« La rénovation urbaine sans la mixité sociale, ça ne fonctionne pas »

Rencontre avec François Lamy, ministre délégué en charge de la Politique de la ville

François Lamy, le nouveau ministre délégué en charge de la Politique de la ville, ne croit pas au Plan Marshall, pas plus que son prédécesseur Maurice Leroy… Les banlieues non plus d’ailleurs – à force de ne rien voir venir depuis trop longtemps. Balle au centre. Mais maintenant, que fait-on ? Entretien exclusif.

Que fait-on ? Rénovation urbaine ou cohésion sociale ? Les deux ? Autre chose ? Le débat est aussi vieux que la politique de la ville. L’ancien maire de Palaiseau (Essonne) assure d’abord avoir une franche volonté de concertation. Mais concertation n’est pas action, et cette dernière va devoir se déployer en terrain miné : austérité budgétaire à tous les étages (les banlieues connaissent l’austérité, pas sûr qu’elles acceptent encore de serrer la ceinture d’un cran). Politique à mener de front avec une ministre de tutelle, écologiste et non socialiste, qui ne souhaite pas rester passive sur ces questions. Campagne qui n’a pas donné beaucoup de grain à moudre sur ces questions aux habitants des quartiers. Il va donc falloir faire ses preuves, au sortir d’un été marqué par les émeutes d’Amiens et le banditisme marseillais. Priorité des priorités : définir des objectifs avec les collectivités locales (PS, pour beaucoup, c’est un atout), et les autres ministères, pour réorienter partiellement le fameux « droit commun » vers les quartiers, et redéfinir le zonage et les critères de la politique de la ville pour un meilleur ciblage. Tout cela fait-il un projet ? C’est en tout cas cette feuille de route que Presse & Cité a interrogé, avec quatre médias de son réseau, Med’in Marseille, radio HDR (Rouen), Kaïna TV (Montpellier) et Afriscope, par un beau matin de septembre, attablé devant un appétissant déjeuner ministériel. Les banlieues ont faim… une poignée de croissants y suffiront-ils ?
Erwan Ruty
« Je fais avant tout le pari d’être pragmatique : on va passer des conventions d’objectifs, de méthode et de moyens avec les différents ministères. »
François Lamy, affiche une volonté de pragmatisme. Maître mot de son discours, il introduit la rigueur économique de mise pour le nouveau gouvernement. Il tient à se distinguer pourtant de ses prédécesseurs, l’une trop médiatique, alias Fadela Amara, l’autre trop technocrate, Maurice Leroy.
« Je crois au contrat local, passé avec les collectivités, sur des objectifs définis localement, sur l’emploi, la sécurité, l’éducation… »
Ses outils ? Sa proximité avec les ministres pour faire passer des conventions interministérielles avec des objectifs précis, instaurer de nouveaux contrats locaux pour laisser la charge au maire de négocier avec les instances de l’éducation nationale ou de l’emploi à leur échelon et des crédits de la politique de la Ville concentrés davantage sur les quartiers en difficulté.
« La rénovation sociale sans la mixité, ça ne fonctionne pas. On ne doit pas raisonner en termes de quartier, mais de ville ou d’agglomération. »
Fini les politiques centrées sur les quartiers, François Lamy affiche son ambition de revenir à une politique de la ville plus globalisante. Dès lors, il remet en cause l’existence du découpage en zones urbaines sensibles.
« Il faut une meilleure répartition géographique du logement social, qui ne sera plus forcément de la seule responsabilité des maires. »
Tandis que les commissions d’attribution des logements sociaux pourraient désormais être du ressort de l’intercommunalité, délaissant au maire la prérogative exclusive. Conscient de l’enchevêtrement des dispositifs de politique de la ville, François Lamy avoue qu’un nouveau découpage sera mis en œuvre dans les prochaines années.
« Il faut faire monter en puissance le droit commun, et redéfinir les critères de la politique de la ville. »
Un nouveau découpage qui a pour but avoué de concentrer les efforts budgétaires sur un nombre réduit de quartiers. Et ce, pour prendre en compte la crise économique tout autant que pour responsabiliser des maires qui ont les moyens de financer des opérations prévues dans les contrats urbains de cohésion sociale et de solidarité. Chiffres à l’appui, il remet en cause la politique de « saupoudrage » des dernières années et les promesses non-tenues.
« Les décisions avaient été prises fin juillet à Marseille, mais l’intervention de Samia Ghali a accéléré les choses, même si sa solution n’est pas la bonne. »
Les promesses non-tenues des gouvernements successifs sont particulièrement violentes pour les habitants, notamment de Marseille, qui croient de moins en moins aux politiques publiques comme régulateur et réducteur d’inégalités. Sans cautionner les méthodes proposées par Samia Ghali, qui en appelait à l’armée pour rétablir la sécurité de certains quartiers de la cité phocéenne, François Lamy veut faire de Marseille un cas d’école en matière de rénovation urbaine avec une concertation accrue avec les habitants. Une concertation aussi avec les personnages politiques de la deuxième métropole française.
« Il faut que certains contrats soient payés par les ministres de tutelle plutôt que par la politique de la ville, dans l’Éducation nationale par exemple. »
La concertation que souhaite le ministre de la Ville devrait permettre la mise en place d’emplois francs dans plusieurs départements et quartiers comme ceux de Marseille. Mais quid des postes d’adultes relais, des contrats aidés qui font tourner les associations dans ces espaces délaissés par les pouvoirs publics ? Pour le nouveau ministre de la Ville, la réponse se trouve une nouvelle fois dans la priorisation de certains quartiers aux dépens de d’autres qui auraient moins de besoins.
« Il faut que le monde associatif s’organise et se fédère. Cela ne viendra pas d’en haut. »
Mais à l’époque « où l’argent public se fait rare« , les associations ont tout intérêt à se fédérer pour percevoir le soutien de l’État, conclut-il…
Quelques jours plus tard, lors de l’inauguration de l’exposition de Pascal Blanchard sur les discriminations, François Lamy a précisément invité les associations phares actives sur les questions de quartiers populaires et de diversité. Un dialogue s’instaure. Affaire à suivre…

Propos recueillis par Ahmed Nadjar (Med’In Marseille), Akli Aliouat et Jean-Fabrice Tioucagna (Kaïna TV), Moïse Gomis (radio HDR), Anne Bocandé (Afriscope) et Erwan Ruty (Presse & Cité).

Toutes les vidéos de cette rencontre sont à retrouver sur [Presse & Cité].

///Article N° : 10959

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