Le libraire, un maillon essentiel de la chaîne du livre

Entretien d'Hélène Kloeckner avec M. Soro, directeur de la Librairie de France à Abidjan

Octobre 2003.
Print Friendly, PDF & Email

Combien de magasins compte aujourd’hui la Librairie de France ?
La Librairie de France a fusionné avec sa centrale de distribution (SALIPACI) en juillet 2002 et a pris le nom de Librairie de France Groupe. Cette nouvelle structure compte aujourd’hui vingt-six points de vente. Deux points de vente sont installés au Plateau [le quartier des affaires d’Abidjan], dont l’un spécialisé en ouvrages scolaires et universitaires. De nouvelles ouvertures ont eu lieu à l’intérieur du pays, dans les villes de Gagnoa, Daoukro, Bongouanou et Abengourou.
Combien de titres sont référencés dans la librairie et quelle est la proportion des livres scolaires et parascolaires ?
Le fichier librairie de notre société compte plus de 95 000 références, dont plus de 35 000 qui font l’objet d’une rotation régulière. En nombre d’articles, le scolaire et le parascolaire représentent plus de 15 % de nos références.
Qui édite les livres scolaires vendus dans votre librairie ?
Le scolaire ivoirien est en grande partie édité par des maisons ivoiriennes. Seuls deux titres du primaire sont édités par Nathan. Le secondaire est mieux partagé entre les éditeurs locaux et les principaux éditeurs scolaires français que sont Nathan, Bordas, Hachette et Hatier. Par ailleurs, certains ouvrages sont réalisés en coédition avec les éditeurs français. En somme, plus de 60 % des titres sont édités par les éditeurs ivoiriens. Il faut tout de même noter l’importance des établissements à programme français en Côte d’Ivoire, qui utilisent à plus de 90 % des ouvrages d’éditeurs français. Pour le parascolaire, malgré la montée en puissance des éditeurs locaux, la plus grande partie de notre offre est composée d’ouvrages d’éditeurs français.
Pour les livres publiés en France, selon quelles modalités s’effectuent les importations ?
Nous avons des comptes ouverts chez la plupart des distributeurs français de livres. Nous disposons par ailleurs d’une structure spécialisée (LIPAFRIQ) basée à Rouen, qui assure pour notre compte toutes les opérations de logistique et de règlement de nos fournisseurs.
Cette structure nous permet de réduire nos délais d’importation de plus d’un tiers. Mais depuis janvier 2003, la suppression de la COFACE pour toutes les importations en direction de la Côte d’Ivoire oblige les entreprises ivoiriennes à monter des dossiers financiers très coûteux.
Combien coûtent, en moyenne, les livres scolaires ?
En moyenne pour les livres du programme ivoirien, 1000 francs CFA (1,5 euros) pour le primaire, 3000 francs CFA (4,5 euros) pour le secondaire.
Quelle part de votre chiffre d’affaires les livres scolaires représentent-ils ?
Le scolaire représente près de 35 % de notre chiffre d’affaires. La plupart des autres libraires ivoiriens réalisent plus de 70 % de leur chiffre d’affaires avec le scolaire.
Sur quels mois s’étendent les meilleures ventes de livres scolaires ?
Le livre scolaire se vend généralement d’août à novembre, avec un pic en septembre-octobre.
Vendez-vous des livres scolaires à des bibliothèques scolaires, universitaires, privées ?
Très peu de structures scolaires disposent de budget pour l’achat d’ouvrages scolaires en Côte d’Ivoire. Seuls quelques établissements à programme français comme le lycée Jean Mermoz nous font des achats. Les libraires souffrent énormément de la concurrence des éditeurs locaux sur ce segment du marché, et surtout des organisations de développement, qui font des dons à des écoles et dont l’acquisition des ouvrages échappe au circuit des libraires.
Pouvez-vous préciser en quoi les éditeurs locaux concurrencent les libraires ?
Cette concurrence existe sur plusieurs plans. D’abord, les partenaires au développement ont émis des appels d’offres pour la dotation des bibliothèques en ouvrages de scolaire. Ils sont ouverts à tous, ce qui est une bonne chose. Mais quel libraire peut proposer un prix inférieur à celui d’un éditeur, qui fait la cotation de sa propre production ? Ainsi, les marchés d’État pour les guides pédagogiques sont fournis par les éditeurs, parce qu’ils sont moins chers que les libraires. Ensuite, la Librairie de France organise chaque année des expositions tournantes de parascolaire dans les établissements scolaires d’Abidjan. Et chaque année, nous sommes confrontés à la concurrence des éditeurs, qui font eux aussi des expositions, mais proposent les livres à des prix inférieurs. Et les éditeurs peuvent offrir des spécimens, ce que ne peuvent faire les libraires. On ne peut pas empêcher un éditeur de faire la promotion de sa production. Mais il faut permettre au libraire de vendre le livre.
Les librairies par terre représentent-elles une concurrence sérieuse pour votre activité ?
Le phénomène des librairies par terre est un phénomène de société qui tire son succès de la structuration générale du commerce informel en Afrique. Pour le secteur du livre, notons que les libraires par terre apparaissent en période de rentrée scolaire et font des achats au comptant chez nos fournisseurs communs, tandis que les libraires professionnels négocient des échéances. En période de rentrée scolaire, nos fournisseurs disposent rarement de stock pour tous les titres. Il y a comme une sorte de gestion de stock en flux tendu entre l’imprimeur et l’éditeur. Vous comprenez que le fournisseur préfère bien souvent servir celui qui paye cash plutôt que les libraires professionnels. Forts de cet avantage, les libraires par terre manipulent au mieux la loi de l’offre et de la demande, faisant fluctuer les prix, tandis que le libraire professionnel est tenu de pratiquer le prix homologué par le ministère.
Vous participez au programme PLUS géré par le CELF [voir encadré]. Comment se passe cette collaboration ?
Ce programme est une aubaine pour nos pays d’Afrique, qu’il faut encourager et soutenir. La paupérisation grandissante de nos populations ne leur permet pas de s’octroyer ces outils indispensables à leur formation. Ce programme reste le seul salut de nos étudiants, et de toutes les personnes désireuses de perfectionner leurs connaissances. La réussite de ce programme en Côte d’Ivoire est d’une telle réalité que nous avons repris les locaux d’une ancienne librairie au Plateau, pour en faire une librairie spécialisée en universitaire et scolaire.
Comment fonctionne la gratuité des livres scolaires en Côte d’Ivoire ?
La gratuité des livres scolaires en Côte d’Ivoire est une œuvre sociale de grande portée, qui n’est pas nouvelle, puisqu’elle existe depuis les temps coloniaux. Mais on a oublié le libraire comme maillon essentiel du circuit du livre. Il y a vraiment urgence : si l’on n’y prend garde, il n’y aura plus de libraire en Côte d’Ivoire d’ici trois ans. Les libraires ivoiriens ont montré une débauche d’énergie en 2002 pour participer à cette politique de gratuité, sous la forme d’un GIE (groupement d’intérêt économique) de distribution des ouvrages dans chaque école. Ils ont accepté cette opération avec une marge brute de 15 % seulement. Or ils attendent toujours le règlement de leur prestation, un an après ! En plus, les éditeurs locaux, face à cette demande inhabituelle de l’État ivoirien, n’ont pu honorer les commandes des libraires pour les établissements privés qui ne sont pas concernés par la gratuité. Et les familles ont déserté les libraires, ce qui a entraîné une baisse sensible de nos ventes de papeterie, dictionnaires et parascolaire.
Quelles conséquences a eu pour la librairie en général la libéralisation de l’édition scolaire pour l’enseignement primaire et secondaire ?
Je préfère parler de répartition des titres scolaires entre plusieurs éditeurs. Il ne s’agit pas encore de libéralisation. En dehors des aspects cités plus hauts, le libraire est confronté à une politique de marge imposée par les autorités publiques de 15 %, qui ne permet à aucun libraire de fonctionner. Le libraire est aujourd’hui soumis à la bonne volonté des autorités et des éditeurs.
D’une façon générale, quelles difficultés rencontrez-vous dans la vente des livres scolaires ?
Le défaut de disponibilité des ouvrages, la très faible marge et le pouvoir d’achat de nos populations qui s’effrite de jour en jour.

///Article N° : 3188

  •  
  •  
  •  
  •  

Laisser un commentaire