Exposition Terre Noire : « Les œuvres des artistes africains doivent pouvoir être abordées sous l’angle de l’histoire de l’art »

Entretien de Virginie Andriamirado avec Agnès Delannoy

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Inscrite dans le cadre de  » 2007 L’Afrique en Yvelines « , l’exposition Terre Noire présente les tendances actuelles de la sculpture africaine. Déroutante pour certains, audacieuse pour d’autres, elle fait dialoguer des œuvres d’artistes contemporains africains avec celles des peintres symbolistes et nabis dans un lieu chargé d’histoire.
Fait suffisamment rare pour être souligné, elle est aussi l’occasion d’ouvrir les portes du musée à des artistes africains, le plus souvent ignorés par cette institution. Rencontre avec Agnès Delannoy, conservateur en chef du Musée Départemental Maurice Denis, maître d’œuvre de l’exposition.

Terre noire présente les œuvres de 27 artistes africains dont onze du Zimbabwe. Comment s’est opérée la sélection ?
Nous souhaitions initialement avoir une représentation plus large du continent africain. Mais nos contraintes budgétaires et les difficultés à obtenir certaines œuvres nous ont empêchés de réunir autant d’artistes que nous l’aurions souhaité.
La présence de nombreux artistes du Zimbabwe peut sembler un peu disproportionnée, mais elle s’explique aussi par le fait que nous avions prévu d’installer des œuvres dans le jardin et qu’il nous fallait des sculptures qui puissent être exposées en extérieur. Les sculptures de pierre du Zimbabwe comme celle de Collen Madamombe s’y prêtaient.
Cela dit, j’ai l’impression que malgré ce que l’on pourrait considérer comme un manque ou un déséquilibre, cette exposition donne à un public peu familiarisé avec l’art contemporain – et encore moins avec l’art contemporain africain – une idée de la créativité et du foisonnement de la création contemporaine en Afrique
Quel a été votre fil conducteur dans le choix des artistes ?
Nous sommes un musée voué à Maurice Denis, Claude Debussy et aux artistes symbolistes et nabis de leur époque.
Nous ne sommes, a priori, jamais appelés à travailler sur l’art contemporain, ni, à plus forte raison, sur les écoles étrangères. L’an dernier, le Conseil Général des Yvelines nous a demandé de participer à l’opération « 2007 l’Afrique en Yvelines ».
Nous n’avions rien dans nos collections qui nous permette de nous rattacher de manière un peu censée et actuelle à ce sujet. Nous avions bien quelques aquarelles de voyages en Afrique du Nord datant de la fin du 19e mais rien de pertinent pour répondre à la demande du Conseil Général. J’ai donc pris le parti d’inviter des artistes contemporains originaires du continent africain. J’ai choisi d’exposer des sculpteurs de manière à ce que leurs œuvres puissent se glisser dans nos collections sans nous obliger à décrocher les collections exposées, ce que nous ne pouvons pas faire.
N’étant pas habituée à travailler avec les artistes africains, comment avez-vous procédé ?
J’ai commencé par faire de nombreuses recherches sur Internet et j’ai consulté beaucoup de livres et de catalogues d’expositions. N’étant pas du sérail  » africaniste « , j’ai été amenée à constater qu’il y avait des sortes de chapelles, des collectionneurs, des galeries, qui défendaient tel artiste ou tel courant.
Je ne pouvais donc pas faire ce qui me semblait initialement logique, à savoir m’adresser à un commissaire d’exposition extérieur. J’ai eu envie de choisir les œuvres moi-même, d’associer les choses de manière peut-être un peu surprenante par rapport à ce qui se fait d’habitude, mais je voulais qu’elles soient plurielles.
Réunir dans une même exposition des gens comme Ousmane Sow, Sokari Douglas Camp, Aboudramane, Mickaël Bethe-Salassié ou Dominique Benhura peut surprendre les  » initiés  » car rien ne relie ces artistes. En soit, ce sont des expressions complètement différentes tant par l’esprit, les matériaux et les sujets. Mais c’est ce bouillonnement qui justement m’intéressait.
Les contraintes budgétaires m’ont obligée à rechercher des œuvres déjà présentes en Europe. J’ai dû renoncer à certains contacts à cause de cela. Je me suis également limitée à un certain nombre d’œuvres pour ne pas saturer l’espace du musée.
Dans la plupart des cas, j’ai eu envie de montrer plusieurs œuvres de chaque artiste. J’aurais pu me contenter d’en montrer une ou deux, mais, pour certains artistes, comme Aboudramane et Etiyé Dimma Poulsen, j’ai vraiment eu le sentiment qu’il fallait créer un groupe pour donner une idée plus forte et plus authentique de leur travail. Cela me paraissait indispensable pour montrer la force de leur démarche
Vous avez sélectionné des  » pointures  » aussi diverses que Ousmane Sow, Kingelez ou Sokari Douglas Camp. Il y a parfois dans le milieu de  » l’art contemporain africain  » des expositions de réseaux. Ce qui n’est pas le cas chez vous…
Ma découverte de ce domaine m’a donné une certaine audace et m’a permis de sélectionner des artistes sans être prisonnière des écoles et tendances habituelles. Certaines personnes que j’ai sollicitées pour obtenir des œuvres me disaient qu’il fallait que tel artiste soit présenté avec tel autre. Cela n’entrait pas dans le sens de ma démarche.
D’une certaine façon, cette inexpérience du milieu m’a permis de rendre compte, avec une certaine liberté, de la diversité de la création contemporaine africaine, même si cette exposition n’a bien sûr pas l’ambition d’être exhaustive.
Quant aux  » pointures « , ce n’était pas dans mon rôle ni dans mes compétences d’aller dénicher des génies méconnus. Dans les objectifs de la manifestation départementale, il fallait des œuvres qui soient déjà connues.
Dans votre présentation de l’exposition vous soulignez : « les artistes africains d’aujourd’hui sont les pionniers de l’art contemporain. » Est-ce vraiment comme cela que vous avez ressenti les choses en découvrant leurs œuvres ?
Oui, parce qu’ils sont amenés, quelque part, à réinventer à leur tour leur propre cheminement, à reprendre des questionnements qui sont à la fois bien à eux et qui, en même temps, nous remémorent les aventures qui ont été un peu celles des nabis à leur époque quand « ils secouaient le bourgeois ».
En 2003, j’avais organisé une exposition Maurice Denis au Japon. Sur place, j’ai visité des quantités de musées et j’ai découvert les revers du japonisme, c’est-à-dire l’influence de l’art occidental sur les artistes japonais et comment, à un certain moment, ils se sont mis, en ayant intégré les influences occidentales, à refaire quelque chose de japonais mais de complètement différent. Et je trouvais cela prodigieusement intéressant.
En travaillant sur Terre Noire, je me suis rendue compte qu’il y avait d’un côté énormément de gens qui ont encore une vision un peu  » ethnique  » des arts africains et de l’autre, les grandes collections d’amateurs internationaux fortunés, mais souvent avec un point de vue très pointu, très sélectif, voire très restrictif. Et ce n’est pas ce que je voulais montrer dans le cadre de cette exposition. Il me paraissait important de rester ouvert.
Comment réagit votre public habituel face à cette exposition ?
J’ai été assez étonnée mais il est à la fois surpris et conquis. Il s’attendait à voir des confrontations brutales qui auraient pu heurter ses habitudes mais, même s’il y a des œuvres, fortes, parfois dures, parfois brûlantes, j’ai essayé de les placer de telle sorte que leur implantation ait un sens dans le musée. Et une grande partie du public semble les recevoir ainsi.
Je sais que certaines personnes ne comprennent pas tout l’intérêt de ce qu’une manifestation comme celle-ci peut apporter à un musée monographique. Mais si on ne veut pas que ce lieu devienne un mausolée, il faut lui apporter du mouvement et l’ouvrir de temps en temps à des publics différents. Cette exposition nous a permis d’accueillir un autre public. Certains viennent exclusivement pour les œuvres des artistes africains et ne se seraient pas déplacés pour les nabis.
Dans le placement des œuvres, avez-vous toujours eu en tête le souci de leur mise en écho avec les collections du musée ?
Certaines œuvres se sont d’emblée imposées aux côtés d’autres. Il y a parfois des associations qui peuvent sembler évidentes dans la rencontre des thèmes qu’elles suscitent comme celle entre la Scène familiale d’Ousmane Sow et les toiles de Maurice Denis (Les Pèlerins d’Emmaüs) et d’Armand Devallières (Un Christ à la colonne) qui dialoguent autour de l’aspect sacrificiel.
D’autres, comme les figures verticales d’Etiyé Dimma Poulsen, sont associées aux figures d’Emile Bernard, de Maurice Denis et au portrait de Verkade. Parfois, il y a quelques petites provocations comme celle de Chef en tenue européenne, la sculpture de Jack Akpan, représentant un homme en costume-cravate, tenant un livre rouge à la main, présentée dans la Chapelle du Prieuré. Il a une telle expression de dévotion qu’il a l’air d’un paroissien et il m’est apparu logique de le tourner vers l’autel alors que le petit livre rouge n’est pas un missel.
La femme africaine de Sokari Douglas Camp intitulée Teasing suicide est une œuvre douloureuse qui représente une femme enfonçant un fusil dans sa bouche. Elle est placée à côté d’une toile de Henry Rysselbergh. C’est le Portait d’Alice Seth, une belle jeune femme de la bourgeoisie française, élégamment vêtue. L’association de ces deux œuvres fait écho à tout ce qui oppose ces deux femmes mais aussi à tout ce qui, d’une certaine façon, les rapproche. Peut-être une idée de la féminité…
Avez-vous choisi les œuvres des artistes africains en fonction de celles présentes dans le musée ?
Non, pas réellement. L’intégration s’est faite après. Je connaissais évidemment par cœur la collection du musée. Il suffisait que je laisse le sujet dormir au fond de mon esprit pour que les solutions apparaissent d’emblée. Les choses venaient généralement d’elles-mêmes.
J’ai pris les pièces d’Ousmane Sow qui me paraissaient pouvoir s’intégrer dans les collections du musée avec lesquelles elles pouvaient avoir un rapport assez fort. Après c’était très simple de les mettre dans les salles. Les œuvres d’Aboudramane par exemple, qui travaille sur l’espace intime, je ne savais pas initialement s comment j’allais les placer, mais c’est venu tout seul parce que nous avons aussi dans nos collections des œuvres qui évoquent des lieux, des habitations.
De même, une partie du jardin du musée a toujours été, dans la propriété de Maurice Denis, un jardin potager familial, parsemé d’arbres fruitiers. Dans le fonctionnement du musée, c’est souvent un endroit où les mères viennent avec les enfants. Ça m’a paru normal d’y intégrer des figures féminines comme celles de Collen Madamombe ou de Joe Big Big, proches du quotidien.
La taille imposante de certaines œuvres, comme celle en pierre de Collen mais aussi les matériaux utilisés comme le métal chez Sokary Douglas Camp, Ndary Lo et les frères Dakpogan, prédisposaient certaines pièces à être exposées dans le jardin.
L’installation Asoebi de Sokary Douglas Camp, représentant des femmes paradant dans des costumes colorés, taillés dans le métal, s’est très vite imposée pour être installée dans la partie arrière du jardin, au cœur d’une fontaine. Elle redonne d’ailleurs vie à ce lieu, habituellement un peu délaissé par les visiteurs. Les femmes de Sokary sont vêtues de couleurs gaies (vertes et roses). Mais elles travaillent très dur et s’endettent parfois pour acheter des costumes de parade dont l’acquisition se fait aussi dans la sueur, le sang et les larmes, suggérés par l’eau qui coule de la fontaine.
La présence de ces œuvres ne heurte pas celles du musée où elles se révèlent parfois les unes aux autres. En théorie ce n’était pas évident…
J’ai essayé de provoquer un respect réciproque entre les œuvres. On peut, si l’on veut, y ajouter une approche intellectuelle, mais c’est avant tout une approche sensible. Je me suis lancée là-dedans avec une belle inconscience et malgré quelques moments d’angoisse, le montage de cette exposition a été un grand bonheur et l’occasion de belles découvertes.
Parmi les artistes africains présentés, certains ont pu voir l’exposition. Comment ont-ils ressenti ces correspondances entre leurs œuvres et celles du musée ?
Ils étaient enthousiasmés. Ils étaient heureux de voir leurs œuvres installées dans un contexte peu habituel. Ces regards croisés entre leurs œuvres et celles du musée les ont beaucoup intéressés. Qui plus est, il est rare pour eux d’être exposés dans un musée avec une telle identité et une histoire. Ils sont plus habitués à être exposés dans des galeries ou des centres culturels que dans les musées. Je me suis rendue compte que même les artistes les plus connus étaient un peu  » persona non grata  » dans les musées.
Je ne pense pas qu’une exposition comme celle-ci aurait été possible il y dix ans. Pour moi, en tant qu’historienne d’art, c’était quelque chose de normal, mais ce n’est pas évident pour tout le monde. Les œuvres des artistes africains doivent pouvoir être abordées sous l’angle de l’histoire de l’art. Le travail fait dans le musée permet d’aborder les œuvres avec neutralité.
Elles doivent être situées et analysées dans un contexte d’art et non pas dans un contexte commercial, ethnique ou événementiel. Or, c’est souvent comme cela qu’elles sont présentées.
Avez-vous regretté de ne pas avoir pu toucher certains artistes ?
Oui, bien sûr. Mais il fallait que je tienne compte de l’espace du musée et la distance géographique a parfois été un frein. J’avais prévu d’exposer des œuvres de Freddy Tsimba qui – bien que présentes dans le catalogue – n’ont pas pu arriver à temps pour l’exposition.
J’imagine que pour les gens du sérail cette exposition peut paraître incomplète, mais nous ne prétendons pas à l’exhaustivité.
Par rapport au regard neuf que vous avez porté sur la diversité de la création contemporaine africaine, qu’est-ce qui vous a particulièrement frappée ?
Étant conservateur d’un musée historique, même si j’ai été amenée à travailler avec des artistes contemporains, c’était ma première vraie expérience de travail en matière d’art contemporain dans le cadre d’une exposition collective. Le travail diffère de celui, par ailleurs passionnant, que je fais habituellement sur les archives. Le contact immédiat avec le créateur, la découverte des œuvres dans l’atelier, les discussions que cela pouvait engendrer, étaient très stimulants. Il y a chez ces artistes une grande générosité et une créativité exceptionnelle.
C’était une opération circonstancielle, mais ça va peut-être devenir une passion plus durable car elle me laisse, quelque part, un goût d’inachevé.

Exposition Terre Noire, Ousmane Sow et les tendances de la sculpture africaine aujourd’hui
Artistes présentés : Aboudramane, Sunday Jack Akpan, Fanizani Akuda, Dominic Benhura, Mickaël Bethe-Selassié, Berry Bickle, Joe Big Big, Lameck Bonjizi, Soly Cissé, Calixte et Théodore Dakpogan, Moustapha Dimé, Sokari Douglas Camp, Ousmane Gueye, Tapfuma Gusta, Bodys Isek Kingelez, Siriki Ky, Ndary Lo, Colleen Madamombe, Adam Madebe, Okasha, Etiyé Dimma Poulsen, Tendai Rukodzi, Henri Sagna, Brighton Sango, Ousmane Sow, Bernard Takawira, et Freddy Tsimba
Catalogue d’exposition : Terre Noire, Somogy éditions d’art / Musée Départemental Maurice Denis, Paris, 2007
Musée Départemental Maurice Denis – Le Prieuré – 2 bis, rue Maurice Denis, 78100 Saint-Germain-en-Laye. Tél. : 01.39.73.77.87.
Jusqu’au 30 septembre 2007, ouvert du mardi au vendredi : 10h-17h30 (18h30 les w-e. et jrs fériés, fermé le lundi.///Article N° : 6896

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