Les traces noires de l’histoire en Occident

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 » Pour ceux qui ne connaissent de leur histoire que la part de nuit ou de démission à quoi on a voulu les réduire, l’élucidation du passé proche ou lointain est une nécessité. Renouer avec son histoire obscurcie ou oblitérée, l’éprouver dans son épaisseur, c’est se vouer mieux encore aux saveurs du présent. « 
Edouard Glissant

L’histoire occidentale est traversée de figures noires bien souvent oubliées. Du règne de Louis XIV à la seconde guerre mondiale en passant par la Révolution française, ces héros de la grande et de la petite histoire ont occupé la scène politique et littéraire avec plus ou moins de brio et c’est leurs parcours que nous souhaitons mettre en lumière. Il ne s’agit pas de réhabiliter des héros méconnus, mais de montrer surtout que le multiculturalisme de notre société contemporaine ne date pas d’hier et que l’histoire s’est faite en noir et blanc.
De plus en plus nombreux sont les historiens qui ont bien senti les enjeux de cette relecture de l’histoire et qui tentent de faire sortir de l’ombre des personnages encore enfermés dans la légende. Roger Little a magistralement enquêté sur le fameux Anniaba, Prince d’Afrique invité à la cour du Roi Soleil. Claude Ribbe a fait connaître le Général Dumas père d’Alexandre auquel il a consacré une passionnante biographie. Dieudonné Gnamankou a retrouvé les vraies origines de Pouchkine. Oruno Lara a reconstitué toute la carrière d’officier du commandant de marine Mortenol et ses hauts faits de guerre. Maurice Rives rapporte les actions d’éclat des soldats africains enrôlés dans la Résistance comme Adi Ba. Des documentaristes prennent le relais de ce travail historique, tel Serge Bilé qui a réalisé un film sur le martyr de Saint-Maurice d’Agaune et a également réalisé un documentaire puis écrit un ouvrage sur  » Les Noirs des camps nazis « . Et nombreux sont aussi les romanciers populaires qui ont compris la portée de ces aventures et s’en inspirent pour nourrir des intrigues romanesques métissées qui touchent le public  » arc-en-ciel  » d’aujourd’hui. Daniel Picouly s’est emparé du Chevalier de Saint-George, Eve Ruggieri de Zamor, Frédéric Couderc d’Anniaba. Des hommes de spectacle ont su aussi saisir la force de ces grandes figures d’ouverture et de diversité, tel Bartabas qui a mis en scène dans le cadre des  » Nuits de Versailles  » Le chevalier de Saint-George, un Africain à la cour ou encore Greg Germain qui a monté Monsieur Toussaint d’Edouard Glissant au Fort de Joux.
Qui sont ces figures historiques insolites dont notre jeunesse ignore bien souvent l’existence et dont elle a pourtant besoin pour se construire enfin une identité qui ne soit pas monochrome ? Comment peut-on raconter l’histoire autrement, en orientant les projecteurs dans ces recoins parfois volontairement oblitérés, afin de restaurer une mémoire collective plus chamarrée ? Telle est l’ambition que nous nous sommes donnée.
Loin de nous l’intention de vouloir déterrer toutes les aventures d’Antillais, de Guyanais, d’Africains, de Malgache ou de Réunionnais qui ont apporté leur lot à l’histoire européenne. Il ne s’agit pas de faire un recensement exhaustif mais de donner à voir quelques personnages, donner à entendre quelques témoignages qui offrent soudain un autre point de vue sur l’identité historique de l’Europe. A commencer par l’identité chrétienne, dont nous nous targuons, et qui, en dépit des idées reçues s’est aussi construite en noir et blanc avec par exemple, à côté de la reine de Saba, (1) la figure du Saint-Maurice qui n’a rien à envier aux Sainte-Apolline et autres grands saints de la chrétienté.
Emblématique comme Toussaint-Louverture ou plus inquiétant comme le Roi Christophe, l’histoire a aussi laissé des figures rayonnantes qui basculent facilement dans la légende. Déjà plus ou moins mythifié par l’univers romanesque du XIXe siècle en raison du roman-fleuve de Roger de Beauvoir qui s’inspirait de sa vie rocambolesque, on réduisait Saint-George à un personnage de fiction. Mais on redécouvre à présent cette figure des Lumières qui suscite l’enthousiasme et la passion des musicologues et des historiens. Claude Ribbe, fasciné par ce chevaleresque personnage de cap et d’épée qui aurait dû être le héros de son enfance, si son histoire n’avait pas aussi longtemps été occultée, s’est lancé dans une remarquable enquête sur cet homme hors du commun afin de rétablir l’histoire réelle qui a été la sienne. Et son projet est bien de rendre à la jeunesse métissée d’aujourd’hui des héros dans lesquels elle puisse retrouver sa diversité. Alain Guédé, qui a lui aussi apporté une contribution importante au rétablissement de la figure historique de Saint-George avec une biographie des plus édifiantes, défend avec son association Le Concert Saint-George la valeur du compositeur et l’originalité de sa musique.
Bien sûr d’autres personnalités bien plus modestes appartiennent aux coulisses de l’histoire, comme Louis Guizot, né d’une esclave et pourtant élu maire d’un village dans la région de Nîmes pendant la Révolution, un personnage dont Roger Little a retrouvé le parcours étonnant, ou encore comme Ourika, jeune négresse acceptée dans le cercle très fermé de l’aristocratie du XVIIIe siècle et dont Roger Little a également reconstitué l’authentique destinée sous la Révolution. Et ce serait sans compter les nombreuses héroïnes de la résistance haïtienne ou guadeloupéenne qui ont combattu dans l’ombre aux côtés de révolutionnaires comme Delgrès ou Toussaint et dont l’histoire n’a que rarement retenu les noms, à l’exception peut-être de celle qu’on surnomma  » la mulâtresse Solitude  » guillotinée pour l’exemple en 1802 sur l’île de la Guadeloupe par ordre de la France de Bonaparte.
Les temps de guerre n’ont jamais épargné les Noirs, et ils ont vaillamment payé leur tribut à toutes les grandes campagnes qui traversent notre histoire des temps révolutionnaires avec la légion noire de Saint-George ou la figure du Général Dumas jusqu’aux grands conflits mondiaux du XXe siècle avec les tirailleurs qui ont fait les tranchées de 14-18, puis sont morts au champ d’honneur en 39-45. Comme les autres, les Noirs ont été résistants, déportés et collaborateurs, comme les autres ils ont été héroïques et lâches. Mais on connaît le racisme du IIIe Reich, on sait qu’il ne s’arrêtait pas à l’antisémitisme, et se mâtinait facilement de négrophobie au regard des représailles contre les soldats noirs qui avaient occupé la Rhénanie après l’Armistice de 1918 et cette haine irraisonnée a amené bien sûr les pires exactions. Héros de guerre, comme Mortenol qui a protégé le ciel de Paris en 1918 ou résistant fusillé par les Allemands pour ne pas avoir voulu donner ses camarades comme Adi Ba, victimes des camps comme  » Blanchette  » ou miliciens au service du gouvernement de Vichy, les Noirs ont laissé des traces dans cette histoire qui est la nôtre, des traces qu’il nous appartient de faire revivre.
Si nous voulons fonder aujourd’hui une nation multiraciale et pluriculturelle, nous devons aussi penser notre histoire avec ses héros noirs, d’ici et d’ailleurs, et la raconter à nos enfants. On se demande encore pourquoi Saint-Maurice, Anniaba, Toussaint-Louverture, Saint-Georges, Louis Guizot, Mortenol, Adi Ba et d’autres n’ont pas inspiré quelques productions cinématographiques ou télévisuelles. Qu’attend-on pour donner à la société française l’image complexe qui la fonde et dont elle a manifestement besoin pour se comprendre aujourd’hui ?

Note
1. Nous pourrions citer le mage Melchior, mais c’est une figure inventée de toutes pièces par l’Eglise à la Renaissance pour servir son image oecuménique plus ou moins mise à mal par les guerres de religion. Cf Sylvie Chalaye, Du Noir au nègre, l’image du noir au théâtre de Marguerite de Navarre à Jean Genet, coll.  » Images plurielles « , L’Harmattan, Paris, 1998.
Au comité de rédaction depuis 1997, Sylvie Chalaye est un des piliers de la revue Africultures. Elle partage son temps entre l’écriture, la recherche, et le journalisme. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés aux écritures dramatiques africaines francophones, Sylvie Chalaye est professeur en études théâtrales à l’Université Rennes 2 Membre du laboratoire de recherches du CNRS sur les arts du spectacle, elle a également publié plusieurs ouvrages historiques sur l’image du Noir (Du Noir au nègre : l’image du Noir au théâtre de Marguerite de Navarre à Jean Genet (1550-1960), L’Harmattan, 1998 ; Le Chevalier de Saint Georges de Mélesville et Beauvoir, L’Harmattan, 2001 ; Nègres en images, L’Harmattan, 2002.) Elle est responsable éditorial de la rubrique théâtre dans Africultures et collabore régulièrement à la revue Théâtre / Public.
///Article N° : 3883

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