« La fiction libère la plume journalistique »

Entretien de Virginie Andriamirado avec Emmanuel Goujon

Paris, octobre 2007
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Correspondant à l’AFP pour la corne de l’Afrique où il a couvert depuis près de quinze ans de nombreux conflits, Emmanuel Goujon – qui n’en est pas à son premier opus littéraire – publie avec Alex et son double un premier roman nourri de ses voyages et de ses rencontres. Il n’en reste pas moins ancré dans le romanesque absolu, faisant revivre Alexandre Dumas, compagnon de route idéal et sauveur d’Alex. Entretien

Votre roman est construit sur l’imbrication de trois histoires, les avez-vous écrites séparément ?
Je les ai écrites en parallèle parce que chacune nourrit l’autre et le roman est construit sur l’avancement de chaque histoire. J’avais d’abord écrit une première version plus longue à laquelle je suis revenu quelque temps après pour en faire une plus resserrée. L’histoire du Mage, qui est un peu le roman dans le roman écrit par Alex était à l’origine plus longue. J’ai pris le parti d’en déplacer quelques passages en les réduisant parfois au profit de l’histoire principale pour ne pas trop casser le rythme de lecture.
On s’attache aux histoires d’Alex, de Chantal et du sergent, personnages principaux – avec Dumas – du roman. Ne craignez-vous pas que l’histoire du mage intitulée Suite du manuscrit d’Alex que Dumas trouva nul mais lu quand même jusqu’au bout casse un peu le rythme de lecture ?
L’histoire du mage est nécessaire pour asseoir le personnage d’Alex qui est un écrivain raté. Au départ, j’avais prévu plus de textes écrits par lui, griffonnés ça et là pour insister sur sa dimension d’écrivain raté et parce qu’il fallait bien qu’il écrive quelque chose. Mais au final j’ai juste gardé l’histoire du mage et la lettre d’amour qu’il écrit à Chantal. Alex se soucie peu d’être lu, excepté par Dumas, mais il écrit et cela devait être présent dans le roman. De plus, l’histoire du mage est essentielle à la compréhension de son parcours personnel car c’est elle qui va éclairer Dumas et le lecteur sur le passé et la destinée d’Alex.
La lettre à Chantal, une prostituée avec laquelle Alex a une aventure, joue un rôle décisif dans le roman puisqu’elle va changer leur destinée…
Elle en est d’une certaine façon le moteur. Chantal passe sa journée à aller chercher sa lettre qu’elle attend impatiemment. Cette lettre va être l’objectif de sa journée et au bout du compte d’une vie.
Si on suit le fil du roman il y a une unité de temps construite autour d’une journée : une journée dans la vie du sergent, une journée dans celle de Chantal. De même, on ne sait pas combien de temps dure le voyage d’Alex et de Dumas. Malgré les divers espaces géographiques traversés, ce voyage peut très bien durer une journée.
Une journée mais plusieurs vies. Le rapport au temps est d’ailleurs assez phénoménal dans ce roman où le personnage d’Alex est plus que centenaire bien qu’il vive comme un baroudeur.
Il y a en effet plusieurs temporalités dans le roman, mais aussi plusieurs degrés de réel dans une journée. Alex a 120 ans et Chantal 22 ans mais d’une certaine façon, elle est aussi vieille au sens où elle a finalement beaucoup vécu et vivra probablement sans doute encore plus longtemps que lui puisqu’elle sera son héritière.
Qu’est ce qui a motivé l’écriture de ce roman ?
Je portais l’histoire d’Alex depuis un moment. J’avais envie de faire revivre le personnage d’Alexandre Dumas qui a un potentiel romanesque extraordinaire. J’avais aussi envie de rappeler ses origines, le fait qu’il était métis. C’est un personnage truculent, attachant, un voyageur, un aventurier. Au-delà des mondes et des figures littéraires qu’il a créées comme celle de Monte Christo, il était en lui-même un personnage de roman extraordinaire. Sa vie aura finalement été à l’échelle de ses romans.
Le fait de le conjuguer avec un personnage contemporain, est-ce une façon de l’inscrire dans le présent ?
C’est une manière de le faire revivre et de montrer qu’il a atteint à l’immortalité par son œuvre. Un des degrés de lecture du roman est basé sur l’immortalité ou la non-mortalité, l’héritage ou ce qu’on laisse derrière nous. Au-delà de mon désir de parler d’amour, de l’amitié, de tous ces liens qui font le sens d’une vie, ce roman est aussi une interrogation sur la vie, sur ce qu’on laisse, sur ce que l’on transmet.
C’est aussi un roman sur l’imbrication étroite entre la vie et la mort. Comme si, à travers le personnage de Dumas qui régénère celui d’Alex, d’une certaine façon la mort donnait naissance à la vie.
Les deux sont liés. Toute la malédiction d’Alex c’est de ne pas pouvoir mourir. Il vit avec la mort à cause de toutes les pertes qu’il a subies – ce qui est normal à 120 ans – sans lui-même arriver à mourir. Arrive alors Dumas qui s’ennuyait au paradis, ravi de revenir sur terre et de revivre la vie terrestre même s’il n’en a pas tous les bénéfices, au début en tout cas, puisqu’il s’incarne de plus en plus.
Alex est usé par la vie et par les drames qu’il a connus. Malgré son énergie, c’est finalement un personnage assez dépressif.
Oui. Alex est malheureux surtout quand il retourne sur les traces de son passé où il ne connaît plus personne. Tous ceux qu’il a connus et aimés sont morts. Son drame, c’est qu’il ne peut pas mourir. La mort peut être parfois une délivrance pour ceux qui souffrent trop et qui n’ont plus rien ni personne à qui se raccrocher.
Le personnage d’Alex est excessif. Ses excès d’alcool et de sexe l’aident à supporter le réel, et finalement à l’en extraire : étant le plus souvent soul, il n’est jamais vraiment dans le réel. On peut le comprendre, il est quand même dans un cas extrême n’ayant plus ni femmes, ni enfants, ni amis, ni maîtresses !
Il est finalement autant une ombre que Dumas…
Les deux personnages pourraient n’être au bout du compte que des spectres. Dumas, Alex autant que le mage sont peut-être imaginaires dans le roman qui campe un monde entre deux eaux où n’évoluent peut-être que des fantômes. Les seuls ancrages positifs dans la réalité sont ceux du sergent et de Chantal qui sont bien ancrés dans le quotidien.
Le voyage d’Alex et de Dumas est aussi un voyage entre deux mondes et entre deux dimensions temporelles. C’est une aventure un peu épicurienne. Bizarrement, même si je fais vivre un fantôme et quelqu’un qui veut mourir c’est aussi un hymne à la vie parce que Dumas et Alex sont avant tout des croqueurs de vie, des vrais profiteurs qui aiment la bouffe, les bons moments, la boisson et les femmes.
Le roman repose d’ailleurs sur cette ambivalence offrant plusieurs possibilités d’interprétation…
J’aimerai que les lecteurs se posent la question de cette ambivalence. S’ils ne se la posent pas, cela signifierait que d’une certaine façon j’ai raté mon coup. On ne sait pas finalement si Alex croise réellement le chemin de Dumas. La scène d’ouverture présente un clochard, alcoolique, vautré dans un caniveau de Valladolid suite à un passage à tabac. Et c’est là qu’apparaît le personnage de Dumas et que s’ensuit une série d’aventures qui n’existent peut-être que dans l’imagination d’un fou, parti dans un délire éthylique.
Dans la scène finale, il est photographié avec Dumas et le tirage de la photo entretient l’ambivalence tissée au fil du roman.
Ils traversent des pays que vous avez parcourus dans le cadre de votre métier de journaliste à propos duquel le narrateur exprime des choses dans le roman. L’écriture romanesque est-elle une prise de liberté par apport à votre métier ?
La fiction permet une plus grande liberté que le travail journalistique qui le plus souvent raconte des faits, ce qui peut être frustrant. Surtout quand on travaille comme moi en agence où l’on est obligé d’être dans l’immédiat, dans la rapidité et le factuel. La fiction peut contenir des choses du réel très fortes, qui peuvent en dire plus long qu’un article de presse et faire passer des messages efficaces. Les nouvelles que j’ai écrites sur le Rwanda (1), même si elles s’inscrivent dans le cadre d’une fiction, sont aussi un témoignage sur le génocide tiré de ce que j’y ai vu et entendu.
Avez-vous rencontré des Alex aux cours de vos nombreux voyages ?
Non. Alex est plus l’expression d’une crainte de la solitude et de la vieillesse. C’est peut-être une façon de les exorciser. Il a 120 ans, il en fait 60, il est bien conservé, il profite encore de la vie qu’il croque à pleines dents. J’aimerais bien être comme ça à son âge !
En revanche, j’ai rencontré des Dumas, dans la dimension humaine, des profiteurs comme lui avec une forte personnalité.
L’Afrique est très présente dans le roman. Quelle est votre relation à ce continent où vous vivez, étant aujourd’hui basé à Addis-Abeba ?
Je parcours l’Afrique depuis 93 et j’y vis depuis 98. Compte tenu des réalités, la vision de la vie y est différente, ne serait-ce que parce qu’on y meurt malheureusement plus facilement. Comme si les gens en avaient retiré une certaine sagesse. Vivre en Afrique permet de relativiser un peu la conscience que l’on a de la vie. Les populations y sont confrontées à des réalités très prosaïques. Elles sont souvent plus dans la survie que dans la vie surtout dans les pays où sévissent la guerre et la famine.
Le continent africain a connu et connaît encore des bouleversements importants. Cela peut générer bien sûr de la souffrance mais aussi une formidable énergie que l’on ressent peut-être moins en Occident où l’on s’attache à des petites choses parfois un peu vaines et superficielles.
Vous exercez votre métier dans des zones de tensions extrêmes, dans le roman, Alex parle de la fascination que la guerre peut exercer sur les êtres. Vous sentez-vous proche de ces propos ?
Alex dit qu’il aime la guerre parce qu’elle révèle des caractères humains le meilleur comme le pire. J’ai couvert plus de dix conflits en Afrique dans des situations parfois très difficiles et j’ai vu se révéler à chaque fois le meilleur comme le pire. Quand c’est le meilleur qui émerge, c’est formidable. Il y a des ressources extraordinaires de l’homme, de l’humain.
Primo Levi disait que ceux qui avaient survécu dans les camps étaient soi les pires, soi les meilleurs qui survivaient portés par leur intégrité et l’espoir qu’un jour ça finirait. Ils luttaient à leur façon en restant des hommes, en restant dignes, droits.
Même si la guerre me fascine en tant que révélateur, je ne suis pas un chien de guerre. Les souffrances, les choses horribles que l’on peut voir en zone de guerre, on les porte en soi.
Dans les situations extrêmes les choses se font beaucoup plus vite parce que les gens sont en état d’urgence. Le sexe, l’amour, la magie de rencontres, même fugaces, sont aussi un remède à la violence. Quand on a survécu à quelque chose, on a encore plus envie d’en profiter.
Au bout du compte c’est surtout un roman d’amour et d’amitié où chacun se révèle dans le regard de l’autre.
Oui. La solitude d’Alex et sa détresse font revenir Dumas parmi les vivants. Celui-ci va accompagner Alex dans sa quête et l’aider à se révéler à lui-même, ce qui va lui permettre d’accepter l’amour de Chantal. Cet amour va le sauver. Chantal est une prostituée et dans la morale judéo-chrétienne, elle est au dernier degré de l’échelle sociale. Elle est réhabilitée par l’amour d’Alex et celui qu’elle a pour lui.
C’est un roman d’espérance qui prône la renaissance de l’être mais aussi l’idée que l’on peut changer, même si l’on est descendu très bas. On peut remonter la pente aidé par le regard de l’autre. Je suis d’un naturel optimiste mais il faut vouloir espérer, aspirer à autre chose, avoir des grands rêves pour au moins en réaliser des petits.
Le personnage d’Alex n’est-il pas pour vous une manière de décharger le fardeau ?
Non. Il m’aide par contre à exprimer des choses, une certaine usure peut-être….
La meilleure façon de se décharger c’est quand même de profiter de la vie.

1 Espérance et autres nouvelles du Génocide rwandais, Ed. Gallimard, coll. Continent Noir, 2002Alex et son double, Emmanuel Goujon, Ed. Vents d’ailleurs, octobre 2007///Article N° : 7083

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