Kendell Geers, un artiste « écolopunk » à la rencontre des traditions ndebele

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La Goodman Gallery de Cape Town, présente du 9 juin au 10 juillet 2010,  » Third World Disorder « , une exposition monographique du plasticien sud-africain Kendell Geers née de sa collaboration artistique avec des femmes ndebele.

Je suis né dans une nation dont l’histoire de l’art a été écrite par des femmes au foyer ennuyées et des peintres du dimanche.
Kendell Geers, 1995.

Enfant terrible de l’art contemporain, Kendell Geers (né en 1968 en Afrique du Sud) est connu pour son goût pour la provocation. Un artiste qui n’hésite pas à uriner dans le Fountain de Marcel Duchamp exposé à Venise en 1993 ou à jeter une brique dans la vitrine d’une galerie. La violence et la transgression sont les moteurs de son art.
Un artiste en révolte
Le visage de Geers est internationalement connu grâce à ses autoportraits montrant son visage recouvert du mot  » FUCK « . Artiste anarchiste, artiste Punk, artiste contestataire, Kendell Geers est avant tout un artiste en révolte. En révolte contre les aberrations du monde actuel, qu’elles soient d’ordre économique, politique ou écologique. Christine Macel écrit en 2001 que  » L’œuvre de Geers est une alerte à la terreur, de la plus subreptice à la plus visible, de la plus personnelle à la plus collective.  » (1) Geers y voit une perte de l’humain. Depuis les années 1990, il mène depuis le début de sa carrière une lutte contre l’institutionnalisation de l’art et contre le système dominant. Un système qu’il pense sclérosé et excluant. C’est pour cela qu’il est lui-même le commissaire de ses expositions, il écrit de manière prolifique sur son travail et ses réflexions. Il est en conflit avec son pays d’origine, l’Afrique du Sud, qui selon lui ne sait pas garder et présenter ses artistes. Geers a grandi à travers l’horreur de l’Apartheid. À dix neuf il refuse d’intégrer le service militaire et part s’installer à New York où il devient l’un des assistants de Richard Prince. Il revient à Johannesburg en 1990 après la libération tant attendue de Nelson Mandela. Geers reste dix ans en Afrique du Sud avant d’aller s’installer à Bruxelles poussé par le manque d’espace et de visibilité réservé aux artistes sud-africains.
Son parcours initiatique lui a permis de développer une conscience hautement critique de la situation sud-africaine. Geers n’envisage pas le futur culturel de l’Afrique du Sud avec un œil positif :  » Un pays qui ne respecte pas ses travailleurs culturels, qui permet la fermeture de ses compagnies de danse et le départ de ses peintres, ne peut grandir. L’aspect humanisant est perdu.  » (2) Cet  » l’aspect humanisant  » n’était jusqu’ici pas véritablement visible dans son travail et c’est justement dans cette nouvelle optique qu’il se dirige actuellement. Vers une humanisation du domaine culturel, un retour aux sources, au partage et au respect.
Kendell Geers travaille à partir de multiples matériaux : métal, bois, verre, cuir etc. Il pratique aussi bien la photographie, la sculpture, la vidéo, les actions ou les installations.
Entre  » folk art  » et tradition Ndebele
L’ exposition Third World Disorder qui regroupe une série de dix tabliers intitulée Ritual Slip (2010) (3) est, selon lui, son exposition la plus personnelle. Une impression certainement liée au contexte de réalisation des tabliers qu’il a conçus à partir de perles de verre en étroite collaboration avec les femmes de la communauté Ndebele. Loin de l’éloigner de son univers, cette collaboration lui a permis un retour au source, l’amenant à travailler au cœur d’une des communautés culturellement emblématique de son pays. Issus de l’ethnie des Nguris, les Ndebele vivent au Nord-est et à l’Est de Pretoria ainsi qu’au Zimbabwe. Ndebele signifie  » ceux qui disparaissent sous leurs longs boucliers « . Ils ont développé un art singulier qu’ils transposent sur leurs habitations, leurs vêtements et leurs tissus d’ameublement. Un art exclusivement produit par les femmes Ndebele. Des femmes que Kendell Geers a voulu mettre en lumière.  » Je leur ai donné des dessins et des images de mon propre travail et nous avons essayé de trouver une imbrication entre mon  » folk art  » et le leur.  » (4) Les œuvres réalisées à partir de pièces de cuir découpées et travaillées par les femmes Ndebele sont couvertes de perles de verre fixées et enfilées sur le cuir. Les dessins formés par l’assemblage des perles respectent à la fois des motifs récurrents dans la pratique de Kendell Geers, mais aussi l’art traditionnel Ndebele. Sur chacun des tabliers est inscrit un mot dont les lettres en majuscules s’entremêlent :  » LOVE « ,  » HOPE « ,  » HATE  » etc. Les dix tabliers marquent de façon symbolique chacune des étapes de la vie des femmes Ndebele.  » De la vierge vers la matriarche, en passant par le mariage et l’initiation.  » Les femmes Ndebele qui ont réalisé les tabliers ne répondaient pas uniquement à une commande de Kendell Geers, elles y ont introduit une part de leur histoire imprégnant les tabliers de leurs rites et rythme de vie.
J’ai essayé de trouver des femmes qui travaillent toujours de manière traditionnelle, qui ne soient pas touchées par la logique moderne, des femmes qui fonctionnent toujours d’une manière païenne et ancienne. […] Avec les tabliers perlés, j’ai essayé de trouver un moyen de travailler […] à partir d’une conscience centrée sur le masculin vers une tradition plus féminine. (5)
Kendell Geers a trouvé en l’art Ndebele, qui revendique l’existence et l’histoire d’une communauté, des similitudes avec sa propre pratique.
La  » tradition  » Ndebele n’est pas aussi traditionnelle que l’on pourrait le penser. Les murs lumineux que nous pensons comme étant traditionnels étaient en fait une invention moderne et une réponse au système de l’Apartheid : le peuple Ndebele a adapté ses traditions pour les rendrent plus visibles pour protéger leurs territoires du gouvernement de l’Apartheid. Ils ont adapté leur imagerie et leurs techniques anciennes en y ajoutant des signes modernes comme des rasoirs, des avions ou des pylônes électriques. (6)
Un art de résistance
L’art Ndebele est devenu par la force de l’histoire un art de la résistance, tout comme l’art de Kendell Geers.  » Mon accent est ma résistance parce qu’il reflète mon expérience de vie. […] Mon accent me sépare du centre, par choix.  » (7) Sa collaboration avec les femmes Ndebele développe les contours de son  » accent  » : un accent de la différence, de l’altérité et de la marginalité. Une marginalité qu’il exprime par le biais de son attachement à la culture Noire d’Afrique du Sud.
Issu d’une famille d’Afrikaners, Geers a grandi dans l’opposition entre communauté Blanche et communauté Noire. S’il est conscient d’appartenir au WSAM (White South African Male), Kendell Geers se considère comme un artiste Noir. Il dit :  » Je porte toujours du noir à l’extérieur parce que je suis noir à l’intérieur. Je me vois comme un Africain « quintessenciel », si je ne suis pas noir à l’extérieur, alors je dois être noir à l’intérieur.  » (8) La collaboration artistique menée avec les femmes Ndebele est un témoignage de son profond attachement à la culture et aux traditions Noires sud-africaines.  » Mon dernier travail a une approche plus shamanique et alchimique. Il s’agit de développer des signes et des symboles qui sont universellement reconnus. Ce que je fais c’est un type d’art populaire contemporain.  »
Les tabliers en perles marquent un tournant significatif dans sa réflexion et sa pratique plastique. Geers montre son désir de revenir aux sources et entamer une relation plus sereine avec l’Afrique du Sud, qui jusque-là était envisagée uniquement par le prisme de la violence. Christine Macel écrit :  » S’inscrivant dans une critique radicale qui congédie la modernité, Kendell Geers travaille à une position originelle de l’art qui consiste en une opération intéressée, en un véritable stimulant de l’instinct de liberté. Et pour Geers, il faudra toujours préférer être en liberté qu’en sécurité.  » (9) Une liberté à laquelle il accède avec son langage artistique et ses choix singuliers. En recouvrant son visage et les objets du mot  » FUCK « , Kendell Geers dénonce avec violence les échecs de la mondialisation et plus spécifiquement de l’ère post-apartheid. (10) L’exposition Third World Disorder traite des disfonctionnements de la société sud Africaine tout en portant une note optimiste avec cet hommage rendu aux femmes Ndebele. Geers souhaite aussi donner une nouvelle direction à son travail qui selon lui doit maintenant être plus proche de la terre.
 » Je suis de plus en plus nerveux à propos du  » contemporain  » et de comment la politique, la démocratie, la religion et le capitalisme nous ont manqués et ont violé les ressources et le respect de la planète. Je recherche d’autre manière d’être et de penser, plus proche de la nature avec plus de respect pour la planète « . (11)
En ce sens Kendell Geers est aujourd’hui en voie de devenir un artiste  » écolopunk  » prônant avec vigueur une résistance constante contre la bêtise humaine, le gâchis et l’emballement global broyant toute humanité.

1. MACEL, Christine.  » Dangereux de se pencher au-dedans  » in My Tongue in Your Cheek. Dijon : Les Presses du Réel, 2001.

2. RUTTER, Karen. « Still edge after all these years » in Sunday Times, 6 juin 2010.

3. Kendell Geers, Third World Disorder, à la Goodman Gallery, Cape Town, du 9 juin au 10 juillet 2010. [En ligne], URL : http://www.goodman-gallery.com/exhibitions/168.

4. Message électronique échangé avec l’artiste le 14 juin 2010.

5. Message électronique échangé avec l’artiste le 15 juin 2010.

6. Message électronique échangé avec l’artiste le 15 juin 2010.

7. GEERS, Kendell.  » I, Terrorealist  » in Art at The Age of Terrorism. London : Paul Holberton Publishing, 2005, p.116.

8. KROST, Peta.  » Interview with Kendell Geers « , Vienne, 1998.

9. MACEL, Christine. (2001).

10. Le mot  » FUCK  » est aujourd’hui compris comme un logo ou une signature avec laquelle joue l’artiste.

11. Message électronique échangé avec l’artiste le 15 juin 2010.///Article N° : 9567

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Les images de l'article
Ritual Slip (iJogolo) VI, 2010, Leather, glass beads, 48cm x 63cm
Ritual Slip (iGabe) VI, 2010, Glass beads, 48cm x 63cm
Flesh of the Spirits 20 (28 x 12 x 8 cm), Flesh of the Spirits 21 (31 x 12 x 10 cm), 2010, bronze Mural : Postpopfuck, 2007, Dimensions variable, Edition 2/3





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