Kateb Yacine, 10 ans déjà !

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Il y a dix ans, le 28 octobre 1989, disparaissait Kateb Yacine, l’un des écrivains les plus importants de l’histoire des littératures algérienne et africaine. Presque dans l’anonymat, au moment même ou la folie intégriste commençait à tisser sa toile sur un pays en ébullition. Ceux qui allaient quelques années plus tard faire la démonstration horrible de leur talent d’égorgeurs impitoyables, avaient alors menacé de venir non seulement cracher sur la tombe de l’auteur de Nedjma, le roman universel, mais aussi de sortir sa dépouille de la dernière demeure que lui avait offert cette terre algérienne qu’il avait tant aimée, pour la jeter à la mer. Mort, le poète dérangeait encore plus les intolérants, les zélés de la religion et les dogmatiques.
C’est cette date anniversaire qu’ont choisi quelques éditeurs français pour republier quelques textes de l’auteur le plus prolifique de la littérature algérienne. Le Seuil a choisi de donner à lire les principaux écrits journalistiques de Kateb Yacine parus entre 1947 et 1989 : Minuit passé de douze heures. Réunis et sélectionnés par son fils Amazigh – musicien prometteur, auquel nous avions donné la parole à l’occasion d’un dossier sur l’africanité du Maghreb (Africultures 13) – ces articles, chroniques, reportages et autres commentaires sont pratiquement tous des textes de combat, des écrits engagés et revendicatifs. Un engagement aux couleurs talentueuses dont Kateb Yacine fit preuve très jeune, puisqu’à 17 ans il publiait son premier texte aux éditions En-Nahda d’Alger. Puis, dès la fin des années quarante, bien avant l’écriture de Nedjma, son premier roman, Kateb Yacine prit position dans les colonnes du quotidien Alger-Républicain, journal de sensibilité communiste, pour faire feu de tous bois contre l’injustice, la misère, l’exploitation, compagnons sordides du colonialisme et du capitalisme. Sans faire exprès, il suivit le chemin qu’avait emprunté quelques années auparavant un autre écrivain prestigieux, Albert Camus qui avait rédigé quelques articles ahurissants dénonçant la situation terrible faite aux « indigènes » dans les montagnes de kabylie. Contrairement à son aîné, futur prix Nobel de Littérature, qui avoua préférer sa mère à la justice, Kateb Yacine, l’Algérien, l’Arabe, l’Africain, le Berbère, l’écrivain éveilleur des consciences comme il se revendiquait, opta irrémédiablement pour la justice et la liberté. Il ne pouvait en être autrement pour celui qui, à peine sorti de l’adolescence, connut les affres de l’emprisonnement et les ravages de la violence coloniale (il avait assisté aux massacres du 8 mai 1945). Il faut lire ou relire ses textes à la fois lucides, réalistes et souvent visionnaires pour comprendre le feu et la passion qui couvaient en lui. Aucun thème ne le rebutait : la politique, l’actualité sociale, la religion, l’internationalisme, la violence impérialiste (le Vietnam l’inspira énormément), les questions identitaires… Tout les sujets qui font que l’être humain, souffre, espère, lutte, appelle au secours…
En créateur authentique, Kateb Yacine avait à la fois le sens du particulier et celui de l’universel. Après l’indépendance de son pays, sa lutte redoubla de férocité. Il mit alors son talent au service de la démocratie, de la liberté de penser et d’agir. Plus que les écrits journalistiques, c’est dans les romans et surtout dans le théâtre qu’il exprima le plus sa lutte pour le changement. Boucherie de l’espérance, le second ouvrage publié par le Seuil, est un recueil de quatre textes théâtraux principaux : Boucherie de l’espérance ou Palestine trahie, Mohamed prends ta valise, La Guerre de 2000 ans ou Le roi de l’Ouest, et Le Bourgeois sans-culotte ou le spectre du parc Monceau. Les succès de Kateb Yacine dans le domaine théâtral ne sont pas moins importants que ceux de ses romans. Au contraire, en choisissant d’écrire certaines pièces en arabe dialectal algérien quelques années après l’indépendance, il avait voulu signifier que c’était sans doute la seule manière de se faire entendre du plus grand nombre et de se rapprocher le plus près possible de son humus créatif, le peuple. D’ailleurs, un des textes dont il était le plus fier était Mohamed prends ta valise que sa troupe joua devant des centaines de milliers de spectateurs en Algérie avant de lui faire effectuer une tournée triomphale dans les cités-ghettos de l’émigration algérienne en France au début des années soixante-dix. Ce message, le pouvoir de l’époque l’avait reçu cinq sur cinq, et avait plus ou moins contraint la troupe de Kateb Yacine, l’Action Culturelle des Travailleurs, à une sorte d’exil intérieur. De Bab El Oued, au coeur d’Alger, l’ACT se retrouva à Sidi Bel Abbès, non loin de la frontière marocaine. Ce qui ne l’empêcha pas de conserver tout son mordant et sa redoutable combativité
Tous les écrits de l’auteur algérien n’ayant pas été publiés de son vivant, Jacqueline Arnaud, une proche confidente, grande spécialiste de ses textes, a fait un travail colossal pour offrir aux lecteurs L’Oeuvre en fragments. Un recueil de 120 poèmes qui naviguent entre limpidité et passion non contenue et un florilèges de nouvelles ciselées comme du diamant dont les contours peuvent être tantôt caresses, tantôt grand coup de pied dans la fourmilière de la bêtise humaine. Ces textes, écrits, pour la plupart lors des dix dernières années de sa vie, montrent que l’écrivain algérien n’avait pas baissé d’un iota ses revendications d’un monde plus juste, plus humain. Quant à sa plume, comme le vin, elle se bonifiait, prenait du corps et avait gardé toutes ses dentelles.
Pour la première fois, depuis dix ans, l’Algérie a tenu a rendre un vibrant hommage à son illustre homme de lettres. Outre les nombreux écrits que lui a consacré la presse quotidienne et périodique, une cérémonie officielle, placée sous le patronage du ministre de la Communication et de la Culture, a eu lieu à Alger à la fin du mois d’octobre. C’est bien le signe que l’Algérie est en train de récupérer les symboles de son universalité.

Minuit passé de douze heures. Écrits journalistiques 1947-1989. Textes réunis par Amazigh Kateb. Ed. Seuil, 1999, 359 p., 130 FF.
Boucherie d’espérance. Oeuvres théâtrales. Ed. Seuil, 1999, 566 p., 140 FF.
L’œuvre en fragments. inédits rassemblés par Jacqueline Arnaud. Ed. Actes Sud, 1999, 446 p., 169 FF. ///Article N° : 1144

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