Les enfants des cyclones

De Ronald C. Paul

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Ce fonctionnaire haïtien, né en 1957, s’est surtout consacré au développement du livre et de la peinture dans son pays. Cette île dont on n’entend parler le plus souvent en termes de cataclysmes. Voici donc le premier roman de Ronald C. Paul, Les enfants des cyclones (Editions Le Soupirail). C’est tard pour un premier roman. Mais c’est un coup de maître.

Non seulement Ronald C. Paul est indemne des maladresses et incertitudes d’un débutant (stylistiques, thématiques, idéologiques), mais il pèse de tout le poids d’une maturité que lui envieraient bien des auteurs confirmés. Tout le poids d’un regard lucide sur son pays, Haïti, et son état chaotique, un regard étrangement calme, sans illusions ni dérisions ; sans colère ni bouffées d’accusations paranoïaques d’usage dans les ouvrages qui traitent de situations analogues dans le « tiers-monde ». Un regard responsable.
Peut-être parce qu’en Haïti oppression, répression, révolte « merde ! Encore un coup d’état ! », et marasme socio-économique durent depuis cent cinquante ans. La violence y est endémique, celle des hommes comme celle des vents et des eaux.
On ne sursaute plus au bruit d’un tir de colt ou de mitraillette, on se gare. On ne s’affole plus en découvrant au matin devant sa porte un corps égorgé au couteau, on constate : « encore un règlement de comptes ! ».
On est habitué.
Habitués aux voyous pickpockets et drogués, comme aux gangsters « respectables » en costume-cravate, aux grosses 4X4 croisant les charrettes à ânes sur les routes défoncées, aux quartiers surpeuplés mangés par la mer et les inondations régulières. Haïti des villes. Certes il y a aussi de beaux quartiers, pour les privilégiés, les hauts fonctionnaires internationaux, les riches.
Mais Ronald C. Paul ne s’attache qu’à cette simple famille de pêcheurs et à son entourage. Venue en ville pour améliorer son sort, elle a échoué dans ce demi-bidonville, aves ses deux jumeaux Willis et Willia. Ce sont les enfants des cyclones, car nés un jour de cyclone, leur maison détruite, et leur vie rythmée par Gilbert, Gordon et Georges qui les observent de leur œil de cyclones et dont des commentaires sur leurs aventures, et sur ce drôle de peuple haïtien.
Où la seule loi semble celle de la jungle, pour vivre, pour survivre. « Port-au-Prince c’est se battre, prendre des coups et les rendre », belle définition. Beaucoup encaissent et subissent, quelques-uns profitent et progressent. Certains se brisent, ou se noient. La déprime, l’alcool, la drogue, la mort.
Mais dans ce tourbillon social et climatique deux enfants vont grandir et creuser leur chemin, en zig-zag bien sûr, mais vers un but précis. Cette histoire nous est contée par petits bouts, par petites touches, en courtes phrases, comme un chapelet qu’on égrène, l’air de rien, au fil des jours et des années.
Curieuse écriture qui évoque mutatis mutandis, le pointillisme en peinture, comme par exemple un paysage de Seurat, un tableau congolais Pili-Pili. Je ne sais s’il y en a chez les peintres haïtiens.
Mais le pointillisme en littérature ? Ce serait une innovation de taille dans le patrimoine romanesque d’un pays qui compte des poids lourds tels Metellus, Olivier, Dalembert, Gisèle Pineau, Laferrière, sans oublier les classiques Jacques Roumain et J.S Alexis.
Ainsi, sans tordre démesurément la langue comme les créolistes, ni la truffer d’idiotisme et de néologismes, Ronald C. Paul invente un style bien à lui, propre à restituer sa vision de Haïti : celle d’un combat quotidien dans une banale misère au long cours, contre la furie des hommes et des éléments ; où quelquefois il arrive que l’obstination, l’audace et le hasard se conjuguent pour sortir l’un ou l’autre du chaos originel.

///Article N° : 13298

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