L’intégration passe aussi par les cimetières

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Faute de pouvoir être inhumé dans le respect de leurs traditions religieuse, nombre de Musulmans de France rapatrient le corps de leurs défunts dans un pays qui leur est devenu étranger. Moins d’une centaine d’espaces musulmans existent dans les cimetières français. Yamina Benguigui, adjointe au Maire de Paris et réalisatrice, a ravivé ce débat lors du colloque Décolonisons les imaginaires en novembre dernier à Paris.

« Après un accident qui lui a couté la vie, le corps de mon ami a été rapatrié au Maroc. Il n’y avait quasiment jamais mis les pieds. Aujourd’hui ses proches ne peuvent pas se recueillir sur sa tombe », témoigne Jamel El Hamri, étudiant français de culture musulmane lors du colloque annuel Décolonisons les imaginaires, organisé le 3 novembre dernier, par Yamina Benguigui [1] à la Mairie de Paris dont le thème était « Quand la terre des morts enracine les vivants » [2].

Pour le droit du sous-sol
Le jeune homme aurait pu être enterré en France, puisque les maires ont pour obligation d’inhumer les ressortissants de leur territoire. Toutefois, faute d’espaces religieux réservés aux musulmans, avec des pierres tombales dirigées vers la Mecque, la famille du jeune homme a préféré transporter le défunt vers d’autres cieux. « Ma génération est propriétaire de cette terre. Nous avons longtemps revendiqué le droit du sol. Nous réclamons désormais le droit du sous-sol », martèle Nordine Nabili, fondateur du BondyBlog.
Cette revendication ne date pas d’aujourd’hui. Nicolas Sarkozy, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, n’avait-il pas reconnu que « chacun doit pouvoir enterrer ses morts, les prier, les honorer, les aimer dans le respect de sa religion et de sa culture » [3]en soutenant la création de « carrés » musulmans [4] dans les cimetières de droit commun. Ces espaces religieux, respectueux des conditions sanitaires communes, prennent en compte les demandes principales des musulmans qui ont par ailleurs abandonné, au fil du temps et par le fruit de leur intégration, nombre de rites funéraires traditionnels.

Égalité face à la mort
Plusieurs circulaires ministérielles, depuis 1975, incitent ainsi à la création d’espaces religieux à l’intérieur des cimetières. Pourtant, seuls 82 « carrés » musulmans existent, à l’image de celui de Goussainville, dans le Val d’Oise. « Cela n’a soulevé aucune polémique. Les gens s’en fichent », affirme Badr Slassi, l’adjoint au maire en charge de l’administration générale. Conçu avec l’association cultuelle de la ville, l’espace pour les musulmans est légèrement séparé du reste du cimetière par un chemin dallé.
Cependant certains maires restent frileux sur la question, au regard de la loi de 1881 déclarant les cimetières « interconfessionnels ». Ils ne savent pas non plus dans quelle mesure le principe de neutralité issu de la loi 1905 doit être respecté. « Afficher son appartenance religieuse sur les pierres tombales est de l’ordre de la vie privée, ce n’est pas une atteinte à la laïcité », éclaircit Dominique Baudis, Défenseur des droits, pour qui l’insuffisance de « carrés » musulmans relève d’une « discrimination ».
Pour pallier cette faille à l’intégration des citoyens de culture musulmane, Yamina Benguigui envisage une réforme législative. Pour Dominique Baudis, « il s’agit davantage de promouvoir l’égalité face à la mort. Si 82 « carrés » musulmans existent, cela prouve que c’est possible « . À la tête de l’autorité indépendante du Défenseur des droits, qui remplace notamment l’ancienne Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde), il compte sensibiliser les maires de France lors de ses prochains déplacements sur cette question qui concerne également de plus en plus les religions bouddhistes et hindouistes.

Deux cimetières musulmans

Depuis 1934, le seul cimetière musulman en France se trouvait à Bobigny. Construit sur décret ministériel, il est répertorié comme monument historique. En ce début d’année 2012, un second cimetière musulman sort de terre à Strasbourg. En Alsace, le droit local, non soumis à la loi de 1905, a permis cette initiative publique qui répond à une saturation des « carrés » musulmans.

Notes

[1] Elle est l’auteure du documentaire et du livre : Mémoires d’immigrés. L’héritage maghrébin, en charge de la lutte contre les discriminations

[2] Retrouvez le compte rendu du colloque sur africultures.com.

[3] Discours du 19 avril 2003 au Bourget.

[4] Le terme de « carré » musulman est issu de la Première guerre mondiale. Il fait référence aux carrés militaires qui regroupèrent les pierres tombales des militaires musulmans.///Article N° : 12655

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