» L’artiste porte en lui sa propre culture « 

Entretien de Virginie Andriamirado avec Sylvain Sankalé

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Sylvain Sankalé, est critique d’art et commissaire de l’exposition Sénégal contemporain, récemment présentée à Paris au Musée Dapper (1), et dont le commissaire était Christiane Falgayrettes-Leveau.

L’exposition artistes contemporains du Sénégal était-elle représentative de l’actuelle production des plasticiens sénégalais ?
L’objectif de l’exposition était de donner une vision aussi large que possible de la création contemporaine au Sénégal en matière plastique. Elle ne pouvait bien sûr pas donner à voir la production des plasticiens sénégalais d’une manière exhaustive, d’une part parce que tel n’était pas son propos, d’autre part parce qu’elle était tributaire des contraintes qui étaient des contraintes de temps et d’espace. Cette exposition s’inscrivait avant tout dans la continuité d’une exposition ayant eu lieu à Dakar il y a quelques mois, pour l’inauguration de la salle d’exposition du Manège de l’Institut culturel Léopold Sedar Senghor. Ce sont donc un certain nombre d’artistes dont les œuvres avaient été présentées au Manège que nous avons sélectionnés avec Christiane Falgarettes pour le musée Dapper.
Ce mouvement d’une exposition venue d’Afrique vers un musée parisien n’est pas fréquent. D’habitude, les expositions partent de l’Occident et quand, dans le meilleur des cas, elles tournent sur le continent africain, elles sont bien souvent réduites. Est-ce selon vous signe d’un certain revirement des choses et de la vitalité de la création artistique au Sénégal ?
Je n’irai pas jusqu’à parler pas de renversement des tendances mais cela témoigne en effet de la vitalité culturelle du Sénégal. Elle ne date cependant pas d’aujourd’hui. Cela fait longtemps qu’un certains nombre d’activités se déroulent sur le territoire Sénégalais et même plus généralement en Afrique noire, mais il est vrai que leur visibilité à l’extérieur reste limitée. La biennale de Dakar a plus de dix ans d’existence, l’année 2006 a fêté le quarantième anniversaire du Festival mondial des arts nègres et des expositions majeures montées sur le continent ont permis l’organisation d’autres expositions dans le monde. Pour moi cela n’a rien d’exceptionnel, en tout cas au regard de ce qui se passe au Sénégal depuis quelques années.
Est-ce son passé culturel qui explique que le Sénégal soit un pays privilégié en matière de création plastique ? Un certain nombre d’artistes sénégalais sont régulièrement présents dans les circuits d’expositions…
On peut contester sa méthode et même contester son idéologie, mais le président Léopold Sedar Senghor – dont nous fêtons le centenaire cette année – avait cette préoccupation culturelle de façon manifeste. C’est lui qui a posé les bases de ce qu’on a pu appeler l’Ecole de Dakar. Il a impulsé la création de l’école des Beaux arts de Dakar dont sont sortis quasiment tous les artistes exposés au musée Dapper et un grand nombre d’autres artistes qui depuis ont fait carrière. Il a aussi était à l’initiative de la Manufacture des arts décoratifs de même que la création du Musée Dynamique et le Festival des arts nègres.
Il y a quand même eu un ensemble d’éléments qui ont permis d’impulser un intérêt pour l’art contemporain. On pouvait ne pas être d’accord avec les méthodes de Senghor, contester ses orientations auxquelles il tenait beaucoup, mais il n’empêche que ça a été fait et, je crois, que c’est l’un des facteurs qui a joué en faveur de l’éclosion d’un nombre important d’artistes au Sénégal et dont le nombre a continué à croître.
Dans le catalogue de l’exposition (2), vous parlez d’une  » œuvre intimement sénégalaise, bien au delà du procédé et de la matière « . Qu’entendez-vous par là ?
Il y a toujours un débat autour de l’utilisation de techniques dites occidentales. Débats qui permettent à certains de dire par exemple qu’une vidéo n’est pas une œuvre africaine ou sénégalaise parce que la vidéo n’est pas une technique africaine. Qu’importe la technique que l’on utilise ! Un artiste d’où qu’il soit peut tout à fait emprunter à l’extérieur d’autres modalités de techniques. C’est bien la peine de parler de mondialisation si l’on ne veut pas voir les effets pratiques que cela peut avoir ! Ce qui est important à mes yeux, c’est que le créateur, dans ce qu’il a de plus personnel, c’est à dire sa source d’inspiration, vit intiment ce qu’il est et c’est ce qu’il cherche à faire ressortir. Il se trouve qu’il est sénégalais et qu’il vit au Sénégal. Peu importe le procédé qu’il utilise, et c’est ce que j’entends par  » œuvre intimement sénégalaise « .
L’artiste porte en lui sa propre culture, son propre vécu, sa propre souffrance, ses propres bonheurs. L’inspiration personnelle d’un artiste, parce qu’elle puise d’une manière directe ou non dans son vécu, se retrouve – d’une manière ou d’une autre – inévitablement dans son travail. S’il s’avère qu’il est africain et que son africianité puisse apparaître à un point ou à un autre, c’est très bien, ça prouve qu’il a une identité qui est présente ! Mais ce n’est ni une revendication, ni une nécessaire classification.
Comment les artistes sénégalais résistent-ils fassent à un certain formatage qui peut être imposé par les tendances du marché de l’art ?
Nous connaissons au Sénégal des artistes qui peignent des choses – que je qualifierais d’exotiques – pour faire plaisir à une certaine forme de clientèle. Je connais des artistes qui ont déjà vendu leurs œuvres avant même de les avoir peintes et qui n’exposent jamais puisqu’ils n’ont pas trois toiles en réserve. Ils font des choses qui plaisent. Elles sont principalement destinées aux occidentaux qui vivent au Sénégal. Elles peuvent être  » jolies « , décoratives, mais pour moi ce ne sont pas des œuvres d’art.
Si précisément les artistes exposés au Manège puis à Dapper ont été choisis, c’est parce qu’ils mènent leur carrière avec suffisamment d’indépendance pour ne pas avoir besoin de suivre ce qu’on peut leur imposer. Et c’est ça qui est important parce qu’ils ont une personnalité qui est suffisamment forte pour, d’une part, ne pas se laisser influencer et d’autre part, être appréciés des gens qui aiment l’art. Je les connais suffisamment pour savoir que rien n’a été simple pour aucun d’entre eux mais ils ont tenu le cap, même si leur évolution a pu désarçonner certains de leurs collectionneurs ou galeristes.
C’est précisément parce que ce sont des hommes libres qu’il peuvent faire aujourd’hui ce qu’ils font et qu’ils ont cette liberté d’agir et d’aller dans le sens qui leur plait. Et les autres suivent…plus ou moins rapidement mais ils suivent !

(1) Sénégal contemporain, 27 avril-13 juillet 2006, Paris . Commissaires Christiane Falgayrettes-Leveau et Sylvain Sankalé.
(2) Sénégal contemporain, catalogue, éditions Musée Dapper, avril 2006, Paris. Christiane Falgayrettes-Leveau, Sylvain Sankalé, préface d’Abdou Diouf.
///Article N° : 4583

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