L’Afrique et le refus de l’autre : éduquer à l’esprit d’universel

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La philosophie a un rôle déterminant à jouer pour la paix dans un monde d’exclusions et de discriminations dont l’observation pourrait conduire à décréter l’échec de l’optimisme des Lumières. Il appartient à cette discipline d’affirmer la place de l’Afrique comme sujet – et non comme simple objet – sur la scène scientifique internationale, pense Ramatoulaye Diagne.

Malgré l’élection d’un Président afro-américain à la tête de la plus grande puissance mondiale, être africain ou être noir n’est pas chose facile sous tous les cieux. D’ailleurs, dans le sud des Etats-Unis, un juge de paix, M. Bardwell, a refusé de marier un Noir et une Blanche en Louisiane, parce que « leurs enfants seraient rejetés par leurs communautés respectives » (Le Monde, 17 octobre 2009). Les meurtres racistes d’Africains, étudiants ou travailleurs, se multiplient en Europe et aux Etats-Unis. La discrimination raciale trouve généralement un allié de taille dans les discriminations à caractère religieux. Il règne actuellement, en Europe, en Suisse par exemple, une atmosphère défavorable pour les Musulmans et les étrangers qui y vivent. Un parti d’extrême droite, l’Union Démocratique du Centre (UDC), multiplie les affiches racistes et xénophobes dont certaines militent surtout contre la construction de mosquées. Mais, le monde musulman lui-même n’échappe pas au racisme, puisque, dans de nombreux pays arabes, être noir rime avec être esclave, pauvre. Or, si l’on condamne volontiers le racisme des Blancs à l’égard des Noirs et toute forme de xénophobie, faudrait-il accepter que des musulmans, parce qu’ils sont Noirs, soient les proies faciles du racisme en Terre d’Islam ou qu’ils soient traités comme des esclaves par leurs frères de religion ? Superposant à cette tragique actualité les terrifiantes images des génocides, des guerres, des banlieues en flammes, des massacres en Guinée, nous pouvons penser que seule la reconnaissance d’un triple échec pourrait expliquer l’inexplicable afin de le rendre moins rebelle à l’appréhension de la raison.
C’est l’échec de l’optimisme transmis par le Siècle des lumières et qui consiste à penser que la diffusion du savoir changera la façon commune de penser, libérera l’homme des préjugés et de l’ignorance qui lui font croire que l’humanité s’arrête aux bornes de son village. Or, les théories et les attitudes racistes sont aussi le fait d’intellectuels. C’est aussi l’échec du dialogue des cultures puisque le recours à la violence met fin à toute possibilité d’une interaction devant créer une situation d’ouverture à l’autre et d’enrichissement mutuel. N’est-ce pas, enfin, l’échec de la philosophie elle-même, qui tire sa véritable signification de l’exigence de la reconnaissance et du respect de l’autre, même lorsque sa manière de penser, sa langue, ses croyances ne sont pas les miennes ? Ou bien, plutôt que de baisser les bras, ne faut-il pas chercher les armes contre l’intolérance, le refus de l’autre, ces erreurs qui, comme le dit Descartes, peuvent offusquer notre lumière naturelle et « nous rendre moins capable d’entendre raison. » ? Comment lutter afin que la lumière naturelle de la jeunesse ne soit offusquée par aucune idéologie fondée sur la négation de l’autre et sur la violence ? Justement, la philosophie n’a-t-elle pas un rôle déterminant à jouer dans cette lutte ? Si les élèves africains acquièrent une culture d’ouverture à l’égard de leurs compatriotes et, au-delà des différences religieuses et ethniques, une culture d’ouverture aux autres Africains et aux peuples d’autres continents, ils seront plus forts face aux discriminations et comprendront que leur force réside dans l’affirmation de l’humanité de l’autre qui, loin de constituer une menace, enrichit notre propre humanité. Ainsi, à l’amer constat d’un triple échec, se substitue l’affirmation de la nécessité de se pencher sur notre système éducatif, pour ce qui concerne aussi bien l’enseignement secondaire que supérieur.
Dans le secondaire, l’enseignement de la philosophie, loin de devoir disparaître, doit au contraire commencer beaucoup plus tôt. Il devra accorder, aux auteurs comme Leibniz, Ameer Ali, LS Senghor, Augustin Dibi Kouadio, et bien d’autres, une place de choix, en raison de l’importance qu’ils accordent à la question de l’ouverture à l’autre et du dialogue des cultures. L’Afrique doit aussi saisir la dynamique que représentent les réformes en cours dans l’enseignement supérieur. En créant des synergies entre les universités africaines, les Ecoles doctorales pourront faire, des chercheurs africains, de véritables interlocuteurs pour les chercheurs du monde entier. S’imposer comme sujet de la pensée, comme acteur dans la construction du savoir, n’est-ce pas montrer au monde entier que le barbare c’est bien celui qui croit en la barbarie ?
De toute évidence, aucun dialogue ne saurait s’établir avec quelqu’un qui ne voit dans l’autre qu’une menace pour sa propre identité, ou ce qu’il croit être son identité. Percevoir l’autre comme une menace, c’est penser qu’on ne peut s’affirmer qu’en l’excluant non seulement de son propre univers, mais aussi de l’humanité elle-même. Ainsi, ceux que je rejette hors de « ma » culture, de « mon » groupe, de « ma » famille, sont, à mes yeux, comme le dit Lévi-Strauss, des « poux », des « fantômes », des « barbares », des « sauvages ». Je leur dénie leur appartenance à l’humanité. C’est en usant de la violence que je parviens effectivement à les obliger à vivre d’une manière indigne d’un être humain. En effet, la violence de l’autre nous transforme en animal, en « animal traqué ». La fréquence d’incidents liés à l’intolérance à travers le monde, semble nous contraindre à conclure à l’impossibilité d’un dialogue. Y a-t-il encore un sens à parler d’universalité, du « rendez-vous du donner et du recevoir » si cher à Léopold Sédar Senghor ? La notion d' »universalité » prend le sens dévoyé d’une uniformisation autour d’un modèle. Et tout écart par rapport à ce modèle est présenté comme la voie ouverte à un choc des cultures. C’est le refus de l’autre qui semble d’ailleurs, lorsqu’on se penche sur l’histoire de l’humanité, pouvoir prétendre à l’universalité puisqu’elle est si répandue. Comme le montre Claude Lévi-Strauss, toutes les cultures ont eu tendance à placer au centre, en position de modèle unique, leurs propres valeurs, leur langue, leurs croyances, leurs modes de vie. Cette tendance, même si elle n’a pas toujours conduit à la violence, toute culture doit la combattre, non seulement pour accepter l’autre, mais aussi et surtout, pour que s’instaure un véritable dialogue.
Accepter l’autre, c’est, certes, tolérer sa présence, accepter de le laisser être à côté de moi, mais cela n’est pas encore le dialogue, car, comme le dit Roger-Pol Droit, tolérer l’existence de l’autre, ce n’est pas encore s’intéresser à lui. Le dialogue ne se produit que lorsque les cultures se rencontrent de manière effective afin de s’ouvrir et d’interagir. C’est la conscience de la nécessité de ce dialogue, pour que l’humanité ne soit pas en péril, que la philosophie doit éveiller chez les élèves et les étudiants.
Et pour ce faire, il est impératif qu’elle n’attende plus la fin du cursus scolaire. Les enfants de douze ans voire même moins parfois, transformés en soldats, en génocidaires, ne rencontreront jamais un professeur de philosophie, à moins que ce ne soit pour vérifier son appartenance ethnique. Il faut mesurer l’importance de la question que pose Jean-Pierre Bianchi dans son article intitulé « Commencer par la philosophie » : « Enfin, croit-on vraiment que les élèves seront capables de philosopher en terminale si l’on ne commence qu’à ce moment-là ? Peut-on sérieusement être convaincu de cela ? (1) » Il s’avère ainsi nécessaire de réfléchir sur les réformes à introduire afin que la question de la pluralité des cultures, de la différence soit abordée le plus tôt possible. Des dizaines de pays, selon une enquête de l’UNESCO, dispensent dans l’enseignement secondaire une formation philosophique, souvent dès la classe de seconde ou de première. Le texte de La Déclaration de Paris pour la Philosophie adopté par des philosophes venus de dix-huit pays, signé ensuite par des centaines de professeurs dans le monde (Karl Otto Appel, WV Quine, Paul Ricoeur etc.) affirme qu’une activité philosophique libre doit être partout garantie, sous toutes les formes et dans tous les lieux où elle peut s’exercer, et à tous les individus. Les guerres, les replis identitaires, la peur et la haine de l’autre prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est l’esprit des hommes qu’il faut instruire, au sens étymologique du terme. Il faut élever cet esprit jusqu’à l’exigence de l’universel. En effet, adopté le 16 novembre 1945, l’acte constitutif de l’UNESCO proclame clairement que « […] les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ».
Aussi, il ne s’agit ni de conclure à l’échec de la philosophie, ni de désespérer de l’homme, mais de voir que la philosophie est plus nécessaire que jamais. Il est aussi nécessaire qu’elle accorde une place importante à des penseurs du dialogue des cultures. Des pensées comme celles de Leibniz ou de Léopold Sédar Senghor, ou encore d’Ameer Ali ou d’Augustin Dibi Kouadio sont au cœur de la question du dialogue des cultures.
En effet, au milieu d’une Europe en proie à l’européocentrisme, Leibniz a élevé la voix, pour signifier aux religieux, aux philosophes, aux savants, que l’histoire de l’humanité ne saurait s’écrire ni se dire si elle ignore ou passe sous silence l’apport des Chinois, des Arabes, en un mot de toutes les civilisations : « …dans peu », dit-il, « il faudra aller fouiller chez les Chinois et les Arabes, pour achever l’Histoire du genre humain » (2).
En d’autres termes, il ne faut pas se poser comme le dépositaire de la Civilisation investi d’une « mission civilisatrice ». Comme l’écrit le philosophe ivoirien Augustin Dibi Kouadio : « A vrai dire, l’Europe a envahi l’Afrique avec la présupposition que l’humain existe certes en ce continent, mais de très pauvre façon, à un degré inférieur. La figure de l’humain n’y est pas adéquate à son concept, ne lui fait pas honneur, ne le réfléchit pas en effectivité ! (…) Coloniser ne sera-t-il pas, par voie de conséquence, humaniser, ce qui veut dire ici, faire exister à 1a place d’une figure de l’humain, jugée barbare, contingente et privée de pensée, une autre figure qui serait conforme aux exigences de l’esprit tel qu’il s’éprouve en l’intemporalité de son contenu ? » (3) Leibniz, contrairement à bon nombre de ses contemporains, a compris, comme le dira plus tard Senghor, que toute civilisation meurt de sa pureté, c’est-à-dire périt si elle ne s’ouvre pas aux autres. Justement, l’actualité de la pensée de Senghor peut se mesurer, entre autres, à la possibilité qu’elle nous offre de formuler adéquatement des problèmes que nous rencontrons aujourd’hui. L’universalisme de Léopold Sédar Senghor ne veut ni d’une simple juxtaposition de cultures qui demeureraient extérieures les unes aux autres, ni d’une uniformisation du monde autour d’un modèle culturel unique. Il appelle à la mobilisation de toutes les énergies des cinq continents pour mettre sur pied un nouvel ordre basé sur un authentique dialogue des cultures.
Leibniz, non plus, n’est ni un éclectique, ni un conciliateur pour le plaisir voire la lâcheté de concilier. Selon lui, chaque civilisation, chaque philosophie dit confusément, c’est-à-dire partiellement le vrai, l’universel depuis son point de vue. Il faut savoir comprendre le rapport de chaque chose à l’universel. Et c’est là que nous comprenons toute la portée de l’expression césairienne dont Senghor fit dans son œuvre l’usage constant que l’on sait : « le rendez-vous du donner et du recevoir ».
Le pluralisme d’Ameer Ali s’inscrit également dans cette volonté de faire une lecture non violente de la diversité des cultures et de l’histoire de l’humanité.
La pensée de ces différents auteurs devrait figurer au programme de philosophie qui laisserait ainsi une place importante aux notions d’universalisme, de pluralisme, de tolérance etc. qui feront naître chez les élèves « un sentiment d’universel » comme le dit Jean-Pierre Bianchi, dans son article intitulé « Commencer par la philosophie« .
Ce sentiment d’universel constitue, à nos yeux, le levier dont dépend, pour une large part, la réussite des réformes en cours dans l’enseignement supérieur.
En effet, les réformes visent, en fin de compte, le dépassement des clivages artificiels dressés entre les disciplines, la fin de la solitude des chercheurs et le dépassement du partage du monde du savoir en deux zones d’inégale importance qui seraient « le Nord » et « le Sud ». La plupart des Ecoles doctorales s’appuient sur l’interdisciplinarité et la transdisciplinarité. Nulle discipline, aujourd’hui, ne saurait prétendre, à elle seule, prendre en charge toutes les dimensions d’une question. En sciences humaines et sociales, les chercheurs, contrairement à ceux des sciences dites « dures », n’avaient pas vraiment l’habitude de travailler ensemble. Ce qui explique, pour une large part, les réticences, voire les résistances, face à ces réformes qui reconnaissent d’abord des équipes de recherche et non pas des chercheurs isolés. Cependant, ces résistances semblent perdre du terrain face à la prise de conscience de l’intérêt scientifique d’un travail transdisciplinaire. La frontière « sciences exactes, sciences dures » cède aussi du terrain dans la mesure où les équipes de recherche, regroupant des médecins, des sociologues, des biologistes, des philosophes etc. se créent et se multiplient. Ainsi, cette nouvelle configuration de la recherche n’a de sens que si l’on comprend l’universalité des problématiques, des questions. « Universalité » signifie ici, d’une part, la capacité pour une question, d’être saisie d’une manière plurielle et pluridimensionnelle par diverses disciplines ; d’autre part, le fait que ces questions et ces problématiques ne sont spécifiques à aucune zone géographique à l’exclusion des autres. En effet, en plus d’être pluridisciplinaires, les équipes de recherche sont aussi très souvent internationales.
Aussi, les Universités africaines doivent-elles conjuguer leurs efforts afin de ne pas être reléguées aux marges du monde du savoir. Car, cette recherche inscrite dans l’ouverture, est, ipso facto, inscrite dans la concurrence. Toute équipe a pour vocation d’être performante et d’être reconnue dans son domaine de compétence. C’est aussi cette reconnaissance qui lui facilite l’accès aux divers financements et subventions proposés par les institutions financières et universitaires. Les Universités africaines, pour la plupart, n’ont pas les moyens de financer la recherche de leurs chercheurs. Aussi, ceux-ci cherchent-ils souvent, de manière individuelle, à intéresser les éventuels bailleurs à leurs recherches dans l’espoir d’obtenir une subvention. Or, cette démarche individuelle est désormais vouée à l’échec comme nous l’avons dit précédemment. Les Ecoles doctorales, bien que jeunes, doivent d’emblée s’inscrire dans une dynamique d’intégration sous-régionale voire régionale. Plutôt que d’avoir deux équipes travaillant sur des thèmes convergents dans deux pays africains différents, dans une totale ignorance de leurs avancées respectives, pourquoi ne pas constituer une grande équipe, constitution amplement facilitée par les technologies de la communication ? Une telle équipe bénéficierait du soutien de plusieurs universités et institutions. La mobilité des doctorants, des chercheurs et des enseignants entretiendrait cet esprit d’universel si important pour la paix et la stabilité de notre Continent. Ces équipes de recherche bénéficieraient également du soutien de « la diaspora africaine », de ces universitaires africains installés aux quatre coins du monde, comme c’est le cas déjà pour certaines équipes des Ecoles doctorales de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Ces analyses nous confortent dans l’idée que la définition spinoziste de l’homme semble désormais incontournable. Pour Spinoza, il n’est guère possible de proposer une véritable définition de l’homme sans commencer par l’insérer dans une totalité. Loin d’être une clôture, l’homme est ouverture sur le monde et sur les autres. La philosophie de Spinoza montre que ce n’est qu’une illusion, un défaut de connaissance, qui nous porte à penser l’homme comme un empire dans un empire. En tant que partie de la Nature, l’individu interagit avec d’autres individus et n’existe que dans et par sa connexion aux autres et au monde. Nous pouvons appliquer cette conception aux peuples et aux nations : de la même manière qu’un individu ne peut se concevoir indépendamment des autres et du monde, de même une société, un pays, une nation ne sauraient se poser indépendamment des autres sociétés, des autres pays, des autres nations. Par conséquent, la solidarité ne s’inscrit pas dans une logique du choix, comme si l’individu avait le choix entre la solitude ou la solidarité : en fait, la nature même de tout individu et de toute nation porte en elle-même, comme condition sine qua non de sa propre réalisation, la solidarité avec les autres individus et les autres nations. Le système éducatif, à travers l’enseignement de la philosophie, et la nouvelle configuration de la recherche universitaire, a un rôle déterminant à jouer dans la promotion d’une véritable culture de pluralisme et d’universalisme, en un mot de l’esprit d’universel.

1. Jean-Pierre Bianchi, « Commencer par la philosophie », in La philosophie et les jeunes esprits, Journée de la philosophie à l’UNESCO 2004, Paris, UNESCO, 2006, pp. 5-21, p.21.
2. Couturat Louis. Opuscules et fragments inédits De Leibniz, Paris, 1903. p. 225.
3. Dibi Kouadio Augustin, L’Afrique et son autre : la différence libérée, Editions Strateca Diffusion, Abidjan, 1994, coll. Penser l’Afrique n° 1, pp. 13-14.
///Article N° : 9651

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