« Je ne veux juste pas accepter tous les films qu’on me propose »

Entretien d'Olivier Barlet avec l'acteur Alex Ogou

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Alex Ogou, bonjour. Nous sommes au Festival de Cannes, 60ème édition. Vous accompagnez Il va pleuvoir sur Conakry de Cheik Fantamady Camara, dans lequel vous jouez et qui est présenté à la sélection du Cinémas du monde. Comment cela se passe-t-il pour vous en tant qu’acteur ? Cette situation vous permet-elle beaucoup de contact, une exposition et de la reconnaissance ?
Oui, une certaine exposition. En ce qui concerne la reconnaissance, il faut en juger par les réactions du public après la projection du film. Hier, nous avons eu une réaction plutôt exceptionnelle, très chaleureuse. On nous a dit qu’on avait reçu la meilleure audience par rapport aux autres projections. C’était assez grisant et je me sens très fier de soutenir ce film. J’ai donc une bonne carte de visite pour rencontrer les professionnels à Cannes. C’est la deuxième fois que je viens à Cannes. La première fois, c’était il y a dix ans.
Vous accompagniez un film ?
Non, j’étais avec un réalisateur, Robert Guédiguian. J’ai commencé ma carrière il y a dix ans et je l’accompagnais pour sa projection de Marius et Jeannette, son premier grand succès public. Je suis très fier de revenir aujourd’hui à Cannes pour présenter un film auquel je participe. Je prépare une production australienne en ce moment et il nous manque quelques financements donc à travers les différentes productions étrangères à Cannes, nous pensons pouvoir récolter un peu d’argent. Il fallait que je sois à Cannes cette année.
Dans ces dix années, quels sont les grands moments ?
Chaque chose que je fais, au cinéma ou au théâtre, est toujours un grand événement ! (Rires) Je trouve que je ne travaille pas assez. Néanmoins, j’ai quand même fait deux films avec Robert Guédiguian (À la place du cœur et La ville est tranquille), un court métrage avec Michel Piccoli (qui est membre du jury à Cannes cette année), Mal de mer, puis Il va pleuvoir sur Conakry, qui a aussi eu un grand succès lors du New York Film Festival. Voilà pour ce qui concerne le cinéma.
J’ai aussi vécu des expériences très fortes au théâtre, notamment avec la dernière pièce que j’ai jouée, Bleu orange, qui a été montée et s’est jouée en Suisse. J’y interprétais un schizophrène dans un hôpital psychiatrique. L’action se déroule sur vingt-quatre heures, dans un huit-clos. Je suis à la fin de ma période d’observation et les deux médecins-traitant doivent décider si je suis apte à sortir. À la fin de la pièce, on ne sait toujours pas si je suis bien normal ! Au jour d’aujourd’hui, c’est le rôle le plus complet que j’aie jamais eu à jouer. On peut donc parler de dix ans d’avancée, de cheminement. Et malgré tout ça, j’ai l’impression de n’avoir rien fait encore ! En fait, on a jamais fait… Je suis toujours en train de faire…
Vous intéressez-vous davantage au travail d’acteur de cinéma ou de comédien de théâtre ?
Je préfère jouer au cinéma. J’adore le théâtre mais je n’arrive pas à gérer le fait de devoir jouer pendant longtemps, tous les soirs. Ce qui me dérange est de devoir jouer la même chose tous les soirs. Je me lasse assez vite. J’ai autant de plaisir dans les deux mais moins le théâtre est long dans ses représentations, mieux ça me convient ! (Rires)
Mais au fond, qu’est-ce qu’il vaut mieux ? C’est évidemment mieux d’avoir à jouer un personnage sans interruptions, comme au théâtre. On peut se laisser porter jusqu’au bout. D’un autre côté, le cinéma n’empêche pas non plus de construire un personnage sur la longueur. Par petites touches.
Comment travaillez-vous : faites-vous en sorte qu’un personnage vous habite réellement ou gardez-vous de la distance ?
Chacun fait les choses à sa sauce. J’ai une approche assez intuitive aux personnages. J’aime beaucoup qu’un personnage se révèle sur le moment. Bien entendu, il faut se préparer à recevoir les émotions du personnage. Au théâtre, c’est sur scène ; au cinéma, la base de tout est de connaître son texte parfaitement et d’avoir ce que j’appelle l’ « intelligence du jeu », c’est ce qui permet d’être extra-réceptif (on est réceptif concrètement face à des répliques et un plateau et on est extra-réceptif lorsqu’on est prêt à laisser les « accidents » se produire…). Quand on est réceptif à son personnage, à l’émotion d’une scène, il ne faut pas se brider sur ce qui vient ou pas. Si on a une réaction excessive, le metteur en scène demandera simplement à ce qu’on la rejoue en atténuant. Je me donne donc le luxe de travailler comme ça.
Il va pleuvoir sur Conakry est un film dramatique, dans lequel le personnage est confronté à des choses difficiles. Pour arriver à l’interpréter, il faut que ça rentre dans les tripes.
Quand j’ai lu le scénario pour la première fois, j’ai trouvé que le personnage de Bibi me correspondait parfaitement. Aborder le personnage n’a donc pas été très difficile. Toutefois, même quand on se sent très proche du personnage, il faut garder une certaine distance. J’aime que ce personnage soit en opposition de principes avec son père et avec le ‘système’ et qu’il agisse sans révolte. Il affronte son père sur le plan des idées et des mots.
Il y a plusieurs manières d’interpréter ce genre de personnages. La manière la plus évidente de le faire aurait été de le jouer de manière très révoltée, d’adopter un look révolté. Je n’ai pas voulu ça, au contraire. Je voulais faire passer le message que pour gagner ce combat quotidien de l’Afrique, il faut aller sur le terrain de la rhétorique. Il faut affronter les idées, accepter celles des autres tout en défendant les siennes. J’ai voulu donner ce comportement là au personnage de Bibi, car d’une certaine manière ce n’est que comme ça qu’on vous prend au sérieux… Il a compris que le vrai pouvoir est à ceux qui ont le privilège du verbe. Son père Imam devant des milliers de gens… Et les politiques qui avec leurs formules alambiquées veulent nous charmer comme des serpents… La jeunesse africaine et même mondiale est plus attentive….
Vous avez le même rapport avec votre personnage que celui d’un réalisateur avec son personnage qu’il fait interpréter. Cela a-t-il créé des conflits entre Cheik Fantamady Camara et vous ?
Quand j’ai auditionné pour le rôle, je suis arrivé en seconde position. La personne qu’il avait choisi en premier était physiquement mon opposé ou presque. Il avait des dreadlocks, qui lui donnaient une image anti-conventionnelle. Cheik m’a dit qu’il avait cette image là du personnage : un jeune homme révolté, pas propre sur lui. Finalement, il a changé d’avis. Donc je crois que tout s’est fait en amont, ce qui a évité les tensions après. Je pense que pour la force du film, il fallait vraiment interpréter le personnage comme je l’ai fait.
Vous êtes un acteur ivoirien et c’est un film guinéen. Vous sentez-vous décalé ou à même de pouvoir représenter cette jeunesse de Conakry ?
Je pense que la jeunesse n’a pas de patrie ou de race. Mon personnage parle de choses de mon âge qui, selon moi, vont toucher tous les gens de mon âge, partout dans le monde. L’histoire se déroule à Conakry comme elle pourrait se dérouler ailleurs. Le film a quelque chose d’universel.
Je ne suis pas sorti de cette expérience en me sentant décalé en tant qu’Ivoirien. Cependant, je suis assez éloigné de la culture africaine car j’ai quitté la Côte d’Ivoire très tôt, à l’âge de cinq ans, et je n’ai pas eu l’occasion de vivre davantage en Afrique. J’ai donc moins de réflexes et d’habitudes liés au pays. Pourtant, quand j’étais à Ouaga, beaucoup de gens me prenaient pour un Guinéen !
Le film a des scènes plutôt osées par rapport à ce que l’on a l’habitude de voir dans le cinéma africain. Était-ce un problème pour vous ?
Les rapports de chacun à la pudeur sont différents. Personnellement, je suis assez pudique. C’est ironique car dans presque tous mes films, j’ai dû tourner des scènes de nu. Ce sont toujours des scènes compliquées car il faut être à l’aise et c’est évidemment difficile quand il y a plusieurs personnes autour de vous qui s’agitent et qui filment. On essaie de se mettre dans des rapports de confiance avec notre partenaire et on fait abstraction de notre entourage. Ce qui aide à se libérer, c’est de savoir dans quel but on fait la scène.
Vous n’avez pas de recul par rapport à la demande du réalisateur ?
Avant même d’arriver au tournage, on en avait parlé. On avait lu le scénario, on avait compris pourquoi cette scène était là. Ensuite, il peut y avoir discussion sur la façon de jouer la scène. C’est nécessaire d’en parler car il faut absolument être à l’aise pour tourner ce genre de scène.
Quelles sont vos perspectives pour la suite ?
J’ai envie de faire beaucoup de films comme Il va pleuvoir sur Conakry car, pour moi, le cinéma peut être une thèse divertissante.
Un cinéma qui a une dimension « grand public » ?
Oui, et qui raconte quelque chose. On a souvent tendance à opposer le cinéma « grand public » avec le cinéma « intellectuel et culturel ». Cheik a réussit à raconter beaucoup de choses profondes tout en divertissant le public, en le faisant rire. Le film a eu le Prix du Public : c’est la preuve que le public se reconnaît dedans ! Il s’y reconnaît sur des thématiques très importantes. Cependant, je n’ai pas de plan de carrière. Je ne veux juste pas accepter tous les films qu’on me propose. J’ai envie de faire du cinéma de manière « fière ».
Vous vous réservez donc le choix.
Oui. Je me permets de dire ça car j’ai déjà refusé deux films car ils impliquaient que je me travestisse, dans le mauvais sens du terme.
Ils n’étaient pas respectueux de l’image du Noir ?
Oui, et au fond, ils n’avaient pas d’intérêt. Puis, au début de ma carrière, après avoir travaillé avec Robert Guédiguian, certains réalisateurs m’ont approché et je sentais que c’était davantage pour toucher un peu de son aura à travers moi que pour leur propre film. En ce moment, j’ai la chance de faire des choses intéressantes et diversifiées. Par exemple, mon prochain film est australien et ne met en scène que deux acteurs. L’histoire se passe sur une île déserte, une prison à ciel ouvert. Je joue le rôle d’un « boat people » qui veut émigrer en Australie et qui échoue sur cette île. Un homme qui travaille pour le gouvernement australien va le séquestrer mais je vais arriver à prendre le dessus sur lui et vais le séquestrer à mon tour. Je vais lui montrer que je suis civilisé ! (Rires). Finalement, on va se lier d’amitié. Il va m’aider à émigrer, au détriment de sa liberté car l’aide aux immigrants clandestins est passible de la peine de prison. Je n’en dis pas plus car il y a beaucoup de rebondissements ; c’est un scénario formidable. J’ai aussi de petites ouvertures aux Etats-Unis et au théâtre en France.
Avez-vous des acteurs fétiches, qui vous influencent ?
Je ne suis pas quelqu’un qui idolâtre. J’apprécie et je respecte le travail de certains acteurs/actrices, comme Julianne Moore. Je vais peut-être vous surpendre mais j’aime bien le travail de Di Caprio depuis ses débuts… Il a joué des rôles incroyables avant Titanic… Demandez à Johnny Depp…
Et dans le cinéma africain ?
Ma culture en cinéma africain est assez réduite. Il va pleuvoir sur Conakry était le premier film que je tournais en Afrique et j’en suis très reconnaissant. Il m’a permis de rentrer au bercail. Laissez-moi juste un peu de temps pour faire ma culture et je vous répondrai !

///Article N° : 6634

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