Langues et histoires en festival

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Conter en soninké, arabe, espagnol, italien, créole et dans différentes langues encore, est un jeu d’autant plus riche de pédagogies lorsqu’intervient La Boîte à histoires, outil proposé par D’une langue à l’autre (DULALA). Cette association francilienne l’a présentée au grand public du 29 mai au 3 juin durant un temps de festival. L’objectif ? Que les langues qui coexistent sur le territoire soient un outil de partage, de reconnaissance et d’apprentissage. Reportage à Montreuil, dans le quartier de la Boissière.

Une place dans une cité, ou un jardin partagé. Chaque fois, une table, un conteur et dans ses mains une boîte enrobée de dentelle. Un parterre d’enfants, les yeux accrochés à la scène. De la boîte émerge progressivement des figurines, textures et autres détails évoquant une maison, puis une forêt, puis quelques animaux. Lentement, l’histoire du « Loup et des sept chevreaux » se dévoile à travers ces objets et les mots que manie le conteur. Certains enfants les comprennent, d’autres non. Mais la plupart les devinent. Car la langue de ce récit est ici le soninké, là l’arabe ou encore l’italien, raconté par Oussmane, Malika ou Giusy, tous les trois habitants du quartier de la Boissière à Montreuil. Installés dans différents espaces de la ville, ils participent au festival « Boîtes à histoires » qui, du 29 mai au 3 juin, met le conte à l’honneur comme espace de valorisation du plurilinguisme.
L’association D’une langue à l’autre (DULALA) en est à l’origine. Depuis un an, elle a constitué sur ce quartier riche en dynamiques associatives un réseau d’habitants et de professionnels qui « se rencontrent et créent ensemble à partir de leurs langues », explique Elsa Bezault, coordinatrice du projet. Il faut dire qu’à la Boissière, à l’image de Montreuil même où un quart des habitants sont immigrés (1), la diversité linguistique est une réalité. Raconter des histoires, c’est alors permettre à toutes ces langues parlées dans l’intimité familiale de circuler à l’école mais aussi dans des espaces socioculturels et lieux publics. La langue pensée comme un élément de partage. Ainsi, en amont du festival, Elsa a animé plusieurs formations pour transmettre l’art de la boîte à histoires à des habitants-conteurs aussi divers qu’une assistante maternelle, la vice-présidente de l’Association des Femmes de la Boissière, un jeune homme résident dans un foyer de travailleur migrant peuplé majoritairement de subsahariens, une responsable du jardin partagé et, quelques enfants eux-mêmes.
Didactisée par la fondatrice de DULALA Anna Stevanato, la boîte à histoires est « un support qui permet de mettre en valeur la langue et développer l’imaginaire chez les enfants. Il peut faciliter la représentation d’images mentales et la connexion entre le mot et l’objet, et faire le lien avec le français, parce que l’important est de faire le passage d’une langue à l’autre », développe Elsa. Si les contes classiques « Le loup et les sept chevreaux » ou « Le petit chaperon rouge » sont mobilisés lors les formations, libre aux conteurs de créer aussi leurs propres histoires. Sandra, dimanche, conte d’ailleurs en créole, au jardin partagé Ramenas Voit Vert. Captivés, les enfants se pressent à répondre lorsqu’elle leur demande quels mots ont-ils compris : « le zozio », « la marmaille », « le makak », chacun symbolisé par un objet non figuratif, comme une plume ou un tissu. Prenant son temps, un garçon résume ensuite toute l’histoire. Les sonorités de la langue créole leur sont familières, certes, mais lorsqu’Oussmane raconte le Loup et les sept chevreaux en soninké, l’attention des enfants est toute aussi vive. Entre un tiers pour qui elle est langue maternelle, et tous les autres qui l’ont comprise à travers la scène animée, le soninké n’a pas vraiment besoin de la traduction française. Elsa explique : « Parfois, les enfants les plus jeunes sont encore en train de se construire une abstraction et c’est difficile pour eux de se représenter quelque chose qui n’est pas sous leurs yeux. Avec la boîte à histoire, on leur donne les moyens de se créer des images mentales. Ils sont vraiment à l’âge où ils créent du sens au quotidien et ils ont moins de barrières que les adultes à rentrer dans une langue qu’ils ne comprennent pas, parce qu’ils prennent des indices et construisent des images ».
Langue maternelle et français en partage
Oussmane, arrivé il y a seulement un an en France, s’est essayé au conte pour travailler la langue française avant tout. Pour ce jeune malien, la formation des boîtes à histoires a été l’occasion d’un apprentissage original, connecté à sa langue maternelle, mais renforçant celle qu’il ne manie pas encore bien. Quand à Mallé, autre ami conteur, il était bien sceptique à l’apport de cet exercice, jusqu’au jour où racontant une histoire en soninké dans une école, un petit groupe d’enfants se confia à lui, les yeux écarquillés d’entendre leur propre langue en dehors de la maison. « Ils peuvent être reconnus dans le rôle de quelqu’un qui transmet aux enfants, aussi et c’est important », reprend Elsa pour affirmer l’apport de ces « apprenants » au programme. Et simultanément, les enfants peuvent se sentir reconnus, car si leur langue est parlée dans cette institution du français qu’est l’école, cela veut dire « qu’elle est aussi importante que les autres » selon les mots touchants de Chloé. L’enfant d’une dizaine d’années a elle-même participé aux formations pour présenter son histoire, sur la place Jules Vernes de la Boissière. Pour ces conteurs en herbe, les histoires sont dites en français, mais quelques mots de soninké ou d’arabe s’y glissent. La directrice de la ludothèque Ludoléo, partenaire du projet, Djamila Benmostéfa, confirme le pouvoir des boîtes à histoires, qu’elle a pu observer dans sa structure. « Les enfants deviennent des acteurs, car ils sont à la fois réalisateurs, concepteurs et décorateurs de l’histoire. Ils travaillent aussi la langue française, sa grammaire, et peuvent mobiliser les apprentissages de l’école avec une dimension de plaisir « .
Partager sa langue maternelle pour mieux apprendre celle de l’école, le français. Cette démarche ne semble toutefois pas si évidente, au vu des controverses qui ont suivi la réforme en cours de l’enseignement des langues d’origines. Dès la prochaine rentrée en effet, le ministère de l’éducation va mettre fin au système d’ELCO, ces classes créées par une directive européenne de 1977 pour favoriser la réussite scolaire des enfants de migrants en structurant et valorisant leur langue maternelle. Elles seront ainsi transformées en enseignement de langues étrangères à part entière, réintégrés au temps scolaire et ouverts à tous. Quelques députés du parti Les Républicains (LR) se sont insurgés contre cette réforme qui, selon Annie Denevard, serait « un cheval de Troie pour développer l’apprentissage de la langue arabe », allant jusqu’à parler de « catéchisme islamique « . Brandissant le spectre du communautarisme, Hervé Mariton a même décidé de lancer une pétition contre l’enseignement de l’arabe à l’école primaire. Elsa répond avec tout le bon sens et l’expertise qui fait défaut à ces agitations : « Si les enfants bilingues doivent faire un cloisonnement et oublier tout ce qu’ils savent déjà lorsqu’ils entrent à l’école, ils auront plus de difficultés dans les apprentissages. Donc on leur montre qu’il y a la possibilité de créer des liens. Parce que voir quelqu’un raconter dans une autre langue, même si ce n’est pas la sienne, ça nous fait penser que nous aussi on sait d’autres choses dans d’autres langues. Et là on commence à faire des connexions, et plus on fait des connexions, plus on va loin dans les apprentissages. »
La boîte à histoire participe pleinement de cette exploration du partage entre langues puisque dans les écoles où intervient DULALA, l’AVS (Auxiliaire de Vie Scolaire) qui parle arabe, la directrice qui parle français, et l’Atsem (Agent territorial spécialisé des écoles maternelles) qui parle le vietnamien créent des boîtes à histoires ensemble. Chacun est dès lors en position d’intervenant pédagogique à part entière.
Comme pour tous ses projets, DULALA prendra ses distances après avoir essaimé ses bonnes pratiques du conte à la Boissière. Ainsi, une fois un réseau structuré, l’objectif est de laisser dans différentes structures du quartier comme la PMI, la bibliothèque ou l’école, une boîte à histoire que chacun pourra saisir spontanément. Un essaim de conteurs plurilingues qui se diffusera sur tout le territoire francilien, espérons-le.

(1)Donnée INSEE issue du recensement de la population, datée au 1er janvier 2012.///Article N° : 13657

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Les images de l'article
Oussmane conte en soninké place Jules Vernes, Montreuil. © Caroline Trouillet
Malika conte en arabe, au jardin partagé Ramenas Voit Vert, Montreuil. © Caroline Trouillet
Malika conte en arabe, au jardin partagé Ramenas Voit Vert, Montreuil. © Caroline Trouillet
Sandra conte en créole, au jardin partagé Ramenas Voit Vert, Montreuil. © Caroline Trouillet




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