« Haïtianisation » : lettre ouverte à Edouard Delta, maire d’Anse Bertrand (Guadeloupe)

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Le maire de la commune d’Anse Bertrand en Guadeloupe a suscité de l’indignation en évoquant une « haitianisation » de son île. Djameson Prime, qui se revendique comme enfant d’Haïti et de Guadeloupe, a décidé d’écrire une lettre ouverte à Edouard Delta. 

Monsieur Delta,

Enfant, je suis descendu d’un avion reliant l’aéroport de Port-au-Prince à celui de Pointe à Pitre, devenant malgré moi, un trait d’union entre le département de la Guadeloupe, et mon pays de naissance. Les quartiers où j’ai grandi ont été mes forteresses. Je parle de Boissard. Je parle de Lacroix. Je parle de ces lieux, où les cris des balles n’ont rien de singulier, où le sang coule, sans qu’aucune émanation de l’état de droit n’y soit visible. Ces lieux m’ont habité, je vois encore d’immuables visages, des geôles d’habitudes. Ils m’ont infiltré le désir irrépressible d’aller au-delà des frontières, fut-ce elles physiques, sociologiques, ou mentales. Ils m’ont appris que l’homme doit être à la mesure de sa parole.

À l’école, le terme « sale haïtien » m’a parfois été jeté par des enfants, biberonnés trop tôt à l’ignorance, oubliés malgré eux dans le berceau de la haine. Les années sont passées. Les enfants dont je parle sont devenus des hommes. J’entends parfois leurs petites voix s’écraser par vagues irrégulières dans de grandes gorges rances. Lorsque vous affirmez « y’a une sorte… de terme que je vais employer, qui n’est pas péjoratif, mais qui est quand même significatif… y’a une sorte d’haïtianisation qui se fait en Guadeloupe, de plus en plus. C’est à dire que le droit n’est pas respecté », vous n’étonnez aucun haïtien, vous n’étonnez aucun guadeloupéen. Je ne dis pas que l’un et l’autre adhèrent à vos propos. Je dis qu’ils ne sont pas nouveaux, et c’est bien là où sommeille le drame. Aux personnes heurtées, vous répondez « ne pas parler d’individus, mais de phénomène, de processus ». En somme, vous parlez d’une terre sans peuple, et d’un peuple sans terre.

Le mot haïtianiser, vous avez raison, n’est pas votre invention. Dans son sens premier, il signifie « donner un caractère haïtien à quelque chose ». Vous inventez toutefois une autre définition, et selon vos propos, cela signifie « que le droit n’est pas respecté ». Ce glissement sémantique, qui selon vous « n’est pas péjoratif », relève factuellement du néologisme, et vise à exprimer une détérioration progressive de la Guadeloupe, un glissement vers l’éternel épouvantail du chaos haïtien. Je n’ose croire que ce terme soit innocent. Je n’ose croire que votre lexique se limite à ces termes stigmatisants.
Ne vous méprenez pas, j’ai aussi senti le cœur battant de la Guadeloupe dans ma poitrine d’enfant. Il battait ce vendredi de mai, en classe de CE1, lorsque je chantais la chanson de l’esclave de Daniel Forestal, en chœur avec des élèves Guadeloupéens. Il battait aussi lorsque je parcourais ces livres d’enfants, qui racontaient l’histoire de la Guadeloupe. Une histoire dans laquelle je me retrouve, une trajectoire sociale et politique qui me fascinent, moi qui viens d’un pays où il s’est agi de vivre libre ou de mourir, moi qui viens d’un pays habité de vies.

Lorsque j’ai quitté la Guadeloupe pour l’hexagone, je l’ai quitté en guadeloupéen. Durant mes études, ou encore durant mon parcours professionnel, nombre de guadeloupéens me parleront de la problématique raciale. Ils évoqueront un racisme systémique, une ignorance blessante, un rapport à l’autre parfois traumatisant. Pour l’un cela donnera lieu à un échec scolaire et un retour précipité sur l’île. Pour une autre, il s’agira d’une première expérience professionnelle traumatisante, qui assèchera à jamais ses ambitions. Il est aussi là le cœur battant de la Guadeloupe. Le guadeloupéen, démarre réellement sa relation à l’autre en quittant la Guadeloupe, généralement à l’âge de raison. Ma Guadeloupe est ce nègre du cahier d’un retour au pays natal, qui du banc du tramway, regarde avec dégoût le nègre comique et laid, ce nègre comique et laid pour sûr, ce nègre qui n’est autre que lui-même. Un nègre inconscient, qui est la peau saignotante, le fouet rêche, la main maligne.

Edouard, voyez ces nègres hideux, ces nègres grognons, ces nègres mélancoliques, qui du fond de la cale, attendent qu’on leur tende un miroir. Dans ce miroir, il y a les politiciens englués dans les affaires, qui jonglent avec les diversions. Il y a ces hommes, ces femmes, dont la parole compte, qui essentialisent un peuple, l’assignent à une violence intrinsèque. Tous revendiquent un ami haïtien. Généreux donateurs, il leur arriverait même d’envoyer des médicaments en Haïti.

Edouard, faites-leur face. Dîtes-leur que leurs médicaments soignent moins Haïti que leurs mots blessent Haïti. Dites-leur que chaque homme blessé, épuise le fraternel sang, qui coule de vous à moi.

Djameson Prime

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Un commentaire

  1. Mr Djameson Prime, merci pour votre lettre ouverte à Edouard Delta. Vos mots choisis sont chargés, limpides, clairvoyants, inspirants…
    Votre message est porteur d’une sagesse hautement instructive, une leçon de choses à tous pseudo dirigeant ou responsable politique, convaincu que c’est par la diversion qu’il apprivoisera la légitime exigence des populations qui n’aspire qu’aux besoins essentiels : se nourrir, se loger, s’éduquer, se soigner. Bref
    L’urgence de vivre dignement.
    Votre lettre ouverte devrait être inscrite en lettres d’or sur tous le fronton de tous les pays du monde
    Mille mercis

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