« Le cinéma, ce n’est pas de la psychanalyse »

Entretien de Samir Ardjoum avec Mehdi Hmili

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Découvert durant la dernière édition des JCC 2010, Le Dernier minuit, court-métrage de Mehdi Hmili [cf critique]fut une belle claque et confirme l’espoir d’une relève dans le cinéma tunisien. Rencontre avec un cinéaste enfui dans les méandres de l’art.

J’ai du mal aujourd’hui à attendre quelque chose du cinéma. C’est tellement rare, notamment le cinéma français…peut-être Audiard, Kéchiche, Lvovsky ou Valeria Bruni Tedeschi, Doillon…
Philippe Garrel ?
Je t’en prie, ne parle pas de papa ! J’aimerais le voir ce mec, discuter avec lui durant des heures. J’ai envie de terminer mon long-métrage, me rassurer sur certaines choses et pourquoi pas le voir…tu sais, dans Le Dernier minuit, nous n’avions pas forcément les moyens escomptés. On l’a fait entre nous. Ce film, c’est moi, c’est ma relation avec ma femme (ndlr : Moufida Fedhila, coscénariste du film), c’est aussi une période assez dure de ma vie où je ne pouvais même pas me rendre chez moi, en Tunisie. J’ai vécu un peu comme mon personnage, Belgacem Artaud, je déambulais, je n’avais plus rien. Mes poèmes étaient censurés au pays. J’avais effectivement fait une école de cinéma à Paris, mais ensuite, je ne voulais pas assister aux tournages, ça ne m’intéressait pas. Je voulais écrire…et c’est ce que j’ai fait en attendant de faire des films. Je ne pouvais même pas voir ma mère, il fallait qu’elle vienne en Egypte pour que je puisse lui parler. J’avais peur d’être torturé. Si cela m’était arrivé, si j’en étais ressorti, je me serais suicidé.
Tes poèmes…
Quand j’étais en Tunisie, j’écrivais beaucoup, mais je ne publiais rien. Je ne peux pas te l’expliquer. Puis arrivé à Paris, je me suis dis que cette dictature n’allait pas durer, que Ben Ali allait partir un jour ou l’autre. J’ai commencé à publier et là les soucis ont débuté. Ils ont bloqué mon compte Facebook, ma boite email, ils ont récupéré mes données. Par exemple, je n’ai jamais eu les autorisations tunisiennes pour filmer certaines séquences du Dernier minuit. Alors, j’ai du contourner tout cela. Par exemple, pour la séquence finale, à chaque fois qu’on filmait, les flics venaient nous questionner, vérifier nos papiers. C’était affreux ! Mes techniciens, qui n’avaient pas fait leur service militaire, étaient constamment en danger. Ils sont venus au moins 35 fois, j’ai conservé les rushs ! Autre exemple, la scène dans le métro, rue de Rome, c’était dur à la tourner. En plus, il y avait l’image de Ben Ali suspendue au-dessus de ma tête et je voulais filmer cela, me mettre en amorce. Il y avait un malaise, ce poète qui suffoque, ce métro vide.
Un spectateur qui ne connaît pas ces lieux n’a-t-il pas du mal à localiser la scène ?
Pour moi, ce poète était dans un état chaotique et ce dans tous les sens du terme, que cela soit en France ou en Tunisie. Il y avait des côtés très politiques dans le scénario. Mais j’ai retiré pas mal de choses sinon le film ne serait pas sorti. Aux dernières JCC, il s’est retrouvé au Panorama. Moi, j’étais heureux d’y être…c’était symbolique pour moi ! J’aurais pu aller plus loin, comme je te le disais, dans le versant politique, dans le discours, mais ce qui m’intéressait au-delà de tout, c’est la poésie. Je voulais raconter en 29 mn ces deux histoires de couple, Belgacem et son fils Mehdi / Malek et Maya.
Bizarrement, en tant que spectateur, je suis plus attiré par le couple Malek/Maya…
Là, nous sommes dans Mizoguchi et ses Contes de la lune vague après la pluie. Les deux couples de ce film sont des pôles attractifs. J’ai voulu reprendre cela dans Le Dernier minuit. Pour imaginer ce que pouvait devenir Malek dans un futur proche, il suffisait de voir Belgacem Artaud. Il suffisait de l’écouter. J’avais besoin de travailler sur cette ambivalence qui est pour moi essentielle.
Il y a un côté sadomasochiste…Tu évoques Garrel, il y a une similitude dans cet aspect de la clochardisation.
Absolument. Prends par exemple Naissance de l’amour, tu te souviens de Lou Castel qui déambule dans les rues de Paris, il ne sait pas quoi faire, où aller, il tourne en rond. C’est exactement ça. C’est la vie ! Quand j’ai découvert Garrel, ce fut mon second choc au cinéma. J’avais déjà pleuré en voyant Pierrot le fou quand j’avais 20 ans, mais là, il y a trois ou quatre ans, je suis tombé sur Sauvage innocence et Naissance de l’amour. Et je ne m’en suis pas remis. J’avais acheté le dvd à Tunis dans une boutique qui s’appelait Mauvais Sang. Ça ne s’invente pas !
Comment ne pas tomber dans le piège du cinéaste cinéphile qui sacralise ses références ?
Je me disais : « filme-toi et tu pourras dépasser tout ça« . J’ai trouvé des points de vue bizarres, je faisais le découpage sur place, en plein tournage, je sentais ou du moins j’essayais de sentir les choses. Je ne peux pas expliquer la raison du positionnement de la caméra à ce moment-là. Je partais sur le motif comme disait Monet. Et puis je me suis aperçu que tous ceux que j’aimais avait eux aussi cette impression de liberté. J’adore tourner avec une petite équipe. Trois personnes ou cinquante personnes, le résultat est le même. Tu bouffes avec cinq personnes, il y aura plus de sensations que tu si tu bouffais avec cinquante !
On peut aussi se retrouver uniquement avec la personne aimée et ressentir une déception. Dans ton film, ton personnage dit à un moment : « Elle n’aime pas mes écrits ».
C’est un rapport à ma vie…c’est très personnel, donc pas de théorie. C’est une question vaste. Quand on vit avec une artiste, je veux dire quand deux créateurs sont ensemble, donc le fait d’être avec une personne qui est mon épouse, que j’aimerai toute ma vie et qui crée, j’ai parfois un sentiment torturé. Elle n’aime pas mes poésies, surtout en arabe dialectal. Parfois, cela me faisait mal. Je racontais ma souffrance, celle de mon pays. Je n’appréciais pas qu’elle critique mes poèmes tunisiens car j’avais le sentiment qu’elle attaquait ou n’aimait plus la Tunisie. En tant qu’homme et artisan de la douleur, je n’avais pas la sensation d’exister. Quand on est deux artistes, j’ai parfois l’impression de ne vivre que dans la fiction. J’aime tellement le cinéma, l’art, la poésie, que j’ai du mal à sortir de la fiction. Mais quand tu vois le final de mon film, quand tu vois mon personnage tenir dans ses bras ce violon qu’il a hérité de Belgacem, quand tu finis par constater que je lâche ce violon pour me rapprocher de ma femme…oui, parfois…souvent, il faut faire un choix et je préfère la vie au cinéma ! L’amour, c’est une œuvre d’art. Je fais des concessions dans ce film car j’en ai fait dans ma vie. J’ai du mal à le voir ce film, il me fait mal. Mais c’était vital qu’on le fasse ce film…je crois que grâce au Dernier minuit, je suis encore avec ma femme.
Est-ce que durant période douloureuse tu n’as pas poussé le vice à mettre en scène tes propres doutes ?
Je savais que je pouvais devenir comme Belgacem Artaud. J’aurais pu ne rien devenir. L’acteur qui lui prête ses traits a plus ou moins vécu la même histoire. Il a deux filles qui ne lui parlent plus. La scène où il vient voir son fils qui le repousse violemment, il a su comment la mettre en scène, il a su quoi lui dire. Il avait envie de partager sa douleur. Je lui avais dit d’envoyer des mails à ses filles, mais il me répondait : « Elles ne sentiront pas mon écriture« .
Tu filmes souvent les feuilles, les mots que l’on retrouve sur ces pages blanches.
C’est essentiel ! C’est l’histoire qui oriente l’esthétique du film. C’est un film sur le dépaysement, sur les contrastes. Noir et blanc, homme et femme, père et fils, France et Tunisie. Tout cela me permet de voir les choses autrement. Tunis est une ville remplie de couleurs et moi je suis en noir et blanc. Cette mélancolie, je la revendique. Je suis comme Ismaël de Rois et Reine (rire). Je n’ai pas honte d’appartenir à cette famille de cinéma…c’est mon rêve !
Tu te poses souvent la question ?
C’est un monde poétique que j’assume. Je n’ai pas envie de filmer Tunis comme on me l’a rabâché. Il y a des périodes….comme chez les peintres. Quand on était dans l’impressionnisme, Picasso faisait autre chose. Mais je partage aussi ce délire avec certains de mes confrères, comme Ala-Eddine Slim (Le Stade). Son film m’a beaucoup plu. J’en ai rêvé. Et cela m’a fait plaisir car j’étais toujours présenté comme une persona non grata. Je ne divague pas…mes rêveries, ma façon de voir les choses, mon problème avec la fiction, tout cela fait que je passe pour un illuminé voire un prétentieux. Du tout ! Moi, ma maîtresse, c’est la poésie et ma femme officielle, le cinéma. Je rêve de films, je n’aime que ça…je ne veux faire que des films ! Je ne tromperais jamais Moufida sauf avec le cinéma. Pour Le Dernier minuit, je n’ai pas payé mon loyer durant trois mois. Je me tuerais pour terminer mon film (rire). Peut-être qu’il faut souffrir pour créer…mais je ne suis pas là pour m’amuser avec mes remords…
Tu as cette manière de couper nerveusement tes plans et puis au bout de 15 mn, il y a deux/trois séquences où la durée est posée.
Au début, il y avait une once d’espoir. Ils s’amusent…il y avait un texte, puis je leur laissais quelques passages, ils devaient me ramener quelque chose. Je voulais dans ces trois séquences, quelque chose de très réaliste. Au début, la focale était moyenne puis progressivement, l’image était rêvée avec les apparitions oniriques de la mère. Je voulais que le silence soit conservé, que le rapport père/fils soit fort. Je trouve cela dégueulasse que dans les films tunisiens, le père soit toujours représenté comme une personne violente. J’en ai marre de ça. Voilà, pourquoi je voulais filmer cet espoir…..mais qui était rattrapé par la vie. Ces trois séquences sont très importantes pour moi
Tu filmes souvent tes personnages de dos ?
Côté face, c’est la douleur…le dos, c’est l’avenir. Car quand tu vois Malek et Maya dans la voiture, je les filme finalement de dos…tu vois la route devant toi. Tu devines que l’avenir est là. Quand Malek demande à Maya de l’emmener à la plage, c’est sa manière à lui d’oublier Belgacem. Il sort de la voiture, et elle le rejoint en lui disant : « monte » et là, il ne peut s’empêcher de l’embrasser. Il lui montre qu’il ne reviendra pas en arrière, qu’il pourrait changer si elle lui donnait une seconde chance. Je voulais garder ce baiser, de dos, tels deux fantômes. Je ne voulais pas qu’on voit leur trait, ce baiser leur appartient.
L’écriture du film a été douloureuse ?
Je l’ai écrit avec Moufida…c’était long. Mais ça reste un mystère pour moi. Nous aurions pu exposer des choses plus intimes. Mais le cinéma, ce n’est pas de la psychanalyse. Au début nous étions sans repères, nous nous perdions. La caméra nous a orientés. Et puis je montais le film selon l’émotion. Le rythme c’est l’émotion. Faut voir les films de Desplechin, ce qu’il ordonne, ce qu’il puise dans le montage, c’est sensationnel ! J’ai monté le film avec un russe, d’ailleurs j’avais besoin d’un russe pour ce genre de films ! (rire) Mais, Le Dernier minuit, je l’ai conçu comme si je prenais des amis, de la famille et que je partais en vacances. Et j’en suis revenu avec ce que tu as vu !

///Article N° : 10069

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Mehdi Hmili




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