Liberté d’expression et autocensure

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Il faut le dire tout de suite : nulle part au monde, il n’y a de liberté sans limites. Disons-le autrement, mieux : sans les limites qui s’imposent à elle, aucune liberté n’a de sens. Car la liberté s’inscrit forcément dans un pacte social, dans nos rapports aux autres, dans nos rapports avec les systèmes de valeurs de notre société, voire de nos sociétés, de ces sociétés qui nous garantissent la part d’importance que nous croyons avoir. Donc on serait tenté d’affirmer, et cela est vraisemblable, que la liberté d’expression est infiniment plus grande dans les nations occidentales démocratiques, dans la vieille Europe et dans les deux plus grands pays d’Amérique du Nord.

À ce niveau de considérations générales, l’on a déjà tout dit, mais rien n’est encore dit concrètement sur notre rapport personnel à ce que l’on appelle la liberté d’expression, c’est-à-dire la liberté d’assumer sa subjectivité tant au niveau de l’imaginaire, des opinions que de la pensée en partant d’un lieu précis. Écrivain vivant en France, écrivant à partir de la France, c’est depuis la France que j’émets mes interrogations, surtout à partir des tragiques événements récents, de ces trois jours (les 7, 8 et 9 janvier 2015) où, projetés comme dans un surréalisme dénué de toute ironie, de tout humour, nous avions vécu ce qu’on pourrait appeler prosaïquement l’horreur : terrorisme jihadiste avec d’abord l’exécution de journalistes, chroniqueurs, dessinateurs, policiers… principalement dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo, puis assassinat d’une policière en pleine rue le lendemain, enfin, au troisième jour, une prise d’otages dans une épicerie Casher avec cinq morts (le terroriste et quatre de ses otages).
La tentation est grande d’y voire l’expression de la barbarie théorisée et propagée à l’extérieur, dans les pays où l’ordre islamiste a ses postes de contrôle. Et cela nous renvoie à une vision habituelle du monde, à la grossière hiérarchisation des civilisations et, partant de là, des humains. Ce qui aussi nous fait courir le risque de voir en certaines barbaries de légitimes manifestations de la civilisation la plus raffinée, la supérieure, et en d’autres le visage le plus brut de la décadence. La vérité, c’est que toutes nous piègent, elles piègent la pensée, elles nous somment de choisir notre camp, non d’être dans la réflexion qui nous ramène à la plus cruelle des vérités : les ténèbres se nichent au cœur de toutes les civilisations. Ce qui frappe, ce qui les différencie, c’est la théâtralité avec laquelle elles se manifestent. Une chose est sûre : rien, absolument rien, ne nous sauvera de nos propres ténèbres (en tant qu’humanité). Ainsi, pour ne parler que de lui, Hitler a été engendré par l’une des nations où l’esprit se serait placé au plus haut. Et le pays né des Lumières, la France, a étendu sa puissance partout dans la terreur, dans la barbarie. La vérité c’est que chaque système légitime ses formes de violence envers les autres et/ou qu’il retourne contre lui-même (les violences jihadistes se retournent principalement contre les musulmans, ce sont eux les premières et plus nombreuses victimes d’une forme extrême issue de leur propre doctrine…)
Cependant, selon leurs formes d’expression, d’actualisation ou de réactualisation, certaines violences instituées atteignent plus que d’autres notre territoire de subjectivité, en rendant objectives des menaces à notre liberté. Après les événements des trois jours déjà évoqués, c’est de cela qu’il s’agit. En tant qu’écrivain, au moins dans un premier temps, au cœur de l’émotion, j’y vois comme un avertissement, comme une limite qui m’est fixée quant au traitement de certains sujets. Clairement, si la religion devrait entrer dans mon univers, je ne me permettrais pas forcément les mêmes marges à l’égard de l’islam que je ne le ferais pour le christianisme, je me contrôlerais beaucoup plus, je m’autocensurerais davantage, car il me reviendrait à l’esprit que mes mots pourraient m’être fatals. La menace n’est pas un procès, une censure, mais la mort. C’est radical. Sur ce point, le jour où les dessinateurs, chroniqueurs et journalistes de Charlie Hebdo avaient été exécutés, quelque chose au plus profond de moi avait été touché, d’abord comme humain, mais aussi comme personne usant de mots pour proposer sa part d’imaginaire au cœur des imaginaires du monde.
La question des limites
La vérité, cependant, c’est qu’un tel événement m’a ramené à des questions qui sont toujours au cœur de mon activité, car, dans ma solitude choisie, pour chaque texte, je me pose la question des limites. Jusqu’où je peux me permettre d’aller ? Cette question centrale renvoie d’abord à des éléments objectifs : si je suis libre, j’ai aussi le devoir de respecter la dignité et la vie privée des autres, de celles et de ceux qui pourraient par exemple m’inspirer des personnages, des proches ou des gens publics. On ne m’interdit pas de puiser dans leur vie la matière à créer, mais je n’ignore pas que si dans mes personnages, ils se reconnaissaient de façon plus ou moins évidente, ils disposeraient du droit de porter plainte contre moi. Les exemples d’écrivains jugés et condamnés en France ces dernières années nous le rappellent. Or la dignité et la vie privée renvoient à des considérations à la fois objectives et subjectives, ce qui fait de moi, parfois, celui qui, seul, décide de la frontière. En clair, être libre, c’est aussi flirter avec la ligne flottante en nous, celle qui sert de limite, celle qui constitue notre limite à partir des menaces objectives ou que nous avons intériorisées comme telles. Être libre, c’est flirter constamment avec l’infraction aux conséquences pas forcément toujours prévisibles.
Comme l’autocensure renvoie à une grande subjectivité, chacune a ses propres limites. Par rapport aux mœurs, surtout aux mœurs sexuelles, par rapport aux religions, à la politique, à la morale instituée, collective donc, chaque créateur choisit sa langue, ses images, décide des frontières, des marges, en fonction des craintes de sanctions (les sanctions sont de divers ordres), en fonction de l’image qu’il se fait de lui-même, en fonction de ses valeurs personnelles, mais, pour certains, pour ne parler que de celles et de ceux qui vivent en France, en fonction aussi des menaces extérieures, celles qui viendraient de leur pays d’origine où le même niveau de liberté ne leur est pas forcément garanti. Je vis en France, j’écris en France, mes marges sont plus grandes, en terme de liberté, qu’elles ne l’auraient été chez moi au Togo. J’écris en France, je suis d’origine togolaise, j’écris donc en n’oubliant pas que le Togo est mon pays d’origine. Pour le comprendre, que l’on se souvienne de l’écrivain algérien Kamel Daoud, dont le roman Meursault, contre-enquête, plébiscité en France, lui a valu, de la part d’un individu, pas de l’État, soulignons-le, une menace de mort en Algérie.
Une chose est donc sûre : même en vivant dans un pays comme la France, en tant qu’écrivain, des éléments extérieurs viennent agir sur ma ligne subjective, ma limite subjective. Car, j’ai peur. Il ne suffit pas, comme on le lit partout, de déclarer qu’il ne faudrait pas avoir peur pour que la peur s’évanouisse. Non, la peur s’insinue en nous, nous nous rappelons, pour beaucoup d’entre nous, que nous sommes un père, une mère, que nous avons des responsabilités envers des êtres chers. Dans bien des cas, ces proches nous rappellent à ce devoir de limite. La liberté d’expression, bien qu’elle soit garantie dans certaines nations, en France notamment, est d’autant plus précieuse qu’elle demeure fragile. Lorsque j’écris, j’ai cette conscience, je sais que cette liberté est fragile. Je me demande alors : « Comment aller aussi loin que cela me semble nécessaire pour exprimer ce que j’estime fondamental au cœur de ma subjectivité assumée, sans forcément porter atteinte à des individus, à des instances ? » Répondre à cette question ne suffira jamais, car ce que je considère comme relevant juste de ma liberté peut être toujours perçu comme une atteinte, un crime. Nous l’avons encore constaté le mercredi 7 janvier 2015. Et nous le savons : chaque jour, dans d’autres pays du monde, des femmes et des hommes meurent pour ce qu’ils ont dit, écrit, dessiné.
La liberté d’expression, un acquis précieux dans les nations dites démocratiques, peut être ‘‘très dangereuse », mortelle. Mais nous ne devrions pas la sacrifier sur l’autel de nos peurs. Nous ne devrions pas laisser l’autocensure, inévitable certes, rogner dangereusement l’espace de notre subjectivité créatrice.

///Article N° : 12693

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© Catherine Hélie




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