Le Cinéma au Burkina faso (3)

Entretien avec Bertrand Kaboré, producteur

Le fonds Succès Cinéma
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Bertrand Kaboré est producteur et secrétaire général de l’association des producteurs burkinabés pour la gestion du fonds Succès Cinéma Burkina Faso.

Léo Lochmann : Pouvez-vous me décrire votre rôle dans le programme Succès Cinéma Burkina Faso ?
Bertrand Kaboré : Mon rôle consiste d’abord à assurer l’administration de l’association, à savoir les correspondances et également représenter l’association auprès des partenaires. Mais en ce qui concerne le fonctionnement de l’association, je suis chargé en amont de recevoir les dossiers d’inscription. Il s’agit pour nous de permettre à des films burkinabés, reconnus comme tels, c’est-à-dire que le producteur doit être Burkinabè, installé au Burkina depuis plus de deux ans, et qui a également la majorité des financements du film. À partir de ce moment-là, il peut inscrire le film et nous informons les salles qui sont agréées par notre association, à savoir le Ciné Burkina, Ciné Neerwaya, Ciné Émergence de Wemtenga, Ciné Espoir de Tampuy, Pissy et la Patte-d’oie. Une fois que les films sont affichés dans ces salles, on procède à un comptage. Nous avons des bordereaux qui sont remplis chaque semaine de telle sorte que dès la fin d’une séance nous recevons un SMS de la part de l’exploitant de salle qui donne le nombre d’entrées de la séance. Le lendemain il remplit un bordereau quotidien et en fin de semaine il remplit également un bordereau hebdomadaire. Il y a ensuite un recoupement de toutes ces informations, de telle sorte que si le film a été exploité en une semaine ou en deux semaines, nous savons combien d’entrées cela a fait dans les différentes salles. Maintenant, nous ne pouvons pas nous fier à cela seulement, nous avons donné obligation aux salles de reverser la part des producteurs, soit par virement bancaire, soit par chèque de telle sorte que nous réclamons des traces de ce virement pour être sûr que le nombre d’entrées qui a été déclaré par la salle s’est traduit par de l’argent qui a été remis au producteur. Il faut éviter qu’il y ait des déclarations complaisantes. Mon rôle consiste, en collaboration avec une dame qui travaille aux films du dromadaire de vérifier les déclarations, semaine par semaine. Ensuite, je procède seul à la vérification des documents bancaires et je donne la validation si on doit compter le nombre d’entrées. S’il y a des parties qui ne sont pas justifiées par des versements, on procède purement et simplement à l’annulation de ces entrées-là. Une fois que nous avons atteint la date limite de comptage des entrées, nous procédons à un classement. Le premier est récompensé à auteur de 20 millions de FCFA, le deuxième 15 millions et le troisième 10 millions.
Nous sommes encore dans une phase test parce que l’objectif serait de donner plus d’argent aux films et de ne pas simplement s’arrêter à trois films par année. L’objectif aurait été par exemple que l’on fixe un seuil d’entrées à atteindre pour obtenir par exemple un bonus de 5 millions. Le manque de moyen nous a contraints, pour le moment, à revoir nos ambitions à la baisse afin de ne pas prendre des engagements que nous n’allons pas tenir.
La première phase de test de Succès Cinéma Burkina Faso s’est déroulée de septembre 2011 à juin 2012. Depuis cette date où en êtes-vous ?
D’abord, quand on a fini la première phase test, il était question de tirer les enseignements et en juillet il y a donc eu une réunion à Lausanne. Plus tard, on a tenu également une réunion à Ouaga pour arrêter définitivement les lauréats des prix, si je peux m’exprimer ainsi. Maintenant, on va entamer une nouvelle phase test. La première phase nous a permis de voir quels sont les problèmes qu’on pouvait rencontrer. Cette deuxième phase nous l’avons entamée avec l’espoir de pouvoir rouvrir d’autres salles à l’intérieur du pays, parce que pour le moment on a travaillé qu’avec les salles de Ouaga, et aussi de convaincre d’autres partenaires de nous accompagner parce que jusqu’ici notre partenariat c’est surtout la DDC, la coopération suisse au Burkina, qui nous soutient mais il nous faut d’autres partenaires si on veut que le projet soit de longue durée.
Et un partenariat avec l’État n’est pas possible ?
Nous avons tenté mais vous savez que pour l’État il y a des schémas qui existent depuis la nuit des temps pour soutenir la production des films burkinabés. Nous pensons qu’il faut qu’il y ait cette diversité de soutien parce que cela garantit l’indépendance éditoriale des cinéastes qui peuvent aller chercher l’argent où ils veulent. Nous pensons que l’État peut continuer à jouer son rôle d’appui mais c’est vrai que ce serait bien que l’État mette de l’argent dans notre association parce que c’est de l’argent qui, peut-être, est plus facile à obtenir pour des débutants parce que nous nous en tenons simplement au nombre d’entrées. On ne s’occupe pas de l’aspect artistique du scénario, etc. Or, vous savez que dans les guichets à caractère sélectif, il faut lire les scénarios et puis voilà. Un film peut être sanctionné à ce niveau déjà, or s’il avait eu la chance d’arriver en salle peut-être qu’il aurait eu du succès.
Et quelles sont les conclusions de la première phase test, quels ont été les aménagements ?
Très franchement, la première phase test avait bien fonctionné, donc on n’a pas tellement eu à modifier grand-chose, sauf que nous avons demandé maintenant à faire le recoupement des chiffres, des données bancaires assez rapidement. Parce que l’année dernière les producteurs tardaient pour nous donner les documents bancaires parce qu’il y avait encore de la méfiance qui existait. Mais cette année les gens ont compris que nous voulons simplement faire un travail de vérification mais qu’on n’a rien à voir dans leurs gestions. Nous, on compte seulement les entrées et puis c’est tout.
J’ai l’impression que c’est une manière un peu novatrice d’aider le cinéma.
Tout à fait. Comme je le disais tantôt, on avait connu jusqu’à présent l’aide sélective qui, à mon avis, est une aide parfois injuste, parce que c’est des spécialistes qui se mettent à la place du public pour juger un scénario et un dossier de production. Ce qui fait que pour les jeunes cinéastes qui avaient envie de faire leurs premiers films avec ce que l’on appelle des petits budgets, évidemment ils n’avaient pas de chance de s’imposer devant des cinéastes aguerris. Mais nous, le type d’aides que nous faisons, tu dois d’abord faire ton film selon tes propres moyens. Maintenant tu viens inscrire ton film et c’est le public qui est le seul juge. Cela, à mon avis, constitue une vraie innovation dans le paysage cinématographique burkinabé, voire africain. Cela va booster la production parce que vous savez que le budget moyen d’un film à petit budget numérique, comme on connaît ici, tourne autour de 15 millions. Alors si nous arrivons à donner 20 millions, ça veut dire que pour certains films à petit budget, c’est même plus que le budget du film. Ceux qui reçoivent 15 millions reçoivent pratiquement leur budget donc cela peut encourager la production.
Pour l’année dernière, c’est le film Faso Furie de Rodrigue Kaboré qui a remporté avec environ 18 000 entrées, suivi du film de Boubakar Diallo avec 16 000 entrées et le film de Hébié Missa En attendant le vote… Cette année je ne peux pas vous dire tout mais je sais qu’il y a Congé de mariage qui est bien parti.
Dans le programme Succès Cinéma Burkina Faso, il y a quelque chose qui pourrait ressembler à un conflit d’intérêts dans les positions de Rodrigue Kaboré en tant qu’exploitant, en tant que distributeur et en tant que producteur du film Faso Furie, d’autant plus que c’est lui qui a remporté le premier prix du Succès Cinéma Burkina Faso. Qu’est-ce que vous pensez de cela ?
Je pense que nous avons déjà traité de cette situation parce que lorsqu’il s’agissait de l’exploitation du film de Rodrigue nous avons pris des dispositions supplémentaires pour vérifier vraiment les entrées, vérifier également les données bancaires et vérifier enfin l’exactitude des déclarations qui ont été faites non seulement par la salle, par le distributeur et le producteur. Nous avons employé des scrutateurs qui comptaient le nombre de spectateurs pratiquement à chaque séance. Donc, nous pensons qu’à ce niveau, Rodrigue sait à quoi s’en tenir. Il est membre de l’association mais nous ne lui faisons pas de cadeaux. S’il a été premier c’est qu’il l’a mérité. Maintenant, en termes de conflits d’intérêts, pour le moment nous n’avons pas remarqué un cas qui puisse nous inquiéter à ce niveau. C’est vrai par moments, nous avons attiré l’attention des exploitants d’une manière générale pour que l’on donne les chances à tous les films de pouvoir passer le même nombre de semaines dans les salles pour ne pas en pénaliser certains.
J’ai l’impression qu’on assiste à une tentative d’industrialisation de la filière cinématographique et à une volonté de sortir d’un artisanat à petite échelle pour développer vraiment une industrie cinématographique.
Nous pensons que si on arrive à avoir les moyens de récompenser par exemple dix films burkinabés, parce qu’il y a cette possibilité-là au Burkina de produire dix à quinze films par an. Si on arrive à le faire et que d’ici 4 ou 5 ans on arrive à multiplier ça par deux ou trois, là on rentrera dans un cycle d’industrialisation parce que l’industrie c’est la masse, c’est la capacité à produire beaucoup, cela fera travailler beaucoup de techniciens, d’acteurs etc. Cela va permettre aussi aux salles de revivre parce que le Burkinabè aime le cinéma mais lorsqu’il n’y a pas de nouveaux films à voir, on se contente de visionner à la maison.
Dans l’entretien que j’ai réalisé avec Idrissa Ouedraogo, il est assez sévère vis-à-vis de ce programme. Qu’est-ce que vous pensez de sa position et notamment il critique beaucoup le manque de qualité des films qui sont sélectionnés dans ce programme.
Nous, on ne sélectionne pas de films. Voilà, là où se trouve la différence par rapport à ce qu’Idrissa Ouedraogo connaît. Nous, on laisse le public seul juge : le public est le seul juge ! Maintenant, si on estime que le public est un mauvais juge, ça, c’est son appréciation mais nous pensons que ce qui importe pour un producteur c’est le nombre d’entrées. Notre association travaille à récompenser des producteurs. Nous nous inscrivons dans une dynamique de business, c’est-à-dire que le producteur doit pouvoir produire. Je pense que même les bons scénarios écrits par les bons réalisateurs vont rester dans les tiroirs s’il n’y a pas de producteurs pour les produire. Donc il faudrait que les gens acceptent qu’on est peut-être parti sur des mauvaises bases au départ, à savoir que nous sommes partis sur la base de cinéma subventionné à coup de millions par l’État, à coups de millions par des guichets internationaux, OIF, Union Européenne, ministère des affaires étrangères français etc. Nous avons cru que nous étions sur une plateforme viable et fiable mais les différentes conjonctures qu’ont connues les différentes institutions ont fait de telle sorte que nous allons être obligés de voir la réalité du cinéma en face : nous avons surfé sur l’argent des autres. Maintenant il va falloir que nous apprenions à repartir sur nos propres bases en créant réellement un cinéma qui soit à la portée des producteurs burkinabés. La plupart de ces producteurs sont capables de produire des films de quinze, vingt, trente millions, voire cinquante pour ceux qui osent. Au-delà de cela, il est évident qu’il va falloir trouver des moyens exceptionnels et aujourd’hui, ces moyens exceptionnels là se font de plus en plus rares. C’est difficile d’obtenir encore les cent ou deux cents millions de l’Union Européenne, d’obtenir les soixante-dix ou cent millions du ministère des affaires étrangères etc. Nous allons peut-être reconstruire, créer un marché. Si avec les films à petits budgets on arrive à créer une dynamique pour qu’il y ait vraiment une bonne production, peut-être que la décantation va se faire de façon naturelle, à savoir que les mauvais films sur le plan artistique n’auront plus de public par rapport aux autres films qui seront plus élaborés. Là, nous allons simplement remonter l’échelle naturellement et nous verrons peut-être que d’ici une dizaine d’années, on aura des films produits avec des moyens burkinabés qui seront véritablement acceptables.
Il semble que la piraterie généralisée empêche l’industrialisation du secteur audiovisuel africain en ne permettant pas de remontée de recettes vers la production.
La piraterie est un domaine contre lequel il faut lutter avec la plus grande sévérité et nous sommes tout à fait d’accord que cela porte un gros préjudice aux producteurs mais nous pensons qu’une des premières solutions que les gouvernements africains doivent adopter c’est d’abord de ne plus laisser les salles de cinéma se fermer, de travailler à créer de nouvelles salles et de consolider celles qui existent. Pourquoi ? Parce que lorsque vous produisez et que vous n’êtes pas en mesure de faire une exploitation en salle dans un premier temps et que vous êtes obligé de vous orienter vers des vidéoclubs, parce que vous n’avez que la possibilité d’exploiter les films en DVD, et bien vous êtes rapidement exposés à la piraterie. C’est vrai, beaucoup de cinéastes aujourd’hui sont un peu découragés parce qu’ils se disent, je vais faire le film à coups de millions mais avant même que cela ne passe en salle je risque de voir le film vendu dans un marché populaire. Mais je me dis que c’est parce qu’il n’y a pas de salles à certains endroits que le problème se pose. Moi, je peux prendre l’exemple de certains films burkinabés qui sont inscrits cette année dans le projet Succès Cinéma et qui selon le décompte actuel, ont déjà atteint plus de la moitié de son investissement… Le film Congé de mariage, c’est un film qui cartonne au niveau de la salle et vu le tarif du Ciné Burkina et du Ciné Neerwaya, on se dit que c’est un film qui peut se rentabiliser uniquement en salle mais c’est parce qu’il y a encore des salles d’exclusivité au Burkina. S’il n’y avait pas salles d’exclusivité, il serait contraint d’envoyer son film dans les vidéoclubs et c’est sûr qu’il ne pourra pas faire les mêmes recettes qu’il fait aujourd’hui.
J’ai l’impression que la salle est le seul moyen de rentabiliser ces films, puisque les télévisions nationales paient relativement peu ou mal les films et une fois que le DVD est sorti, il n’y a plus de moyen de le contrôler.
Oui, vous le savez, de façon traditionnelle, le cinéma c’est d’abord la salle.
Mais ce n’est plus le cas en France par exemple où, depuis plusieurs années, c’est la télévision qui est le premier producteur des films et non plus la salle de cinéma. La salle garde pourtant une force symbolique pour le cinéma mais c’est quand même la télévision qui paie le plus les films, soit en pré-achat soit en droits de diffusion. Ici, la télévision…
Zéro.
Les chaînes n’achètent pas les films ?
Il est même arrivé que des chaînes demandent à des producteurs de payer pour diffuser leurs films.
La RTB fait ça encore ?
En tout cas je ne cite pas de nom mais je sais qu’il y a eu des cas assez rocambolesques où on a demandé aux producteurs de payer pour diffuser leurs films. Maintenant, je ne sais pas quelle chaîne le fait toujours ou pas.
Une dernière question. Est-ce que cela ne vaudrait pas le coût de mettre en place une billetterie nationale. Est-ce que cela ne pourrait pas aider pour éviter que votre association soit obligée de faire ces comptes-là ?
C’est notre souhait. Nous avons évoqué cette question lors d’une rencontre avec le ministre de la Culture. Nous avons souhaité qu’il y ait cette billetterie nationale. À ce moment-là notre association se contenterait de récompenser les films qui feraient des box-offices importants. L’État lui-même pour le moment n’est pas suffisamment outillé pour assurer cette billetterie mais est prêt à vivre notre expérience pour voir comment prendre le relais plus tard. Ce que vous dites, peut-être que c’est un projet qui est en gestation et qui pourrait effectivement mûrir un jour parce que pour le moment nous arrivons à contrôler au niveau de Ouaga mais imaginez-vous s’il y avait 45 salles qui s’ouvraient, ne serait-ce que dans chacune des provinces du Burkina, ça va être difficile pour notre association de pouvoir suivre de prêt tout cela. S’il y a une billetterie nationale, l’État étant l’entreprise la mieux représentée sur toutes les communes du territoire, on se dit que ça devrait aller. Nous-mêmes nous sommes conscients qu’il va falloir en arriver là et nous souhaitons effectivement que ce soit l’État qui assure cela. D’ailleurs c’est son devoir et son droit régalien puisque c’est à travers cela aussi que l’État pourra exercer les droits et les taxes sur les entrées qui permettront de renflouer les caisses pour soutenir le cinéma.

Propos recueillis par Léo LochmannOuagadougou – le 6 mars 2013///Article N° : 11957

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