trouvais vieille coupe, et les fleurs imprimées me rappelaient le Togo, ce pays que j’ai quitté. Je l’ai utilisée pour une première prise, j’ai réalisé le développement et enfin, je l’ai montrée à mon professeur, Nicolas Clément, qui compte beaucoup dans mon parcours. De mon point de vue, il ne fallait pas que je mette des vêtements communs. J’avais besoin de quelque chose qui n’avait plus rien à voir avec l’actuel, j’avais envie du passé, et de faire ressortir l’effondrement que j’avais au fond de moi. J’avais juste choisi cette robe-là, sans arrière-pensées ou sans prévoir la suite. La robe, le mur… Mon professeur avait trouvé cette correspondance géniale !
Quels appareils photographiques utilisez-vous et comment procédiez-vous à la prise de vue ?
La deuxième année de cours, je me suis acheté un vieux Canon AE-1 24×36. Notre professeur nous avait parlé du format 6×6, j’avais essayé celui de l’Académie, ainsi que le trépied, et la cellule photoélectrique. On avait parlé également des sensibilités, j’avais plus d’affinité avec les basses sensibilités, pas plus de 200 Iso : 50, 100, 125 Iso. Avec les basses sensibilités, je savais que le temps de pose est plus long. J’ai essayé cela et j’y ai pris goût.
Je ne voulais pas qu’on me voie sur les photographies : en Europe, quand on n’a pas ses papiers, on n’existe pas, on est juste un dossier, on n’existe plus que pour soi. On est invisible et, en même temps, lisible. Je passe inaperçue, mais que voient les gens sur moi ? Est-ce que c’est la fragilité, est-ce que c’est la pauvreté ? C’est comme ainsi que j’ai commencé à me prendre en photographie.
Une fois que j’ai senti d’avoir fait le tour de la question avec la robe à fleurs, j’ai eu envie de me déshabiller. Je ne savais pas ce que cela allait donner, mais le fait qu’on ne me reconnaisse pas me donnait confiance.
En tant qu’africaine, il fallait déjà oser se déshabiller et faire des photographies…
Mais j’en avais vraiment besoin : c’était ma façon à moi de me délivrer, de crier, de montrer que je n’avais rien, que je devais rester dans l’ombre en tant que telle, que je souffrais et que, même si j’étais franche, la vie ne me permettait pas de m’épanouir.
J’avais beaucoup perdu, je m’étais repliée et je n’avais plus de bonheur. Je ne ressentais plus rien du tout en ce qui concerne la vie ou la lutte… J’en avais parlé à mon professeur. ainsi qu’à ma fille, qui m’avait traitée de folle. Elle n’était pas d’accord mais comme je maîtrisais les transparences, je me suis dit que j’allais essayer.
Pendant mes prises de vue, je ne préparais jamais rien à l’avance, j’avais simplement envie d’y aller. Donc, je prenais l’appareil, le trépied, et je montais au grenier. Je passais des heures là-haut, tranquille, sans personne, je faisais ce que j’avais envie de faire. Une fois que l’envie retombait, je remballais tout et je redescendais. Cela s’est toujours passé de cette manière-là. J’ai travaillé ainsi tout au long de l’année.
Une exposition de photographie « Corps et mouvements » devait avoir lieu non loin de l’Académie où je suivais mes cours, le directeur nous avait encouragé à aller demander à exposer pendant cet événement-là. Pour la première fois, j’avais osé aller voir l’équipe qui s’occupait de l’exposition. À ma grande surprise, l’équipe m’avait dit : « Hélène, on ne peut pas mélanger tes photographies avec celles des autres, on gâcherait ton travail. Si tu veux, on organise une exposition individuelle l’année prochaine ! ».
Et même temps, au Palais des Beaux-Arts avait lieu le concours « Poze II », organisé par Sony, autour de l’autoportrait. Mon professeur m’encouragea à aller les voir. J’y allai trois fois, sans pouvoir oser montrer mon travail, j’étais tellement intimidée… Les autres photographes venaient avec de grands tirages et ils savaient en parler ! J’ai enfin déposé mes tirages et, une semaine après, on m’a appelé pour me dire que j’avais été choisie comme lauréate ! Cela se passait en 2008. Ils avaient choisi dix photographies qui avaient été tirées sur aluminium et exposées tout au long de l’été dans le cadre de « L’Été de la photographie ».
En mars-avril 2009, comme promis, la Maison des Cultures et de Cohésion Sociale de Molenbeek, à côté de l’Académie, a exposé mes travaux. Un journaliste, Jean-Marc Bodson, que je ne connaissais pas, passa voir l’exposition et voulut faire un article sur moi. Ce monsieur est également commissaire d’exposition au Théâtre de Namur. Il me proposa d’exposer dans le centre à l’occasion de ses dix ans, d’octobre 2009 à avril 2010.
À ce moment-là, je ne m’étais pas encore débarrassée de cette peur d’exposer mes photographies… C’est dans le cadre de cette exposition que l’éditeur Husson (2) a voulu publier le livre.
Cette exposition à Namur a fait beaucoup de bruit en Belgique : la télévision, la radio, la presse en ont parlé. Ainsi, a commencé mon aventure.
Maintenant les gens me contactent, pour que j’intervienne dans les écoles par exemple… Mais je suis très claire : je ne veux pas prendre le chapeau de l’immigrée, j’ai simplement envie que cela puisse donner du courage, pour que d’autres s’engagent aussi dans un processus d’artistique, pour faire quelque chose dans leur cheminement… Il y a toujours des choses qui se créent.
Aujourd’hui, comment envisagez-vous la suite à donner à votre travail ?
Je n’avais jamais vu plus loin que le travail présent, j’étais à fond dedans et pour moi, j’avais encore beaucoup de choses à parcourir dans les autoportraits.
Du moment où ce travail a fait autant de bruit, j’ai été un peu embrouillée. J’ai commencé à me poser des questions. Si je fais ceci, est-ce que je ne l’ai pas déjà fait ?! Est-ce que je me répète ?
Aujourd’hui, je travaille sur le fait d’être femme, je travaille avec des ustensiles… J’ai aussi envie de parcourir la communauté africaine et de voir comment les autres personnes ressentent cette espèce de double identité, comment ils arrivent à combiner les deux, celle qu’on a ici et celle qu’on avait avant, avec notre éducation… Mais je ne voudrais pas juste faire des photographies, je voudrais nouer une relation avec ces personnes jusqu’au moment où elles soient elles-mêmes et que leur intérieur surgisse. Dans la suite de la même idée, je voudrais explorer le monde de nos enfants qui naissent ici de parents immigrés : qu’est-ce qu’on leur donne ? Par exemple, ma fille est née en Europe, elle n’est jamais allée au Togo et je vois qu’elle n’a rien d’africain, même si elle est noire… C’est quelque chose que j’ai vraiment envie de faire.
Ce qui est marrant, c’est que le jour d’ouverture de l’exposition à Namur et du lancement du livre, j’étais allée récupérer ma carte de séjour !
J’avais cherché cette carte-là et ce jour-là pendant dix ans. Elle n’était jamais venue. C’est quand j’ai laissé tomber, quand j’ai trouvé refuge dans mes images que, tout à coup, elle est arrivée ! Ce jour-là, j’étais tellement confuse, je ne savais plus si je me réjouissais du livre, de l’exposition ou de cette carte ! Encore aujourd’hui où j’ai ma carte entre mes mains, c’est comme dans un rêve, ce n’est pas encore réel.
Au niveau de la suite de mon travail sur l’autoportrait… Au départ, j’avais cette histoire douloureuse à laquelle je m’accrochais, c’était la source où je puisais le mal-être que j’avais en moi. Je vais continuer à travailler et on verra la suite. Si jamais j’ai l’occasion de rentrer en Afrique, j’aurais envie de confronter ces deux identités-là…
Vous participez à la première édition de l’exposition-vente de l’Espace Op à Bruxelles (3), vous y présentez le travail d’autoportraits ?
J’essaye de rajouter de nouvelles images que j’ai faites mais quand j’en propose un choix, les « décideurs » restent toujours sur les anciennes images, ceci alors que j’ai fort évolué…
J’ai même osé faire des photographies en couleur où je me sens un peu vulnérable si je puis dire, parce que tout à coup, j’amène le regardeur à découvrir le grenier : on y voit tous les détails. Ce travail suit toujours la même logique : je travaille sur la transparence mais le fait que le mur soit en couleur, que tout soit aussi beau me déstabilise. Il faut dire que je n’en ai pas fait beaucoup. Sur vingt-cinq images de la série, je n’en ai que deux en couleur.
Mon problème avec la couleur vient aussi du fait qu’une fois que j’ai réalisé les prises de vue, je ne participe plus vraiment au processus : je dois les amener au laboratoire pour le développement et les tirages. Je dois laisser à d’autres le soin de finir le travail.
En juin dernier, j’ai eu une exposition dans le cadre du festival « Couleur café ». J’avais de grands tirages d’un mètre sur un mètre – c’était la première fois que je voyais mes images en si grand ! -, que c’était agréable d’entendre les gens s’interroger sur le procédé de travail : « c’est de la sur-impression ! », « Non, elle a utilisé plusieurs négatifs »… Il y avait beaucoup de monde et je ne pouvais pas parler à tout le monde. Mais c’était un plaisir de voir que les gens s’arrêtaient sur les images et discutaient de cela…
Aujourd’hui, l’exposition a fait son chemin et je sais que je dois entreprendre des démarches mais cela me pèse, c’est très prenant et j’ai envie de continuer à travailler, ne pas faire que du commercial : la création, c’est ce que je trouve de plus naturel et facile pour moi.
L’exposition est pour moi un moment de partage, non pas pour qu’on me connaisse ou pour qu’on me découvre : moi, qui croyais que ces photographies ne sortiraient jamais de mes cartons, je vais pouvoir les montrer et les montrer aussi peut-être à ceux qui croient que l’art n’est pas donné à tout le monde ou bien pour que c’est pour une certaine classe sociale. On a tous quelque chose d’artistique en nous. Je ne veux pas parler que de la photographie, ce peut être écrire, chanter, faire du théâtre, même cuisiner chez soi, cela peut servir… Quand on se replie, quand on abandonne tout, s’il n’y a pas quelque chose qui motive, c’est difficile.

(1) [http://users.skynet.be/academie]
(2) Voir le site de l’éditeur : [ici]
(3) Exposition « Collectif de jeunes talents » – Marché de la photo 2010, du 17 au 19 décembre 2010. Vernissage le 16 décembre à partir de 18h.
Voir le site : [http://espaceop.be/]
Pour plus d’informations, visitez le site de[Hélène Amouzou] ///Article N° : 9845

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© Hélène Amouzou, Entre le papier peint et le mur.
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