Les 7e Rencontres de la photographie africaine de Bamako (2007)

Bamako : les hauts et les bas d'un festival en quête de popularité

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Treize ans après leur lancement, les Rencontres Africaines de la Photographie se cherchent toujours et ne laissent en tout cas personne indifférent. Il y a les pro- et les anti-. Pour les premiers, la biennale bamakoise demeure un moment de rencontres privilégié, qui contribue au rayonnement international des photographes du continent et de sa diaspora. Les seconds estiment au contraire que cette manifestation est trop fermée et sert plus la promotion de CulturesFrance que celle de la photographie africaine (1).

Pour légitimer Bamako comme « le rendez-vous incontournable de la photographie africaine contemporaine », Samuel Sidibé, directeur du Musée national du Mali et commissaire associé des Rencontres, rappelle deux phénomènes (2).
« Le premier, c’est la reconnaissance de la photographie africaine en Afrique et sur le plan international. » Certes, CulturesFrance rentabilise les expositions bamakoises, en les faisant voyager dans un maximum d’endroits, et veille à faire couvrir l’événement par le plus grand nombre de médias à large audience. Mais dans ce véritable coup médiatique organisé, où sont passés les journalistes africains ? Mis à part les confrères maliens, le seul journaliste africain croisé durant la semaine professionnelle était un Sud-Africain : Sean O’Toole (Arts South Africa) m’explique qu’il est venu par ses propres moyens, alors qu’une armada de journalistes français a été dépêchée sur place. Rappelons que cette année encore, le défi des Rencontres était d’impliquer davantage le public local. Preuve de cet effort, la télévision malienne et les radios locales ont diffusé aux heures de grande écoute « Foto Fasa », un hymne entraînant et foncièrement optimiste à la gloire des photographes, écrit par un Simon Njami commissaire des Rencontres pour la quatrième fois et revenu de tout, semble-t-il. Mais pousser la chansonnette ne suffit pas toujours à masquer le froid entre Bamako et sa biennale de la photo.
Une médiatisation à sens unique
« Le second phénomène, poursuit Samuel Sidibé, c’est que les photographes africains ont commencé à penser leur travail comme un art et plus simplement comme un moyen de saisir la vie quotidienne. » Qu’on se le dise : les photographes africains n’ont pas attendu Bamako pour exister. Mais comme tout est une question de moyens (de mécènes) et de médiatisation, les photographes n’ont pas refusé la bouée qu’on leur lançait. Il serait d’ailleurs intéressant d’évaluer l’impact réel des Rencontres sur l’évolution du travail des photographes africains. Ils sont rares, ceux qui ont la possibilité de se déplacer jusqu’à Bamako. La majorité des festivaliers viennent d’Europe, d’Amérique du Nord, plus rarement du continent africain, hormis quelques photographes déterminés que l’on compte sur les doigts d’une main.
« En revanche, modère Samuel Sidibé, la Biennale n’a pas encore contribué à ce que le public africain regarde la photographie différemment. Les Rencontres restent pour l’essentiel un événement professionnel et n’ont pas encore véritablement rencontré leur public sur un plan local. En général, les Africains voient la photographie comme un moyen de conserver le souvenir d’événements de leur vie, mais pas encore comme un art. » Est-ce vraiment ce soi-disant défaut de culture artistique qui pose problème ? N’est-ce pas au contraire un manque de réflexion sur les stratégies d’exposition à envisager dans un contexte africain, où la rue comme espace culturel est peut-être, plus qu’ailleurs, à privilégier ?
De « nouvelles images » qui appellent de nouveaux efforts pas toujours concluants
La biennale affichait de belles ambitions pour 2007, avec l’introduction de l’image déclinée sous toutes ses formes : photographie, film, installation et vidéo rassemblés sous le terme de « nouvelles images ». Le thème de l’exposition internationale présentée au Musée national se voulait fédérateur et porteur de nouveaux regards sur la ville dans son acceptation la plus large. Outre quelques grandes pointures, notamment un Pierrot Men au sommet de son art, la sélection comprenait une trentaine de photographes, pour certains déjà connus. L’esprit était résolument contemporain et par moments même expérimental, comme avec cette série de « vélos volés », prise à l’aide d’un téléphone portable par Sylvain Ralaivaohita.
Mais les déceptions, liées principalement aux difficultés de toute exposition se sont vite fait ressentir. Bien qu’intéressante, la scénographie conçue par Mémia Taktak ne parvenait pas à pallier le manque d’espace (et de préparation ?) qui rendait certaines oeuvres presque invisibles et de nombreux artistes chagrins… Ainsi, Jodi Bieber déplorait-elle l’absence de ses textes pourtant indispensables à la réception de son monumental Las Canas, sur une communauté de drogués laissés pour compte en Espagne.
La série de photomontages de Sammy Baloji, réalisée dans sa ville natale, Lubumbashi, et qui sonde le passé colonial et minier de son pays, la RD Congo, perdait également de sa force, privée de ses pièces les plus marquantes et présentée en extérieur sur un support en toile cirée un peu quelconque.
De toute évidence, le jury de la biennale souhaitait encourager ces nouveaux regards. Le reporter zimbabwéen Calvin Dondo, dont l’une des photos sert d’affiche et de couverture au catalogue des Rencontres, remportait presque logiquement le Prix Seydou Keita. Ce palmarès récompensait également de jeunes talents déjà affirmés dans des registres très différents, entre autres Saidou Dicko, berger poète qui photographie les ombres à l’infini et Nontsikelelo Veleko qui, au-delà de simples portraits de mode, se fait le miroir de la jeunesse post-apartheid sud-africaine.
En dialogue avec l’oeuvre de Veleko, le Musée présentait par ailleurs une rétrospective consacrée à Samuel Fosso, révélé lors des premières Rencontres.
Le Musée du district de Bamako accueillait, quant à lui, des photographes et vidéastes finlandais, dans une exposition rafraîchissante et de haute tenue, concoctée par la commissaire nigériane indépendante Bisi Silva. Outre les hommages posthumes rendus au Malgache Maksim Seth et au Montréalais d’adoption, Serge Jongué, auteur d’une ode à la ville de Bamako, la biennale célébrait le Lion d’or de Venise devenu icône, Malick Sidibé. Les Rencontres lui avaient concocté une visite surmédiatisée dans son atelier de Bagadadji, le Studio Malick, et surtout une soirée festive « Soyez Sidibé » (dont le côté kistch n’aurait pas déplu à la « Françafriche » de Jean-Loup Amselle !), avec concert, défilé de mode et décor inspirés directement de l’oeuvre du photographe africain le plus populaire hors d’Afrique. Ambiance garantie… quelque peu retombée, suite à la visite surprise d’un certain ministre de l’identité nationale… Excepté la quête de popularité, l’autre grand défi des Rencontres cette année était d’introduire la vidéo artistique de façon marquante. D’une certaine façon, cela fut marquant… Des artistes comme Loulou Cherinet ou Ingrid Mwangi s’étaient prêtées au jeu… dans un espace, la Pyramide du Souvenir, qui hélas n’était pas prévu pour les recevoir. Sorte de four cacophonique, le lieu est resté clos la plupart du temps, et deux oeuvres n’ont jamais pu être vues… laissant, on le comprend, les vidéastes complètement désemparés.
Si Bamako veut poursuivre son aventure vidéographique, il faudra impérativement à l’avenir penser de manière plus locale. À titre d’exemple, un autre lieu, les Quartiers d’Orange, pourtant critiquable à bien des égards, accueillait plus modestement les ateliers vidéo de la Fondation Blachère.
Des débats prometteurs mais restés confidentiels, tenus au Conservatoire des Arts et Métiers Multimédia (CAMM) au Marché International de la Photographie Africaine (MIPA) installé sous une tente à l’entrée du Musée, en passant par la lecture improvisée de portfolios à la cafétéria (bien trop petite) du même Musée, il est encore long le chemin à parcourir pour voir enfin les Rencontres servir les professionnels africains.
Les Contours sauvent la mise
Les Quartiers d’Orange (nom vitaminé qui évoque surtout le mécénat d’un groupe de télécoms qui ces derniers temps a littéralement pris d’assaut le Mali) accueillaient la presque totalité des soirées « officielles » durant la semaine festivalière.
Késako ? Un ancien entrepôt de couleur orange entièrement relooké par la volonté d’une association féminine malienne, Cultur’elles, largement soutenue par l’équipe du CCF. Quoi qu’en disent ses initiateurs, jamais ce lieu trop sélectif, une friche industrielle dans la grande tradition des biennales, n’a pu être véritablement investi par le public bamakois et « démocratiser l’accès à la photographie » (Extrait du dossier de presse): que faire alors pour sauver des Rencontres toujours coupées de leur public bamakois ? Une fois encore, CulturesFrance a sorti le joker du Cinéma Numérique Ambulant (CNA).
Depuis 2001, le CNA va à la rencontre de son public, en organisant des projections dans les villages du Bénin, du Niger, du Burkina et du Mali. Dans les quartiers bamakois, en plus de la projection de « Portraits décalés » (réalisés le matin même par les habitants du quartier qui décident de leur propre mise en scène grâce à la magie du numérique), le CNA proposait une programmation cinématographique exigeante en relation avec le thème des Rencontres.
Comment cela fonctionne-t-il, quand les moyens font défaut, mais pas l’envie ? Réponse dans les Contours (le festival Off), ou plus exactement les « contours des Contours », pour reprendre les propos amusés de Youssouf Sogodogo, directeur du Cadre de promotion pour la Formation en Photographie. Cette année, le CFP initiait, en partenariat avec une école de photographie belge, une série d’ateliers internationaux regroupant des photographes européens et africains, autour d’un thème choisi en relation avec les Rencontres, « Au-delà de Bamako »… Tandis que Lubâma, lieu magique d’expositions situé au bord du Niger, habité par l’esprit d’Am Syl, un artiste qui sait communiquer sa passion, continuait à faire vibrer les rencontres, une fois les festivaliers repartis.
À l’heure où des structures associatives maliennes émergent et semblent prêtes à prendre la relève, des bruits annoncent pourtant la disparition prochaine de la biennale dans sa forme actuelle représentée par une Maison Africaine de la Photographie qui n’a jamais pu exister. Bref, la route est encore longue. Mais « pourvu qu’un jour, le soleil se lève au Sud. »(3)

1. Lire le « coup de gueule » de Sigui Siddick Minga, administrateur du CFP à Bamako, « À bas les prédateurs de la culture africaine ! », publié dans son blog le 11/12/2007 :  http://www.afriblog.com/blog.asp?code=eburneennes&no_msg=6685
2. Les propos qui suivent ont été recueillis par Laure Naimski et extraits du site de CulturesFrance : http://www.culturesfrance.com/ evenement/ev533_SW50ZXJ2aWV3.html
3. Sigui Siddick Minga (déjà cité) : http://www.afriblog.com/blog.asp?code=eburneennes&no_msg=6685
Historienne, spécialiste de la photographie en Afrique de l’Ouest, Erika Nimis est actuellement postdoctorante à l’université de Laval à Québec, au Canada. Elle a récemment publié aux éditions Karthala « Photographes d’Afrique de l’Ouest. L’expérience Yoruba. » Elle est responsable éditoriale de la rubrique Photographie à Africultures.///Article N° : 7356

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Les images de l'article
L'entrée du CFP où sont exposés les "Portraits décalés" du CNA réalisés pendant une quinzaine de jours dans les quartiers bamakois © Erika Nimis
Sammy Baloji devant son travail au Musée national du Mali © Erika Nimis
"Soyez Sidibé" : Soirée Hommage à Malick Sidibé, Quartiers d'Orange, le 27 novembre 2007 © Erika Nimis
Nontsikelelo "Lolo" Veleko devant son travail au Musée national du Mali © Erika Nimis





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