Fiche Film
Cinéma/TV
COURT Métrage | 2011
Chacals et Arabes (Schakale und Araber)
Jean-Marie Straub
Titre anglais : Jackals and Arabs
Pays concerné : Suisse
Réalisateur(s) : Jean-Marie Straub
Durée : 11
Type : fiction

Français

Un projet ancien (pour le numéro 400 des Cahiers du Cinéma, en octobre 1987,
Jean-Marie Straub avait envoyé à Wim Wenders la traduction par Danièle Huillet de la nouvelle de Kafka), réalisé maintenant comme « comédie de chambre ». Chacals, Arabes et Européen, meute, masse, individu : des conflits immémoriaux dans le désert, une étrange affection entre ennemis de toujours. Qui résoudra l’énigme du monde dans cette « histoire d’animaux » publiée par Kafka en 1917 ?

Une femme, se tient à genoux dans un appartement. « Je suis, dit-elle, le plus vieux chacal alentour ». La femme salue quelqu’un dans ce désert, un homme du Nord, auquel elle demande d’intervenir dans le conflit qui oppose les chacals aux Arabes.


2011, Suisse, 11 minutes. Digibéta PAL, couleur, son mono, format 4:3.

Film de Jean-Marie Straub.

Texte tiré de Schakale und Araber, nouvelle de Franz Kafka.

Avec
Barbara Ulrich, Giorgio Passerone, Jubarite Semaran.

Caméra : Christophe Clavert.
Son : Jérôme Ayasse.
Assistant : Arnaud Dommerc.
Production : Belva GmbH.


CONTACT
Independencia distribution
29 rue étienne dolet, 75020 paris.
[email protected]

Gît donc bien dans le sang
par Yannick Haenel


Regardez cette montagne, disait Cézanne : autrefois, elle était du feu. Regardez aujourd’hui ce film de Straub : il vous transmet ce feu. Car le feu – si c’est vraiment du feu – résiste au temps, il traverse les corps et les noms, il se change en voix, et vous parle.
D’abord, la voix qui résiste est celle de l’exil : l’écran est blanc, on écoute une musique de György Kurtag – un chant, en allemand : « De nouveau, de nouveau, bannis au loin, bannis au loin« .
Apparaît une femme, elle se tient à genoux dans un appartement, les yeux fermés. La lumière éclaire son visage et ses cheveux ; elle profère une parole, entre prière et imprécation : « Je suis – dit-elle – le plus vieux chacal alentour« .
Le texte est de Kafka, il est dit en allemand ; il est question du désert, des frontières impossibles, du sang et de l’affrontement. Défile, en sous-titre, la traduction extraordinaire que Danièle Huillet a faite de ce texte : langue à la splendeur rugueuse, langue qui coupe le feu. (Ainsi la femme qui porte le texte de Kafka fait-elle aussi revenir par sa lumière la présence de Danièle Huillet.)
La femme salue quelqu’un qu’elle espérait voir venir dans ce désert. C’est un homme du Nord, on ne le voit pas répondre, l’écran est noir quand il parle, on entend sa voix. La femme lui demande d’intervenir dans le conflit qui oppose les chacals aux Arabes. L’homme du Nord s’abstient. Les Arabes égorgent les bêtes, il faut que l’égorgement cesse, il faut que cesse cette saleté : la mise à mort des bêtes dont eux, chacals, sont obligés de manger la charogne. Elle tend à l’homme du Nord des ciseaux pour que soient égorgés à leur tour les Arabes.
Regardez les ciseaux filmés sur le plancher de l’appartement par Straub dans la lumière du désert de cette voix. Si vous ne voyez pas le feu qui raye le bois, c’est que vous n’entendez pas d’où vient cette plainte : « Ces ciseaux cheminent à travers le désert« , vient dire l’Arabe qui interrompt le dialogue : « À chaque Européen, ils sont proposés« .
L’irruption de l’Arabe fait entendre une autre voix, celle qui laisse entendre que la plainte des Chacals est une comédie, et que la violence elle-même est une farce jouée par des rivaux, au bord du territoire qu’ils convoitent et pour lequel ils se déchirent depuis toujours. Une farce qui tourne autour de l’extermination, autour du désir d’exterminer son ennemi : « Donc enfin les ciseaux« .
Straub parvient à faire entendre la drôlerie de ce dialogue par le jeu des têtes qui se lèvent, se baissent, et défient leurs lignes ; par cette sobriété sauvage des gestes qui définit le grand humour. Comme le texte de Kafka, le film de Straub est une comédie : il joue sur la prétention de chacun des protagonistes à tenir son rôle.
Car c’est un film sur l’ennemi – sur ce qu’il en est, crûment, de parler de son ennemi. Sur : dire du mal. Sur : la diffamation. Est-il possible, comme le demande le chacal, de « mettre fin au conflit qui déchire le monde » sans en passer par le sang ?
Prendre la parole, c’est viser un ennemi, le serrer entre ses mâchoires, « prendre son sang« . Sinon, est-ce parler ? Parler consiste à retrouver le feu que Cézanne voyait sous la montagne, et ce feu est lié, disent Kafka et Straub, à la querelle – à cette querelle qui à la fois fonde les partages et les empêche. Car il n’est pas sûr que la conciliation existe ; il n’est pas sûr qu’il soit bon qu’elle existe. Comprenez cela : la violence est aussi quelque chose qui aide.
Querelle entre les langues, querelle entre les images, querelle entre Moïse et Aaron, entre le ciel et la terre, entre les animaux et les hommes, entre ceux qui tuent les bêtes et ceux qui mangent les charognes, entre l’exil et la patrie. Querelle qui ne peut s’arrêter. Querelle fondée sur un amour très secret pour l’ennemi : « Merveilleuses bêtes, n’est-ce pas ?« , dit à la fin l’Arabe en parlant des chacals.
Franz Kafka a publié ce texte en 1917, c’est-à-dire en pleine guerre mondiale, dans Le Juif, la revue de Martin Buber. Il demande à celui-ci de ne pas lire ce texte comme une allégorie : c’est, dit-il, une histoire d’animaux.
Chez Kafka, l’animal est précisément ce qui échappe au cadre (à la loi) ; il est tout entier mouvement et liberté – mouvement qui erre, liberté qui creuse : pour la parole, devenir animal, c’est entrer dans ce grand territoire.
Celui qui, voyant ce film, croira y voir un point de vue sur le conflit israélo-palestinien, fera donc bien d’aller voir ailleurs.

Yannick Haenel, dossier de presse du film, février 2012.
www.independencia-societe.com/wp-content/uploads/2012/02


Sources:
www.cineclubdecaen.com/realisat/straub/chacaletlarabe.htm
/DP-INCONSOLABLE_HQP.pdf
www.swissfilms.ch/en/festivals_short_films/festivals_markets/festival_search/festivaldetails/-/id_film/2146536667

English

Jackals, Arabs and Europeans, mob, mass, individual – following Deleuze: who will solve the riddle of the world in this short story by Kafka?

Directed by Jean-Marie Straub.
With Giorgio Passerone, Jean-Marie Straub, Barbara Ulrich….

(2011). 11 min – Short – 8 February 2012



REVIEW
If there’s no doubt where Straub stands in the struggle between the French and Germans in his native region, the struggle between two groups in Schakale und Araber is more mysterious and open to interpretations. The original text is a Kafka story, about what happens when a European trekking through Arab lands is confronted by jackals, which can speak his language. The jackals tell the visitor how much they despise Arabs, and appeal to the European to help kill them. As allegory, the story has been read any number of ways-as a tale of Zionist vs. Orthodox Jews, as a fable about Jews vs. Arabs-and Straub’s handling maintains the openness. Paradoxically, while some of Straub’s filmed texts aren’t necessarily set outdoors, including the beautifully performed Pavese dialogue of L’inconsolable (set, like so many of the recent « performance » films, in lovely natural locations that always remind me, as a Southern Californian, of the wooded glens in the Santa Monica and San Gabriel mountains), the Schakale und Araber story is set in the Arabian desert, yet Straub films actors Ulrich, Giorgio Passerone and Jubarite Semaran in an old drawing room cast in daylight through French windows. Since physical space plays such a crucial role in all of the films, this choice for the Kafka is especially mysterious and ripe for puzzling over. It’s as if, by placing it in a hyper-European interior, Straub is bringing the original Arabic place setting back to the source of the problems, in Europe itself.

Written by Robert Koehler
Published on 09 August 2011
http://mubi.com/notebook/posts/locarno-2011-old-and-new-straub


Festivals

Jeonju, 13th Jeonju International Film Festival, 26.04.2012 – 04.05.2012 | Republic of South Korea – www.jiff.or.kr
New York, 49th New York Film Festival, 30.09.2011 – 16.10.2011
Locarno, 64° Festival del film Locarno, 03.08.2011 – 13.08.2011

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DE
Schakale, Araber und Europäer, Meute, Masse, Individuum – nach Deleuze: Wer löst das Rätsel der Welt in dieser Erzählung von Kafka?


Das alte Klischee vom Prophetischen bei Kafka trifft es nicht. Er hat vielmehr wie ein Schakal gespürt, woher der Wind weht. Und wohin. Und ohne jede Modernisierung oder sogenannte Aktualisierung hat Jean-Marie Straub Kafka beim Wort genommen. Daraus entstanden ist ein so wunderbares und schlafwandlerisches Werk, ein so großer kleiner Film, eine so weise und freche Arbeit, wie sie nur einer der größten Filmemacher unserer Zeit zu machen im Stande ist. Eine Frau als Schakal. Eine Schere, die durch die Wüste wandert. Der unsichtbare Herr aus dem Norden. Und ein Araber, der ein italienischer Philosoph ist und aus dem Kafka spricht wie die Stimmen zu Pfingsten aus den Aposteln. Was für ein Vergnügen. Was für eine Komik. Welch ein Erschrecken. Im Kino gewesen. Gestaunt.

JEAN-MARIE STRAUB
CH 2011

Drehbuch: Jean-Marie Straub
Kamera: Christophe Clavert
Darsteller: Barbara Ulrich, Giorgio Passerone, Jubarite Semaran
Produktion: Belva GmbH

Rechte für Österreich: Belva GmbH

DigiBeta/4:3/Farbe
OF
11 Minuten


Dieser Film ist Teil des Special Programs Straub!.

Schakale und Araber wird gemeinsam mit dem Viennale-Trailer The 3 Rs vor dem Eröffnungsfilm Le Havre gezeigt.

JEAN-MARIE STRAUB
Danièle Huillet (1936-2006) und Jean-Marie Straub (geb. 1933) drehen gemeinsam über dreißig Filme, die – ausgehend von literarischen oder musikalischen Vorlagen – stets von politischer und historischer Analyse getragen sind. Filme (Auswahl): Moses und Aron (1974), Fortini/cani (1976), Der Tod des Empedokles (1986), Antigone
(1991), Von Heute auf Morgen (1996), Operai, contadini (2000). Die Viennale zeigt 2004 eine Retrospektive des Gesamtwerks.

Source:
www.viennale.at/de/programm/filme/3967.shtml