La parole est aux migrants

81 avenue Victor Hugo

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Créée en 2014 par Olivier Coulon-Jablonka, Barbara Métais-Chastanier et Camille Plagnet, la pièce de théâtre 81 avenue Victor Hugo met en avant la parole de huit hommes, tous ayant dû quitter leur pays d’origine et cherchant refuge en France. Ils sont aussi membres du Collectif 81 avenue Victor Hugo, formé à Aubervilliers en juin 2014, qui lutte pour la régularisation des sans-papiers. Après l’avoir jouée sur ce territoire de Seine-Saint-Denis, ils la présentent jusqu’au 17 septembre au Théâtre des Abbesses à Paris avant une tournée en Île de France qui débutera le 18 octobre prochain.

« Quand tu vois quelqu’un sortir de chez lui et qu’il va chez son voisin, ça veut dire que chez lui ça va pas. Si on laisse l’Afrique se développer comme elle veut, […] je crois que cette immigration qui vient d’Afrique, on ne la verra pas« , dénonce Méité, un des acteurs de la pièce 81, avenue Victor Hugo jouée au théâtre des Abbesses en cette fin d’été parisien. Ayant pour seul décor la représentation du hall de leur squat à cette adresse du 81 avenue Victor Hugo à Aubervilliers, huit hommes racontent avec une simplicité étonnante les raisons qui les ont poussés à quitter leur pays, que ce soit la Côte d’ivoire, le Burkina Faso ou encore le Bangladesh.
Ils font tous partis du Collectif 81 avenue Victor Hugo, de plus de 90 personnes, constitué en juin 2014, qui a longtemps manifesté pour faire entendre la voix de ces résidents. Certains d’entre eux sont présents sur le territoire français depuis plus de cinq ans, mais faute de signer un contrat de travail, ils ne peuvent prétendre à une régularisation, seulement pour avoir un contrat de travail, il faut un titre de séjour. Bloqués, ils vivent au jour le jour, organisent quelques manifestations sans réel écho dans la presse.
Olivier Coulon-Jablonka, metteur en scène, Camille Plagnet réalisateur de documentaires et Barbara Métais-Chastenier assistante à la mise en scène, ont décidé de co-écrire une pièce qui raconterait leur périple de là-bas à ici. En août 2014, ils se rendent au fameux 81 avenue Victor Hugo : « D’abord, nous les avons rencontré pendant plusieurs mois. Puis nous sommes restés deux semaines de 10 à 20h tous les jours les invitant à venir nous raconter leurs parcours. Ensuite nous avons filmé 14 personnes. A partir de ces quatorze entretiens filmés, nous avons procédé au montage de la pièce« , explique Camille Plagnet. Dans un quotidien de multiples préoccupations, certains peinent à trouver du temps pour ce projet de mise en scène de leurs récits de vie : « Chacun avait ses raisons, mais on va dire quand même qu’à 75%, ce sont les acteurs qui portent leur textes et il y a 25% où ils prennent le texte de quelqu’un d’autre. » Au final, ce sont huit personnes que l’on découvre sur scène.
Avec une mise en scène épurée, Olivier Coulon-Jablonka privilégie « un parcours fait de plusieurs segments, des monologues avec un passage de relais entre plusieurs voix. L’enjeu était d’obtenir une forme assez courte qui puisse s’adresser au public de façon frontale sans être directement accusatrice« . Les parcours ne sont pas racontés un par un comme une simple liste exhaustive de tous les trajets de migrants, mais plutôt comme une discussion. Le but étant de rendre humaine une thématique trop longtemps traitée indécemment dans les médias nationaux, Camille Plagnet l’assure « avant tout, on reste concentré et soucieux de la rencontre, de la spécificité et la singularité de leur parole et on s’est vraiment basé là-dessus pour construire le spectacle« . Rendre humain et individualiser des parcours trop souvent globalisés. « C’est un théâtre de la rencontre, un théâtre qui essaie d’être le plus précis possible, et après avec les histoires que nous avons reçus, on a construit un discours et je pense que c’est cela que le spectateur peut ressentir comme une forme de militantisme. » Ainsi Souleyman a quitté Ouagadougou pour la Grèce. Arnaqué, il reste trois ans en Turquie avant de rejoindre la Grèce, puis l’Allemagne, et enfin la France. Dans sa voix une once de regret : « pourquoi avoir tout quitté alors que je menais une vie décente au Burkina Faso« . Mamadou, lui, a quitté la Côte d’Ivoire à la recherche d’un travail, est passé par le Burkina, le Mali, la Mauritanie, le Maroc, l’Algérie et la Libye : « j’ai marché dans le désert, j’ai vu comment les choses se passaient, on m’a dépouillé, tabassé…J’ai vu tout. » Des histoires douloureuses, où ils reviennent aussi sur les raisons, celles d’une telle prise de risque quitte à perdre la vie dans une embarcation de fortune qui, par chance – parfois – est rescapée par la marine italienne.
Si certaines histoires explorent la violence de front de ces périples, l’ambiance n’est pas maussade. En chœur, ils scandent tous le même slogan « so-so-so-solidarité avec les sans-papiers ». Cet extrait militant clôt le spectacle « en contraste avec le spectacle plus que dans sa continuité » note Camille Plagnet. Le combat du Collectif 81 avenue Victor Hugo va continuer de se faire entendre dans cette mise en scène réussie, tout le mois d’octobre en Ile-de-France.

///Article N° : 13764

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© Willy Vainqueur