Les Rendez-vous de l’Histoire de Blois : la mémoire de l’Afrique en questions

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Du 16 au 19 octobre 2003, le rendez-vous annuel des historiens avait choisi cette année l’Afrique pour thème. On sait à quel point le petit milieu des « africanistes » est traversé de débats et regroupé en écoles. Blois se voulait une confrontation des différentes recherches en même temps qu’une exposition médiatique avec quelques invités de marque. Mais dans la multitude de débats et conférences, chacun restait soigneusement dans son coin.

Avec une telle richesse de programmation, trois ou quatre débats aux mêmes heures dans des salles différentes (ainsi qu’une ambitieuse programmation cinéma donnant à voir à la fois films récents, films rares et films essentiels), chacun s’orientait selon ses choix et les grandes confrontations n’ont pas eu lieu. On assista dans bon nombre de cas à des discours ex-cathedra n’ouvrant que bien peu au débat. Cela tranchait avec la volonté des organisateurs d’être en prise sur les problèmes de l’heure en programmant des table-rondes croisant – grande innovation de cette année – journalistes et historiens, sur les questions de la laïcité, de la guerre en Irak, de la solidarité entre les générations, de l’Empire américain et de la crise que traverse la presse française. Mais cela correspondait aussi à un milieu traversé par des écoles de pensée et des chapelles universitaires et pourtant marqué par une certaine doxa.
Lorsque quatre personnes étaient appelées à débattre d’un thème, on y trouvait souvent  » l’Africain de service  » qui peinait à transposer le débat sur d’autres terrains que le simple pouvoir des chiffres, voire les idées reçues amenées par le débat avec la salle, tant les professeurs d’histoire, qui composent avec les historiens le gros des nombreux spectateurs de cette manifestation, n’échappent pas à l’image « grand public » de l’Afrique que Catherine Coquery-Vidrovitch définit comme  » l’image figée d’un continent de tribus, d’ethnies, de grands enfants emportés par le sous-développement et la misère « .
Pour une Histoire humaine
L’Ivoirien Pierre Kipré le fit par exemple avec brio lorsque, lors de la table-ronde  » La colonisation est-elle responsable du sous-développement « , il répondait aux chiffres donnés par Jacques Marseille qui tendaient à montrer que non seulement il n’y eut pas pillage des colonies mais que l’Afrique n’était pas si mal partie que ça lors des Indépendances.  » Si nous avions été si heureux, pourquoi aurions-nous demandé notre indépendance « , s’est-il écrié, avant de pointer le doigt sur le manque de significations des chiffres si l’on n’y adjoint pas le ressenti des populations et leur exploitation. Elles se révoltèrent contre un totalitarisme :  » l’Histoire est celle des êtres humains, pas des chiffres « . Marc Ferro insista lui aussi sur la question de savoir à qui profitait les termes de l’échange.
Marseille répondit qu’il était le méchant de service mais qu’il l’assumait et, à la question de savoir pourquoi l’Afrique ne décollait pas après les Indépendances alors que l’Asie faisait le grand bon en avant, il pointa le défaut d’alphabétisation comme le principal facteur. En insistant sur le retard encore actuel de la décolonisation des mentalités mais aussi sur les réseaux de la Françafrique, Kipré plaida pour une coresponsabilité Nord-Sud du sous-développement africain.
Sylvie Brunel insista sur le fait que ces débats n’ont plus trait qu’à l’Afrique, tant il est vrai que trente ans suffisent pour développer ou sous-développer un pays. Les Etats africains sacrifiaient leur agriculture, forgeaient des partis uniques et généralisaient la répression : nous nous sommes tus car cela nous arrangeait. Après la guerre froide, nous avons développé l’ingérence politique (l’exigence de bonne gouvernance)… Mais depuis le 11 septembre, une évolution apparaît dans la nécessité de ne pas laisser l’Afrique en friche pour éviter qu’elle ne soit le repère des maffias, des trafics et des terrorismes. Depuis le milieu des années 90, la découverte de ressources pétrolières importantes a marqué le retour des grandes puissances qui se remettent à soutenir les dictatures. L’Afrique suscite un intérêt nouveau, a ajouté Sylvie Brunel : l’enjeu est qu’elle abandonne la stratégie victimaire pour prendre sa revanche.
Le pari d’une démocratie endogène
C’était bien le thème choisi par Mme Adame Ba Konaré, historienne et épouse de l’ancien président du Mali, pour son discours inaugural.  » Les aides au développement sont conditionnées par l’adoption d’une démocratie à l’occidentale : on impose une camisole de force démocratique à l’Afrique « . Silence gêné de la salle… Elle enfonce le clou :  » Ce totalitarisme démocratique a pourtant montré ses limites : un paternalisme nouveau look qui s’appuie sur un passé rétrograde.  » Elle qui vient de sortir un livre sur la cosmologie du pouvoir insiste sur les irrédentismes culturels :  » Les mentalités africaines renvoient à un autre âge : l’habitude d’un roi pourvoyeur de richesse mais qui en échange possède le pays « . Faut-il pour autant renoncer à la démocratie ?  » L’Afrique est en phase d’apprentissage : tous les accouchements sont douloureux. La démocratie n’est pas un luxe pour l’Afrique, mais comme un processus, un idéal vers lequel il faut tendre et non une valeur figée.  » Elle en appelle ainsi à une endogénisation des valeurs démocratiques comme défi.  » La paix des braves actuelle risque d’être une hibernation démocratique  » lance-t-elle, avant d’en appeler à une démocratie moralisée, correspondant aux valeurs que certains rois africains avaient aussi incarné. Rappelant le message de paix d’un Mandela sortant de 25 ans d’emprisonnement, elle rappelle :  » Les peuples africains disposent d’un potentiel fondé sur ces valeurs.  » Mais elle ajoute pour terminer :  » Ce qui nous manque le plus actuellement, c’est l’humilité « .
L’Histoire des marges
Le ton était donné : les enjeux politiques et la conscience du présent ne cesseraient d’accompagner la réflexion sur le passé.  » Quelle Histoire pour l’Afrique ?  » demandait la première table-ronde.  » Alors qu’Adam et Eve ont de grandes chances d’avoir été noirs, lance Catherine Coquery-Vidrovitch, on divise l’Histoire de l’Afrique en trois périodes : avant, pendant et après la colonisation « , étendant l’avant sur des millénaires de  » tradition africaine « .  » Les connaissances sur l’Afrique ont fait des bonds depuis les années 60, ajoute-t-elle, à l’encontre de cette idée absurde comme quoi les peuples sans écriture n’ont pas d’Histoire « .
Ibrahima Thioub insista sur le problème des catégories : les Africains, les Noirs…, des concepts qui ont des dates de naissance. Il lisait dans Le Monde la légende d’une photo de Barbara Hendrix :  » cantatrice noire d’origine américaine  » et se demandait si l’on inscrirait au-dessous d’une photo de Céline Dion :  » chanteuse blanche d’origine canadienne  » !
Alessandro Triulzi nota l’importance d’inclure le mouvement dans l’étude de l’Afrique : les déplacements, les adaptations aux situations nouvelles.  » Chaque Etat a sa périodisation, indiqua-t-il tout en rappelant que les identités bougent alors qu’on a tendance à les fixer « . Il s’agit, complète Ibrahima Thioub de  » substituer à l’identité ethnologique les processus complexes : on a trop insisté sur le sang alors que la dissidence est importante qui conteste le sang – la marginalité d’inventivité, d’échange, de circulation provoque une indigénisation des apports extérieurs.  » Les Africains se définissent non par rapport à leur langue ou leur ethnie mais à leur espace de vie : les Malinkés sont les hommes du Mali.  » Bouger peut signifier changer d’identité « .
Ainsi, conclut Sophie Dulucq, écrire l’Histoire de l’Afrique, c’est s’intéresser de plus en plus aux périphéries, aux marges : c’est une autre conception de l’Histoire, et donc d’autres sources.
On croit rêver : et si on ne nous avait pas appris l’Histoire de France comme une succession de rois et de batailles ? Remarquant que  » les Autres se connaissent mieux en venant nous étudier « , Ibrahima Thioub regrette que les Africains n’étudient pas les Autres pour mieux se comprendre eux-mêmes. Mais ils commencent juste à participer à l’écriture de l’Histoire de leur continent. Les pièges sont le regard de l’Autre ( » l’Afrique n’a pas d’Histoire « ), l’identification des sociétés africaines à la couleur noire, le racisme… La recherche de dignité, d’historicité (l’Afrique est capable de se gouverner), de confiance en soi a empoisonné l’écriture de la première génération d’historiens :  » Le piège était de prendre l’Afrique comme une entité globale, celle d’une harmonie presque céleste !  » Alors même que c’est une société sans conflit qui n’a pas d’Histoire.
 » Une crise est salvatrice, ajoute Ibrahima Thioub : il y a aujourd’hui une formidable explosion d’inventivité et de créativité. Regardons les dissidences !  » Mais il s’agit avant tout de déconstruire l’Histoire coloniale, note Lucette Valensi, en dialogue entre chercheurs du Nord et du Sud, mais pas forcément ensemble.
Enfin du débat !
C’est là que les dents grincent : le débat  » De la République coloniale à la Françafrique  » provoqua un beau tumulte. Alors que nombre de tables-rondes ne soulevèrent pas de grands débats, ceux organisés par l’ACHAC (Association pour la connaissance de l’Histoire de l’Afrique contemporaine), qui ne furent que tardivement intégrés après négociation comme un  » in  » de la manifestation et non comme un  » off  » parallèle, montrèrent à quel point est dérangeante et d’actualité la déconstruction des imageries coloniales et leur persistance dans le discours socio-politique.
Pascal Blanchard (qui vient de publier avec Nicolas Bancel et Françoise Vergès « La République coloniale – essai sur une utopie » chez Albin Michel) introduit le débat en développant le paradoxe entre une République plaçant l’égalité comme valeur première et une pratique coloniale dominée par l’assujettissement. La Troisième République colonise au nom de la République pour libérer l’Autre. Sa mission est civilisatrice, au nom d’une utopie, l’idéologie masquant un système colonial classique contre lequel se révolteront les colonisés. De 1831 à 1962, l’armée française aura en permanence des terrains de conflit dans ses colonies. Avec un sentiment d’injustice : le travail forcé est légitimité comme une dette de colonisés à qui on apporte les lumières ; les tirailleurs paient une dette de sang envers la France…
Deux Républiques coexisteront : dans la métropole, une République relativement égalitaire (qui tardera quand même à accorder aux femmes le droit de vote) et dans les colonies une autre logique où l’homme n’a pas la même valeur. Les Français ne sont cependant pas facilement convaincus de l’opportunité de l’investissement colonial, d’où la nécessité de la propagande. Ferry n’a pu convaincre le parlement qu’à quelques voix près. Il a fallu temps et moyens pour faire entrer la notion coloniale dans les valeurs républicaines. L’utopie coloniale, qui enrichit aussi la Nation et lui assure une puissance internationale, a perverti la République.
Stephen Smith (journaliste au Monde) note que le discours n’a pas fondamentalement changé : une mission civilisatrice face à la barbarie. La  » bonne gouvernance  » apparaît comme un euphémisme de la corruption, une  » démocratie minimale pour l’Afrique « . Depuis la chute du mur de Berlin, c’est comme le dit Achille Mbembe,  » le temps du malheur  » pour l’Afrique : un désintérêt qui laisse la place à ce qu’on appelle  » les conflits déstructurés « . Le 11 septembre prépare une nouvelle tutelle pour éviter un chaos favorable au terrorisme. En parallèle, on assiste à une désingularisation de la France face à son pré-carré africain : sa singularité s’émousse, se normalise, se banalise. 3700 soldats français empêchent le bain de sang en Côte d’Ivoire mais la France ne cherche pas à y jouer un rôle. Le mandat des Nations Unies n’est pas de pure forme.
Françoise Vergès insiste sur la profonde croyance de l’Occident à son destin. Fille de l’Eglise et de la Révolution, la France croit en sa spécificité : apporter le bonheur au monde. La République coloniale est ainsi une grille de lecture pour penser la différence culturelle. Kouchner rappelle que l’honneur de la France est d’aller se porter au chevet des autres, mais la figure de l’Autre au sein de la République fait référence à un régime d’exception. La République française n’imposera jamais aux colons sa propre loi. Elle abolit l’esclavage mais crée presque le même jour une citoyenneté colonisée avec une Algérie départementalisée. Les DOM-TOM font partie de la France mais ne sont jamais consultés dans les sondages sur les grands problèmes de société, n’apparaissent pas dans les cartes (France + Corse). République et colonie sont liées !
On imagine les réactions de la salle lorsque Pascal Blanchard note que les Maghrébins vont se trouver en bonne place sur toutes les listes électorales, non en raison de leur expérience de terrain mais, comme les femmes, parce qu’il en faut : l’indigène. Le débat marquera combien l’idéologie républicaine développe une authentique générosité mais pratique une irréconciliabilité intrinsèque, comme le rappelle  » Frère et sujet « , le livre de Jean-Pierre Dozon.
L’Afrique subversive
Lors du débat  » Mondialisation et (en) Afrique « , Sandrine Lemaire nota qu’on est passé de l’Afrique des ténèbres à l’Afrique marginale, et que l’on assiste à un scénario de recolonisation collective, sans conquête territoriale, pour intégrer l’Afrique à l’économie mondiale. La thèse de la réciprocité est un mirage et l’Afrique continue de servir d’argument polémique à l’Occident pour se forger sa propre identité.
Répondant à Dominique Wolton qui appelait les Africains à utiliser leur caractères de rire, de danse et de solidarité pour une nouvelle communication, Sandrine Lemaire rappela à quel point il s’agissait là de stéréotypes.
Elle aurait pu insister sur le fait que l’Afrique a déjà sa communication, sous la forme d’une subversion des images ambiantes, sensible dans les expressions artistiques contemporaines, mais qu’elle manque de visibilité et de lisibilité, n’étant ni reconnue ni valorisée.
C’est la même réflexion qu’apportaient Gilles Boetsch et notre collaboratrice Sylvie Chalaye lors de leur conférence sur  » Le corps de l’Africain  » : en retraçant l’évolution des canons du corps en Occident sous l’influence du corps africain livré très tôt comme  » corps spectacle « , ils révélaient un bel exemple de revanche du colonisé sur le colon (cf le dossier sur le corps paru dans Africultures n°19).
Cette subversion apportée par les cultures africaines n’apparaissait pas encore beaucoup dans les débats : on en est encore à se demander comment appréhender l’Afrique avant de se demander ce qu’elle nous apporte. Replacer par exemple, comme Jean-Pierre Chrétien dans sa conférence, le génocide du Rwanda dans son contexte politique de lutte pour le pouvoir plutôt que de le considérer comme le fatal retour d’une pulsion violente primitive. L’Afrique conquiert peu à peu son droit à l’Histoire et même à ses histoires, celles des villes, des femmes, de son économie et de sa culture. Les universités américaines intègrent de plus en plus d’étudiants et de chercheurs d’Afrique et des Caraïbes. En France, on redécouvre le monde ex-colonial comme un part de l’Histoire française. Sans doute parce que le nombre de ceux qui l’ont vécu diminue, qui acceptaient mal le choc du souvenir. Sans doute aussi parce que le métissage de la société française apparaît de plus en plus au grand jour, qui conduit chacun à s’interroger sur ses origines profondes. Mais il reste difficile de déconstruire les lieux communs dans le grand public.  » La vraie mutation des mentalités adviendra quand les historiens africains commenceront à écrire l’Histoire de France « , note Catherine Coquery-Vidrovitch.
Abdou Diouf, devenu président de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie après avoir présidé à la destinée du Sénégal pendant 20 ans, qui prononçait l’allocution de clôture sans se départir d’une terrible langue de bois n’allait pas aussi loin. Il en restait au vieil adage :  » Tant que les lions n’auront pas d’historiens, l’histoire des lions sera écrite par les chasseurs « . Les historiens africains existent bien. Blois en a témoigné. Mais tout le travail reste à faire.

Les Rendez-vous de l’Histoire de Blois seront consacrés en 2004 aux femmes dans l’Histoire. Le conseil scientifique est désormais présidé par Jean-Noël Janeney, directeur de la Bibliothèque de France. ///Article N° : 3163

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Les images de l'article
L'hémicycle de la Halle aux Grains © OB
Jean-Pierre Chrétien en conférence à l'université de Blois © OB
Abdou Diouf est accueilli par Rachel Menseau © OB
Mme Adame Ba Konaré prononce son allocution d'ouverture © OB




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