» Focus on Africa  » au Festival de Berlin

Compte-rendu des ateliers sur les cinémas africains

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L’Afrique est à l’honneur du festival international du film de Berlin qui se tient du 10 au 20 février 2005. C’est en tout cas ce que son directeur artistique, Dieter Kosslick, déclarait à l’ouverture de l’évènement. Pourtant les quelques cinéastes d’Afrique présents ne l’entendent pas ainsi…

Focus on Africa. Les trois mots sont repris en chœur dans la salle de théâtre qui accueillent, mardi 15 février, l’atelier pour les cinéastes africains organisé par la Berlinale. Les programmateurs de l’atelier, Dorothée Wenner (Berlinale) et Keith Shiri (Africa at the Pictures, Londres) s’en réjouissent. Des réalisateurs venus du Cameroun, du Sénégal, du Nigeria et d’Afrique du Sud soulignent, quant à eux, le faible nombre de productions africaines projetées dans le festival.
S’il est vrai que sur les 23 films en compétition cette année, 3 s’intéressent à des thèmes africains, un seul est en fait produit en Afrique : il s’agit du magnifique opus du sud-africain Mark Dornford-May, U-Carmen eKhayelitsha. Version africaine du Carmen de Bizet, U-Carmen, est un des films les plus originaux de la compétition et a remporté l’Ours d’or au Palmarès 2005. La vie du township Khayelitsha mise en musique et chansons (en langue xhosa) par une troupe confirmée (Dimpho Di Kopane theatre company) transpire de violente passion et de beauté artistique. (voir notre article sur le film).
Parmi les deux autres films, Raoul Peck signe après Lumumba un nouveau mélange de documentaire historique et de fiction avec le long-métrage Sometimes in April sur le génocide rwandais. Le troisième film s’intéressant au continent africain est aussi le plus contesté par les cinéastes d’Afrique : Man to Man (Régis Wargnier), co-production franco-britannique et sud-africaine qui fait l’ouverture du festival. Le synopsis ressemble étrangement à ces films impérialistes qui ont fait le bonheur d’Hollywood :  » A la fin du 19ème siècle, un groupe d’anthropologues embarque dans une expédition en Afrique du Sud pour prouver le lien entre les singes et les hommes. Quand ils découvrent une tribu pygmée, ils décident de ramener quelques spécimens en Ecosse… «  Un quatrième film hors-compétition, Hotel Rwanda (Terry George, GB – Afrique du Sud – Italie) serait plus enclin à offrir un semblant d’éclairage sur l’Afrique avec l’histoire vraie d’un homme qui sauva de nombreuses vies lors du génocide au Rwanda.
Par conséquent, il est bien compréhensible que les professionnels d’Afrique invités par la Berlinale s’étonnent d’un focus on Africa projetant si peu d’œuvres africaines. Questionnée sur ce point, la programmatrice Dorothée Wenner explique  » la Berlinale se fait une responsabilité de soutenir les cinématographies en difficulté, mais ce n’est qu’un début… « . La création du World Cinema Funds, un prix visant à soutenir un film du Sud, ainsi que de récents accords de co-production entre le Festival de Berlin et l’Afrique du Sud peuvent laisser supposer de meilleurs lendemains.
A Berlin, le focus on Africa ne se trouvait donc pas sur la scène principale de la Potsdamer Platz mais dans le théâtre périphérique qui accueillait l’atelier We Want You to Want Us. Titre alléchant pour ce forum d’une journée destiné à donner quelques idées de marketing aux professionnels du cinéma africain. L’équipe du film U-Carmen par exemple, est venue exposer les challenges de la réalisation et de la distribution cinématographiques en Afrique du Sud. Ce film sera distribué prioritairement dans les townships grâce à une stratégie de distribution alternative (medias locaux, projections dans des salles de quartier, etc.). Il est encore trop tôt pour savoir si ces nouvelles stratégies permettront de relancer la distribution des films vers leur public national.
Les discussions sont vives. Les cinéastes africains doivent-ils se concentrer davantage sur leur public d’origine ? Les professionnels de la coopération devraient-ils mettre plus d’emphase sur la création de salles et d’un réseau de formation audiovisuelle sur le continent ? Les quelques festivals africains présents lors de cet atelier comme le Sithengi de Cape Town ou encore le Zimbabwe International Film Festival semblent aller dans ce sens en essayant d’atteindre de plus en plus les communautés locales et développer ainsi un marché viable. Pour le responsable du programme d’assistance media de l’Union européenne, Johannes Gehringer, l’aide du Nord doit viser un développement de la distribution en Afrique et pas seulement dans les festivals d’Europe.  » La culture comme l’éducation et la formation sont des nécessités au développement social et économique d’un pays  » souligne-t-il.
Les difficultés viennent aussi du peu de soutien des gouvernements africains dans la promotion d’une industrie cinématographique nationale ou panafricaine. Si les deux grands festivals comme le Fespaco (Burkina Faso) ou le Sithengi (Afrique du Sud) reçoivent le soutien de leur gouvernement respectif, les petits festivals comme ceux qui existent au Cameroun ou au Sénégal peinent encore à boucler leur budget. A la suite de la réunion préparatoire tenue durant le Festival de Mons (16 février 2005), la question d’une coordination africaine des festivals est évoquée. Les représentants présents dont le Sithengi (Cape Town), Lagunimages (Bénin), Festival de Film de Quartier (Dakar, Sénégal) ont souligné que des relations informelles existent déjà entre les programmateurs de festival en Afrique ; ils s’inquiètent d’ailleurs d’une structure de coordination panafricaine qui pourrait risquer d’enfermer les festivals dans des lourdeurs administratives. L’idée d’une base de données rassemblant les informations (dates et programmations) des divers festivals de film en Afrique est cependant vivement encouragée.
Des propositions et un dialogue émergent de cette journée. Une volonté soutenue de créer et de raconter librement des histoires de leur pays anime les cinéastes présents. Des efforts balbutiants mais réels de la part du Festival de Berlin, de l’Union Européenne et des partenaires allemands permettent d’envisager l’émergence de collaborations efficaces. Enfin, l’espoir vient surtout des jeunes talents africains découverts par le forum de la Berlinale Talent Campus. Le jeune cinéaste béninois Sylvain Adjahossi, aussi membre du festival de Ouidah, Quintessence, a ainsi clôturé avec passion l’atelier :  » faisons en sorte, nous africains, que cette journée de rencontre ne reste pas que de vains mots, organisons-nous ! « .
Ainsi, si la compétition et les scènes médiatiques des grands festivals comme Berlin exposent encore assez peu de films d’Afrique, les professionnels et passionnés y trouvent néanmoins des lieux de réseautage et de débats. Avec ces énergies rassemblées, des scènes continuent de s’ouvrir en Afrique comme en Europe. Quelques jours plus tard, les cinéastes africains se retrouvaient à nouveau, cette fois pour célébrer un jour de fête : le jury de la 55ème édition du festival international de Berlin venait de décerner la plus haute distinction, l’Ours d’or, au film sud-africain U-Carmen eKhayelitsha. Un vent d’optimisme souffla sur Berlin et le  » focus on Africa  » se révèle plus encourageant que prévu.

///Article N° : 3695

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