La sérénade d’Ibrahim Santos

De Yamen Manai

Lire hors-ligne :

Curieux petit livre que ce texte apparemment loufoque rédigé comme un conte, à l’imparfait, qui échappe à toute temporalité et à toute cartographie. L’histoire d’un village perdu au milieu des cannes à sucre, balayé par la « brise caribéenne » (253) devient l’ « histoire fabuleuse » (271), l’ « inévitable destin de Santa Clara » (258), entrevu par la gitane, accompli par des révolutionnaires qui tentent de faire table rase d’une société traditionnelle où les paysans, le barbier, les musiciens vivaient en harmonie et surtout produisaient un rhum extraordinaire. C’est ce rhum qui, tel l’élixir dans les contes, va devenir la potion ambivalente : attirant l’attention des révolutionnaires du pouvoir central, il va entraîner le village dans la tourmente de l’Histoire et symboliser le bilan des ruptures. Dans ce village resté longtemps à l’écart des soubresauts de tous ordres, surgit donc « comme Alexandre le Grand » (55) Alfonso Benitez, premier ministre suivi d’autres puissants aussi sûrs de leur autorité, apportant avec morgue la Révolution. Le cortège de violences, la collectivisation des terres, le pouvoir discrétionnaire des militaires font l’objet d’une succession de scènes où le cocasse permet la mise en scène des abus. Le summum du ridicule de ce pouvoir sans autre idéologie que les gesticulations et la grossièreté de ses représentants est atteint quand, au nom du Progrès scientifique, ordre est donné de remplacer la sérénade qu’Ibrahim Santos jouait au violon pour annoncer le temps par un vulgaire baromètre. Ces bouleversements, qui laissent des morts, balaient le passé, font fi de la culture, aboutissent à une société nouvelle mais qui, bien qu’officiellement régénérée, ne produit qu’un rhum insipide. Les matamores qui l’ont imposée, montés sur leurs fougueux chevaux noirs sont déchus par les villageois qui ont compris qu’ils devaient réagir pour sortir de cette « longue traversée de denses ténèbres, parsemées de treillis » (259).
Le jeu de l’onomastique semble jouer sur différents registres, comme pour brouiller les pistes de lecture. Les consonances hispaniques des noms des insurgés renvoient à l’Amérique latine d’hier et d’aujourd’hui (Bolivar, Calderon, Uribe) tandis que les révolutionnaires, avec un président en uniforme tonitruant aux « interminables discours » (72) flanqué de son frère, renvoient à Cuba. Enfin, le personnage éponyme, avec un prénom arabe et un nom espagnol, descendant d’un artiste de l’Andalousie médiévale alors arabe Salam Sondos (219), rappelle la période arabo-andalouse du monde hispanique. Cette mémoire secrètement transmise est symbolisée par la musique de son violon et de sa viole aux pouvoirs quasi magiques semblables à ceux du « dernier prince arabe de Grenade » « Abù Abd Allah Az-Zughbi dit Boabdil » (110) dont l’histoire est inscrite en abyme. Double inscription donc, dans deux espaces et une généalogie aussi fantaisiste que le reste quand surgit Christophe Colomb embarquant en 1492 l’artiste arabe avec sa musique et son mystère : « Des gènes espagnols, africains et amazoniens étaient venus se mêler au sang arabo-andalou […] l’universalité du métissage ne noie pas la singularité du don » (118).
Outre le rappel de cette culture occultée après la défaite arabe, le texte porte essentiellement sur le bilan de la Révolution. Qualifiée de « catastrophe » par un des personnages, elle est agricole et résumée par le ministre en charge de l’amélioration des rendements par les méthodes aussi scientifiques que massives : « J’ai maté les paysans, j’ai assis mon autorité et j’ai appliqué le savoir acquis par l’Académie agricole de la Révolution : j’ai mis de l’engrais et des pesticides, j’ai fermenté les cannes avec la bonne levure, et je les ai stockées dans des cuves flambant neuves. Il semblerait que la Révolution a fait tourner le rhum en pisse » (263).
Bien sûr, le lecteur, averti par les multiples éléments merveilleux, parfois même perdu par les changements de lieux, de tons et de personnages et agacé par les clichés, lira ce conte comme une métaphore politique extrêmement prudente. Le romancier tunisien prend soin de changer d’aire culturelle, d’enraciner dans la Caraïbe un processus révolutionnaire violent, loufoque, ridiculisé qui a fait fi de tous les héritages pour n’aboutir qu’à la haine de ses victimes et à la destruction de ce que la société sécrétait de plus précieux. La culture arabo-andalouse, comme héritage musical et poétique raffiné bafoué mais farouchement conservé en secret est ici célébrée comme le seul lien avec la culture maghrébine dans laquelle est écrit ce texte. Comme les contes orientaux, il multiplie les digressions, les effets magiques, les brouillages de codes. Mais, comme eux, il rappelle des invariants par la bouche des personnages secondaires : la gitane, le vieux, l’artiste prennent des postures de sages, de prophètes ou de résistants pour énoncer des principes moraux. Ibrahim Santos, le descendant du prince arabe refoulé d’Andalousie, qui contient dans son identité ce double héritage, traverse l’Histoire et survit aux persécutions. Il réussira à rejouer sa sérénade, qui n’a plus alors pour vocation simplement d’annoncer le temps car elle est devenue « l’hymne des hommes libres et vertueux » (268). Au moment où le Maghreb traverse les turbulences de révolutionnaires, ce personnage, tout loufoque qu’il soit muni de son violon, est brandi comme le symbole de la permanence des valeurs ancestrales et de l’éveil d’une conscience politique lucide et active. Fable politique, ce second roman, publié à Tunis, témoigne à la fois de l’impact des circonstances nouvelles sur les ressorts de l’écriture et de la difficulté à trouver les tonalités justes. Les sentences surgissant en diverses marges de la fiction laissent entrevoir les positions prudentes et désenchantées d’un narrateur qui a probablement bien des traits communs avec l’auteur : « il n’est jamais bon, à Santa Clara comme ailleurs, de voir débarquer des militaires de bon matin » (28). Quand un des personnages décroche le portrait du précédent dictateur et qu’il a fallu promettre au peuple de lui distribuer les cochons du maire pour avoir son adhésion formelle à la Révolution, ses réflexions sur les changements imminents se résument à : « je me suis toujours demandé quel goût avaient les cochons du maire » (44). Fable politique donc certes, mais la sarabande de personnages, les constants changements de tons, de temporalité, de lieux, de registres, la structure en très courts chapitres, l’irruption d’éléments merveilleux, font de ce récit une sorte de kaléidoscope, sans cesse en train de tourner et, par là même, insaisissable.

Yamen Manai, La sérénade d‘Ibrahim Santos, Tunis, Elyzad, 2012, 273 p.14 mars 2012///Article N° : 10638

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Ce contenu vous intéresse ? Africultures a besoin de vous pour continuer d'exister. Alors soutenez-nous !

Laisser un commentaire