ICI, la Goutte d’Or

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Après le succès de la série d’Été d’Africultures.com sur [le quartier de Belleville], partons ensemble à la découverte d’un espace qui vit des migrations historiques, qui bouillonne de créativité et de métissages. Plongée subjective et non-exhaustive à travers les regards d’habitants de la Goutte d’Or (Paris XVIIIe).

À l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance de l’Algérie, l’Institut des Cultures d’Islam, installé au cœur du quartier de la Goutte d’Or (Paris XVIIIIe), programme pendant dix jours des conférences, des concerts, des rencontres pour parler de ce pays méditerranéen, aujourd’hui et hier, ici et là-bas. Yalla !

Par un samedi matin de septembre, les gens affluents au marché hebdomadaire de Barbès. Sous les halles du métro aérien, vendeurs de fruits, légumes, vêtements et bric à bras semblent jouer à qui se fera entendre le plus loin. Entre la butte de Montmartre et les hauteurs de la Chapelle, autrefois village d’ouvrier, se nichent le quartier de la Goutte d’Or, du nom d’un vin blanc produit autrefois sur ces terres et champs devenus pavés et maisonnées. Les deux boulevards – Barbès, La Chapelle et rues – Marcadet-Poissonniers et Max Dormoy- délimitent ce territoire où résideraient quelque 35 000 personnes à ce jour. « Bien moins qu’en 1907 », affirme Jacky Libaud. En ce samedi matin encore estival, cet habitant du quartier prend la tête de file d’une visite proposée par l’Institut des Cultures d’Islam dans le cadre de leur 7e festival annuel. Cette année, la thématique porte sur l’Algérie à Paris, afin de proposer « un panorama éclairant de manière originale la relation passionnelle qu’aujourd’hui encore entretiennent nos deux pays, à travers, aussi bien qu’au-delà, des mémoires qui n’ont pas fini de se confronter », comme l’expliquent la directrice Véronique Rieffel et le président Jamel Oubechou. Dans cette optique, Jacky Libaud, habitant de la Goutte d’Or depuis 1993, passionné d’histoire, promène les curieux sur les traces des « Gouttes d’Algérie à Paris ».
Après une histoire succincte des peuplements de ce quartier – des ouvriers venus d’Auvergne (les « Bougnats ») aux nord Africains, Jacky s’attarde sur son empreinte algérienne. « En 1830, c’est la conquête de l’Algérie avec Oran puis Mazagran. Ce n’est pas anodin si ces noms ont été donnés à ces rues de la Goutte d’Or », explique le cinquantenaire, qui salue les commerçants et serre des dizaines de mains durant le trajet. Mais à cette époque, si le quartier compte déjà près de 6 % d’étrangers, et Paris dans sa globalité 7 %, ce sont essentiellement des Belges, des Suisses, des Italiens ou encore des Russes. Nombre de ces derniers sont juifs et ouvrent les premiers ateliers textiles, qui existent toujours mais sont désormais tenus par des Subsahariens. Ce n’est qu’au début du XXe siècle que s’installent dans ce quartier, déjà réputé comme populaire, les premiers kabyles algériens. Nombre d’entre eux restent célèbres par leur descendance, à l’instar du père d’Isabelle Adjani ou de Mouloudji. « Les Kabyles, comme les Auvergnats avant eux, envoyaient leurs fils à Paris pour travailler quelques années, et ramener leurs économies au pays », développe Jacky.
1914-1918 – Près de 173 000 soldats Algériens sont envoyés au front contre les Allemands. Le service des travailleurs coloniaux vient d’être créé. Après cette hécatombe nombre d’Algériens, qui ont alors découvert la France, reviennent pour y travailler.
Quelques décennies plus tard s’ouvre le café bar Mon village, « auparavant appelé Tout va bien, puis Chez nous. Ouvert en 1948, après la promulgation de la continuité territoriale en 1947, par des juifs algériens il appartient aujourd’hui à des musulmans algériens. Juifs et musulmans le fréquentent, depuis toujours », raconte Jacky. Direction ensuite, les cafés, les magasins d’épices mais aussi les hammams qui sont des traces vivaces de cette progressive installation nord-africaine. Reste aussi l’Amicale des Algériens du quartier, un ancien café, donné à l’État algérien, qui y installa un temps des réunions politiques.
Jacky Libaud parle de 1961 comme date charnière dans l’histoire des relations franco-algériennes, précédent la déclaration d’indépendance mettant fin à une guerre qui ne dira son nom qu’en 1999. À partir des années soixante-dix, les actes de racisme à l’encontre des Algériens et des Nord-Africains, deviennent virulents. Des plaques commémoratives de cette violence parsèment la Goutte d’Or.
Cette ballade de deux heures et demie se termine par un retour à la case départ : l’Institut des cultures d’Islam. Institut culturel de la ville de Paris, il fait office depuis son ouverture en 2005, d’espace d’expositions, de conférences, de concerts. Le bar-restaurant est géré par une association du quartier, La table ouverte, tandis que des acteurs de la Goutte d’Or peuvent également louer les salles pour des cours de langue ou d’autres manifestations. Établissement tout autant intégré que controversé, il doit s’agrandir dans le courant du premier trimestre 2013. Sa nouvelle configuration, sur deux lieux différents, prévoit d’accueillir des salles de cultes, remplaçant la mosquée Al Fath. En attendant les prières ont lieu dans une caserne à la porte des Poissonniers. Les débats sur la laïcité éclatent depuis le début du projet. Qui va financer les salles de prières ? Les élus assurent qu’il s’agit d’associations cultuelles du quartier, qui n’ont pour le moment pas réuni les fonds nécessaires. C’est alors qu’un passant, la soixantaine, né à Belleville, vieillissant à la Goutte d’Or, insiste pour prendre la parole devant le groupe : « vous savez, tous ces débats sur les nouvelles guerres de religion ça n’a pas été toujours comme ça. Quand mon père est arrivé à Belleville, ce sont les prêtres de Ménilmontant qui ont prêté des locaux aux musulmans dans l’Église pour que tous puissent prier »…

Retrouvez toute la programmation du festival Viva l’Algérie à Paris sur :  [www.institut-cultures-islam.org]///Article N° : 10965

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Les images de l'article
Visite guidée : Jacky Libaud devant le café Mon village © Mélanie Cournot




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